Culture

Kidnappé, humilié, abattu: la triste fin d'Einár, prodige du rap suédois

Temps de lecture : 5 min

À 19 ans, il était l'un des rappeurs les plus populaires de Suède. Le meurtre d'Einár en octobre dernier a créé une onde de choc, mais a surtout forcé le public à ouvrir les yeux sur l'explosion des gangs dans les quartiers les plus défavorisés du pays.

Einár, de son vrai nom Nils Kurt Erik Einar Grönberg, est mort le 21 octobre 2021, à l'âge de 19 ans. | Henrik Montgomery / TT News Agency / AFP
Einár, de son vrai nom Nils Kurt Erik Einar Grönberg, est mort le 21 octobre 2021, à l'âge de 19 ans. | Henrik Montgomery / TT News Agency / AFP

Haval Khalil ne peut plus reculer. Cela fait deux semaines que le plan a été pensé, mis sur pied et validé par son gang, le Vårbynätverket. Ce 13 avril 2020, il a donné rendez-vous à Einár, un rappeur comme lui, mais bien plus connu, du genre premier des ventes dans le pays. Ils ont prévu de se rejoindre dans un studio d'enregistrement de la banlieue de Stockholm.

Khalil, 25 ans, est arrivé en avance, sûr que sa cible ne se doute de rien. Quand Einár débarque, confiant, plusieurs hommes cagoulés s'engouffrent dans le studio, le molestent, le font sortir violemment et le balancent dans une voiture garée juste devant l'entrée. Direction un appartement délabré situé à quelques encablures. Einár y est séquestré durant plusieurs heures.

Ses ravisseurs l'humilient, le battent, lui mettent du rouge à lèvres, le parent de vêtements de femmes saillants, d'un string rouge… Ils le prennent en photo et font fuiter les images sur les réseaux sociaux. Après lui avoir volé sa Rolex d'une valeur de 30.000 euros et une chaîne en or qui en vaut 15.000, ils le relâchent enfin. Einár est mal en point, sonné, mais encore en vie.

Haval Khalil a rempli son rôle à la perfection. Ça n'est pas le cas de Yasin, un célèbre rappeur suédois de 22 ans, également affilié au Vårbynätverket. Quinze jours auparavant, c'est lui qui était chargé de tendre un guet-apens à Einár. Leur conflit ouvert était connu de tous. Mais pour des raisons que l'on ignore encore, le plan avait été abandonné, reporté, et l'appât changé.

Aux manettes de ce kidnapping, on retrouve un certain Chihab Lamouri, fondateur et leader du gang commanditaire. Un type qui ne déconne pas, et qui, à défaut d'embrasser une carrière de footballeur prometteuse, a fait ses armes de criminel dans le quartier de Huddinge, pas loin du centre de la ville. On y trouve certes le plus grand Ikea du monde, mais également le Vårbynätverket, l'un des symboles de la criminalité exponentielle qui sévit en Suède depuis quinze ans.

Leader du rap suédois

Si Einár a été pris pour cible, c'est parce qu'il a fait fortune dans le rap. Et pas qu'un peu. À seulement 19 ans, le pedigree de celui qui est né Nils Kurt Erik Einar Gronberg fait des jaloux: il est l'artiste suédois qui a été le plus écouté sur Spotify en 2019, et ses trois albums ont été premiers des ventes. Son succès grandissant lui a permis de rafler un Grammi, l'équivalent suédois des Grammys, en tant que Révélation de l'année 2020.

Issu d'une famille d'artistes, d'un père russe et d'une mère actrice, il n'a pourtant pas suivi l'héritage social familial, s'étant vite retrouvé mêlé à de sales histoires qui lui ont valu un séjour d'un an dans un foyer fermé pour mineurs. Parallèlement, quand il n'est pas au contact de la justice, il rappe. Et pas qu'un peu. En 2019, son single «Katten i trakten» se classe premier des ventes de singles en Suède. Le début d'une carrière en fanfare. Courte, trop courte.

Malgré son physique adolescent propre sur lui, Einár a toujours rappé la rue, les gangs et la violence qui les entoure. Dans ses textes filtre une fascination pour ce mode de vie qu'il côtoie, entre fantasme et réalité. Le costume est peut-être déjà trop grand pour lui, qui sait.

Ce qui est certain, c'est que son statut de leader du rap local attise les convoitises. Si Khalil Haval est un concurrent aux performances commerciales ne pouvant en rien détrôner Einár, celles de Yasin, dont le premier album intitulé 98.01.11 est certifié disque de platine en 2020, font de lui un sérieux outsider.

Les assaillants d'Einár ont vite été appréhendés, sans l'aide de leur victime, qui a refusé de moucharder.

Voilà pourquoi ce kidnapping fait autant de bruit: il n'implique pas un rappeur de renom, la victime, mais deux. Surtout, il révèle à la face du pays un enracinement des gangs que beaucoup n'ont pas voulu voir. Quand un rappeur blanc populaire en est la cible, c'est déjà plus vendeur pour les journaux et les politiciens.

Les peines tombent

Aux yeux du monde, la Suède a longtemps reflété l'image d'un pays relativement épargné par les phénomènes violents. Pourtant, depuis dix ans, les gangs sont devenus légion. Pas seulement à Stockholm, non. Helsingborg, Malmö ou encore Göteborg sont aussi touchées. En 2020, quarante-sept personnes ont été tuées par arme à feu sur tout le territoire.

Avec un taux de quatre morts par million d'habitant contre 1,6 en moyenne en Europe, et une augmentation notable chaque année de ces chiffres, la Suède n'est plus un bon élève, loin de là. Très souvent, lorsqu'un tel crime est commis, un autre survient quelques jours plus tard à proximité. C'est la marque des gangs rivaux, localisés, très ancrés.

Les assaillants d'Einár ont vite été appréhendés, sans l'aide de leur victime, qui a refusé de moucharder. Honneur oblige. Il faut dire qu'il semblait aisé de les retrouver, tant les méfaits du Vårbynätverket sont connus de tous dans les milieux souterrains. Les photos postées sur les réseaux ont vite eu raison de l'anonymat des commanditaires.

Le 14 juillet 2021, soit moins d'un an et demi après les faits, les sentences tombent: Yasin est condamné à dix mois de prison ferme, Khalil à deux ans et demi, et Chihab Lamouri à dix-sept ans et dix mois pour l'ensemble de son œuvre. Mais ce procès n'est pas seulement celui d'un kidnapping. C'est en fait tout un réseau qui est jugé, vingt-sept personnes en tout, pour différents méfaits. Le total des peines s'élève à 147 années de prison.

Mort en direct

Les choses auraient peut-être pu s'arrêter là. Mais avec le Vårbynätverket, difficile d'effacer son ardoise. Yasin et Khalil font appel de leurs condamnations et doivent être de nouveau jugés. Cette fois, Einár n'a pas le choix: il doit témoigner sous peine de voir deux de ses agresseurs relâchés. Au fil des jours, les menaces à son encontre augmentent drastiquement. Sous pression, il se fait discret en attendant d'être fixé sur la date du jugement par la Cour d'appel suédoise. Il est placé sous protection policière, mais conserve une certaine liberté de mouvement.

Même le Premier ministre d'alors, Stefan Löfven, a compati avec la jeunesse du pays.

Le 21 octobre 2021, il sort de chez lui dans le quartier de Hammarby Sjöstad, situé au sud-est de Stockholm. À la fin du siècle dernier, cette zone industrielle portuaire a vu débarquer les promoteurs immobiliers. Les friches sont devenues des immeubles résidentielles, les prix ont grimpé, et Hammarby Sjöstad s'est vite transformé en lieu huppé, prisé des célébrités. Einár revient de sa petite virée, s'approche de la porte de son immeuble. Dans quelques minutes, il sera 23 heures. Deux hommes surgissent derrière lui et ouvrent le feu à bout portant.

Les pompiers et la police ne sont pas les premiers à arriver sur les lieux. Des passants ont eu le temps de filmer le corps d'Einár, criblé d'une dizaine de balles. Avant même la venue des secours, la vidéo est diffusée sur le réseau social Snapchat. Dans tout le pays, des membres de gangs se réjouissent ouvertement de l'acte et repartagent les images. Einár meurt à l'âge de 19 ans, à la vue de tous, sans que l'on sache qui a porté le coup de grâce. Pour le moment.

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À l'annonce officielle du décès, de nombreuses personnalités du rap ont salué la mémoire du rappeur. Même le Premier ministre d'alors, Stefan Löfven, a compati avec la jeunesse du pays. Dans son morceau «Nu Vi Skiner», de ceux qui l'ont fait connaître en 2019, Einár scandait: «Maman, ça a été dur, ça a été dur / Mais quoi qu'il arrive, tu n'as jamais été fausse / Je vais nous acheter une villa, nous sommes riches maintenant / Je vais trouver un garage où mettre toutes nos voitures / Tu m'as toujours soutenu quand la police débarquait / Tu as été là à chaque fois que c'était chaud.» Cette fois, sa mère n'aura pas réussi à le sauver.

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