Culture

Joe Meek, le génie du son devenu meurtrier

Temps de lecture : 7 min

Au début des années 1960, ce producteur et ingénieur du son anglais a marqué la musique populaire de son empreinte. Mais le 3 février 1967, ses délires paranoïaques ont écourté sa vie et celle de sa victime, Violet Shelton.

Sur Holloway Road, au nord de Londres, une œuvre de street art représentant Joe Meek, dont le studio se trouvait non loin de là. | It's No Game via Flickr
Sur Holloway Road, au nord de Londres, une œuvre de street art représentant Joe Meek, dont le studio se trouvait non loin de là. | It's No Game via Flickr

On ne sait pas grand-chose de Bernard Oliver. Cet ouvrier londonien de seulement 17 ans a disparu à la fin du mois de décembre 1966, mais son corps n'a été retrouvé que début janvier 1967, découpé en huit morceaux. Rapidement, la police s'adresse au public, disant qu'elle mènera des interrogatoires au sein de la communauté homosexuelle de la capitale anglaise.

Lorsqu'il apprend cela, Joe Meek panique. En proie à des troubles mentaux sévères, il jure que les autorités vont venir l'arrêter. Il n'a pourtant rien à voir avec ce meurtre, mais sa paranoïa est mise à rude épreuve. Il s'enferme dans son appartement du 304 Holloway Road, transformé en studio d'enregistrement, ressassant ses délires. Le 3 février 1967, l'un de ses assistants et amis, Patrick Pink, tente de lui parler. Mais la porte reste close.

Sans idée, il fume une cigarette dans la rue avec Violet Shelton, la propriétaire de l'appartement qui vit à l'étage en-dessous. Celle-ci est bien décidée à mettre Joe Meek dehors. Elle monte les escaliers à son tour, et prononce, sans le savoir, ses derniers mots: «Calmez-vous, Joe!» Elle reçoit deux balles de fusil de chasse dans le corps. Puis Joe Meek retourne l'arme contre lui. Il avait 37 ans.

Phil Spector en mieux

Voilà l'issue tragique d'une vie tourmentée, entre génie et résignation, entre folie et succès. Joe Meek fut, au début des années 1960, l'un des ingénieurs du son les plus en vue de la nouvelle scène rock anglaise de l'époque. En développant un son que plusieurs observateurs qualifieront «d'outre-tombe», il fut une sorte de pendant anglais, discret et subtil de Phil Spector, producteur américain star des sixties.

Joe Meek, lui, travaillait plutôt à l'économie, dans des conditions plus rudimentaires, plus cérébrales sûrement. Cependant, tous deux ont en commun un côté technique novateur et une propension au délire et à la violence. Phil Spector a vécu jusqu'à 81 ans. Joe Meek n'a pas eu cette chance.

Né le 5 avril 1929 à Newent près de Gloucester, à quelques kilomètres de la frontière sud entre l'Angleterre et le Pays de Galles, Joe Meek n'a jamais su lire la musique ou pratiquer un instrument. Par contre, l'électronique, les ondes et les radars le fascinent. Enfant, il se passionne pour ces domaines, les explore en amateur durant l'adolescence, travaille un temps à la Royal Air Force, et finit par être embauché par la compagnie des réseaux électriques locale.

«Au niveau du son, c'était un génie. Musicalement, c'était un crétin.»
Clem Cattini, batteur fétiche de Joe Meek

C'est là qu'il emprunte sans autorisation quelques outils et matériaux pour assouvir sa véritable passion: l'ingénierie sonore. Il change de boulot et travaille un temps comme technicien pour une radio locale. Ça permet de manger à sa faim, de payer les factures. Et de réaliser son rêve: produire des disques.

Il participe à l'élaboration et à l'enregistrement du succès «Bad Penny Blues» de Humphrey Lyttleton, sorti en 1956 et qui, semble-t-il, sera l'inspiration principale du titre «Lady Madonna» des Beatles douze ans plus tard. Le son de piano si caractéristique, compressé, c'est son œuvre. Déjà, Joe Meek peine à gérer ses émotions. Il se sent en permanence floué, persécuté. Il est homosexuel, certains disent que ça se voit, y voient une raison pour le moquer et le discréditer. La réalité et la parano se côtoient déjà en lui.

Surtout, il est un technicien hors pair, totalement focalisé sur l'électronique et le son lui-même, et a, selon plusieurs de ses collaborateurs de l'époque, une tendance à faire passer ces aspects du métier bien avant toute considération musicale. Une particularité, presque une obsession, qui sera résumée quelques années plus tard par Clem Cattini, son batteur fétiche durant les années 1960: «Au niveau du son, c'était un génie. Musicalement, c'était un crétin.» Il se brouille avec ses confrères et se lance dans la production de titres jazz et calypso.

En 1961, Joe Meek, devenu producteur indépendant à succès, emménage au 304 Holloway Road, à Londres. Il y installe son studio, entre bricole et expertise, tout au service d'un son singulier et qui marquera profondément les canons de la production anglaise des sixties. Il monte d'abord son propre label, Triumph Records, mais met fin à l'aventure au bout d'un an. Sa grande réussite est d'avoir créé The Tornados, une poignée de musiciens de sessions qui jouent sur la majorité de ses productions, dont font partie le batteur Clem Cattini et un bassiste du nom de Heinz Burt, qui aura une importance décisive dans la vie de Joe Meek.

Personnalité hors champ

Au 304 Holloway Road, une des pages les plus importantes de la musique anglaise du début des années 1960 va s'écrire. Après l'échec de Triumph Records, Joe Meek crée RGM Records. Il faut savoir qu'à l'époque, lancer des labels indépendants de la sorte était loin d'être chose courante. Mais l'esprit libre et les tendances expérimentales du boss des lieux se devaient d'avoir un terrain d'expression digne de ce nom, désentravé des contraintes strictes posées par les grandes maisons de disques.

Il installe les quatuors de cordes dans la salle de bain de son appartement, dont il condamne les fenêtres pour parfaire l'acoustique, au grand dam de sa logeuse, Violet Shelton. Elle subit, non sans protester, le bruit incessant des sessions d'enregistrement. Le premier succès de RGM Records est le titre «Johnny Remember Me» de John Leyton, qui se classe numéro un des ventes en août 1961.

Dans une vidéo tournée à l'époque, un scopitone, on voit certes le chanteur et ses choristes entonner cet air un brin western à la profondeur sonore affirmée, et Joe Meek, à l'œuvre en studio. Il apparaît propre sur lui, concentré mais souriant. Hors caméra pourtant, les choses sont bien plus complexes.

Totalement lunatique, il se bâtit un univers fait de machines, de chair et d'os à son service, qu'il choie, certes, mais qu'il malmène également bien souvent.

Joe Meek est susceptible, instable. Dans son antre, il développe ses obsessions sonores, mais aussi psychiques. Totalement lunatique, il se bâtit un univers fait de machines, de chair et d'os à son service, qu'il choie, certes, mais qu'il malmène également bien souvent. Ses connaissances musicales très limitées posent quelques problèmes: il peine à expliquer à ses musiciens ce qu'ils doivent jouer, pique des colères, et cultive une certaine frustration.

Totalement dévoué à la recherche d'un son singulier, il refuse même l'offre de Brian Epstein, manager des tout jeunes Beatles, de travailler pour le groupe liverpuldien. Au milieu de ce chaos organisé, plus de 500 morceaux vont être enregistrés. Parmi eux, «Telstar». Un carton commercial énorme sorti en 1962 par The Tornados, son groupe de session devenu groupe à part entière.

Le procès de trop

«Telstar» est entièrement instrumental. Révolutionnaire par son aspect futuriste, psychédélique avant l'heure et par ses superpositions de sons de guitare doucement saturés et de clavioline (un synthétiseur créé en 1947), il explore de nouvelles pistes musicales, tout droit sorties du cerveau embrumé de Joe Meek. En parallèle, ce dernier tombe plus profondément dans la folie, mais également amoureux de son bassiste Heinz Burt, qu'il pousse à se lancer en solo.

Hanté par l'idée que les grandes maisons de disques cherchent à lui voler ses secrets de production, il est aussi terrifié à l'idée que son homosexualité ne soit révélée. Lorsqu'en 1963, il est surpris par la police en plein rapport avec un homme dans des toilettes publiques, ses peurs deviennent bien réelles. Et plus fortes encore.

Ce coup dur porté à ses finances et à son équilibre a pour conséquence de le faire sombrer plus encore dans ses délires.

Indépendant, Joe Meek tient son entreprise à bout de bras. Le succès de «Telstar» lui permet d'assurer ses arrières, de donner des bases solides à RGM Records. Mais un célèbre compositeur de musique de film français, Jean Ledrut, reconnaît la mélodie du morceau. Elle est en de nombreux points semblable à celle de son morceau «La Marche d'Austerlitz», enregistrée en 1960 pour le film Austerlitz du réalisateur Abel Gance.

Le procès ne se fait pas attendre, les revenus sont stoppés net. Après sa mort, Joe Meek obtiendra gain de cause. Trop tard. Ce coup dur porté à ses finances et à son équilibre a pour conséquence de le faire sombrer plus encore dans ses délires. Peu à peu, les membres de The Tornados quittent le 304 Holloway Road. En 1965, tous les musiciens d'origine ont été remplacés.

Au bout de la folie

C'est au milieu des années 1960 que Joe Meek lie définitivement ses recherches sonores à son indubitable folie. Il erre parfois dans des cimetières, y installe des micros afin, dit-il, de capter le chant des morts. Lorsqu'il réécoute les bandes et entend un chat miauler, il est persuadé que l'un d'eux l'appelle et communique avec lui.

Un jour, alors que la carrière de Heinz Burt a pris une certaine ampleur, Joe Meek part avec lui en tournée. Dans le bus qui les emmène de scène en scène, un fusil de chasse les accompagne. Heinz l'utilise pour tirer sur des oiseaux, ce qui a le don d'énerver Joe Meek. Ce dernier confisque l'arme et l'entrepose chez lui. Forcé de cacher sa sexualité, il fréquente des lieux abrités de la persécution des autorités.

Certaines personnes mal intentionnées profitent de cette vie souterraine et isolée pour le faire chanter, pour lui soutirer de l'argent. En 1966, il ne sort plus de son appartement. Les drogues accompagnent ses dernières expériences sonores, mal vécues par sa logeuse Violet Shelton. Jusqu'à ce 3 février 1967, date de l'ultime drame.

Violet Shelton, sa victime, est quant à elle oubliée.

Peu après sa mort, Cliff Cooper, bassiste du groupe The Millionaires produit par Joe Meek, se rend dans l'appartement afin de récupérer du matériel studio. Il souhaite se former à l'ingénierie sonore et a à sa disposition un trésor. Il trouve certes des machines inestimables, mais également de très nombreuses bandes enregistrées. Il acquiert ces dernières pour la somme de 300 dollars [265 euros, ndlr], et les conserve durant cinquante ans.

En janvier 2021, soit cinquante-quatre ans après la mort de Joe Meek, Cliff Cooper s'allie au label anglais Cherry Red, spécialisé dans les rééditions, pour numériser les bandes. Sur ces dernières, on trouve des chansons enregistrées par Gene Vincent, Ritchie Blackmore (futur guitariste de Deep Purple), Jimmy Page (qui fondera Led Zeppelin), David Bowie ou encore Marc Bolan.

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Si des doutes existaient encore sur la renommée du studio du 304 Holloway Road et sur les talents de Joe Meek, les voilà pour de bon éclipsés. Violet Shelton, sa victime, est quant à elle oubliée, peu d'informations sur sa vie ayant survécu à la légende et au génie de son tueur.

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