Culture

Le meurtre de Jam Master Jay pourrait bien en cacher un autre

Temps de lecture : 8 min

En 2002, l'assassinat du DJ du groupe de hip-hop Run-DMC fut le point de départ d'une sinueuse affaire. Celle-ci semble aujourd'hui toucher à sa fin, et son issue pourrait coïncider avec l'élucidation d'un autre mystère plus ancien encore.

Une fresque à la gloire de Jam Master Jay, à Northcote South, au sud de l'Australie. | the euskadi 11 via Flickr
Une fresque à la gloire de Jam Master Jay, à Northcote South, au sud de l'Australie. | the euskadi 11 via Flickr

L'histoire du rap américain est parsemée de meurtres non élucidés. En raison d'une police peu impliquée d'un côté et d'une tradition de l'omerta de l'autre, bien des affaires voient les assassins filer, laissant familles, proches, fans et justice sur le carreau. Tupac, Notorious B.I.G., Scott La Rock, Paul C, Big L, Soulja Slim, Charizma, Hitman… La liste est longue comme les deux bras.

Elle contient également deux autres noms: Stretch, tué de quatre balles dans le dos au volant de sa voiture le 30 novembre 1995, et Jam Master Jay, assassiné dans son studio le 30 octobre 2002. Deux meurtres commis à New York, et autant de mystères qui pourraient très bientôt être levés à la faveur du procès d'un homme, Ronald Tinard Washington, qui doit se tenir en septembre 2022.

Entre 1984 et 1989, Jam Master Jay était au sommet de son art. Avec le trio Run-DMC, dont il était le DJ et compositeur principal, il fut l'une des toutes premières stars mondiales du rap US, une incarnation d'un son dur, virulent mais positif, et d'une esthétique vestimentaire profondément inspirée de la rue. Jason Mizell, de son vrai nom, a grandi dans le Queens, plus précisément dans le quartier de Hollis. Même lorsqu'il était numéro un de sa discipline, il n'a jamais brisé le lien qui le tenait à sa rue, à son pâté de maison, à sa ville. Il n'était pas un gangster; plutôt une autorité tranquille, un homme aimé, devenu riche, mais qui connaissait bien les affres du ghetto.

Hollis a toujours résonné chez lui, à tel point qu'au début des années 2000, Jam Master Jay ouvre son propre studio d'enregistrement à quelques rues de son quartier d'enfance, sur Jamaica Street. C'est dans cet écrin encrassé mais propice à la création que la mort le percute.

Le téléphone sonne

Le 30 octobre 2002, il est 19h29. La nuit tombe vite sur New York en cette période de l'année. Jam Master Jay est au studio, accompagné de cinq personnes. Dans l'entrée, il y a le maître des lieux, un homme à tout faire nommé Tony Rincon, et la réceptionniste Lydia High. Dans la cabine d'enregistrement située au fond du studio, on trouve l'un des grands amis d'enfance de Jam Master Jay, Randy Allen, mais aussi un certain Mike B et une chanteuse dont l'identité reste encore floue à ce jour.

Il reste les caméras de surveillance. Mais les cassettes sur lesquelles elles enregistraient contiennent en fait des images vieilles de plusieurs mois.

Il ne s'y passe pas grand-chose, à vrai dire. L'ambiance est décontractée, très calme. À l'extérieur, deux hommes se présentent devant la porte. Ils sonnent à l'interphone, Lydia High leur ouvre. Ils montent les escaliers menant au couloir principal du bâtiment, le parcourent entièrement, puis tournent à gauche pour pénétrer dans le studio.

Le premier homme entre, passe devant Lydia High et se plante face à Jam Master Jay, assis dans un canapé aux côtés de Tony Rincon. Le ton monte, l'intrus sort une arme. Lydia High, apeurée, tente de sortir du studio. Mais le deuxième homme, resté en position à la porte, l'arrête net, la met en joue et la force à s'agenouiller. Dans la cabine d'enregistrement, les trois autres convives n'entendent rien. C'est alors que le portable de Tony Rincon se met à sonner. Celui-ci le cherche et constate, malgré la tension plus que palpable, qu'il est tombé à ses pieds. Il se baisse pour le ramasser, entend claquer un premier coup de feu, puis un second qui vient le toucher à la jambe.

Dans la cabine, tout le monde sort en panique en passant à côté de Jam Master Jay, étendu dans l'entrée, une balle logée dans le crâne. La première était pour lui. Il avait 37 ans. Les intrus, eux, ont eu le temps de s'enfuir. Lorsque la police arrive sur place et que la nouvelle se répand dans tout New York, plusieurs grands noms du rap comme Chuck D, Ed Lover ou Darry McDaniels (alias DMC, membre de Run-DMC) arrivent sur place, sous le choc.

Dans la rue filent les rumeurs

À première vue, l'enquête pourrait vite être bouclée. Il y a des témoins, les deux hommes armés n'étaient pas masqués, et Jam Master Jay n'est pas n'importe qui. Les gens vont parler. Sauf que non. C'est en fait le début d'un mystère qui durera deux décennies, une aberration policière qui laisse planer le doute sur les capacités des autorités à traiter des meurtres de Noirs américains. Il n'y a pas d'empreinte, pas de mobile apparent… Il reste les caméras de surveillance. Mais les cassettes sur lesquelles elles enregistraient contiennent en fait des images vieilles de plusieurs mois. Étaient-elles dysfonctionnelles? Les assaillants ont-ils eu le temps d'intervertir les bandes? Pas de réponse.

Pendant cinq ans, l'enquête stagne malgré la cinquantaine de témoins interrogés.

En sous-main, les policiers ont tout de même des pistes grâce aux témoignages de Lydia High et de Tony Rincon. Mais le public et les proches de Jam Master Jay, eux, sont dans le flou. Alors, dans la rue, sur Jamaica Street, dans le quartier de Hollis et dans tout New York, les théories s'enchaînent. Le documentaire intitulé ReMastered: Who Killed Jam Master Jay, sorti sur Netflix en 2018, énumère les différentes rumeurs qui circulent les jours suivant le meurtre.

Première piste: Supreme. Jam Master Jay fut l'un des premiers artistes d'envergure à prendre conscience du talent du rappeur 50 Cent. Avant que ce dernier ne devienne une star internationale avec son album Get Rich Or Die Tryin' sorti en 2003, les deux hommes avaient travaillé ensemble et étaient restés amis. En 2000, 50 Cent prend neuf balles dans le corps de la part d'un homme de main du baron de la drogue Kenneth McGriff, alias Supreme. Leur différend ne s'étant pas soldé par la mort espérée du rappeur, Supreme aurait décidé de s'attaquer à l'entourage de 50 Cent, et donc à Jam Master Jay. Mais cette piste hautement improbable est vite écartée.

Deuxième piste: Scoon. Peu après son assassinat, l'image d'un Jam Master Jay droit et dénué de toute intention criminelle s'effrite. En proie à des difficultés financières, le musicien est en fait endetté depuis plusieurs années auprès du fisc américain. Il semble qu'il ait entrepris de se refaire une santé en se lançant dans des deals de drogue avec des associés, dont un certain Curtis Scoon, un ami d'enfance.

Le deal ayant mal tourné, Jam Master Jay se serait alors retrouvé avec une dette de 30.000 dollars (environ 28.500 euros) à payer à Scoon. Problème: le principal concerné dément fermement, l'entourage des deux hommes n'y croit pas une seconde, et la police établit vite que Scoon est trop grand pour avoir tiré sur Jam Master Jay. La trajectoire de la balle ne correspond pas. Cette piste s'efface elle aussi.

La bonne piste

Pendant cinq ans, l'enquête stagne malgré la cinquantaine de témoins interrogés. Alors, en 2007, Randy Allen, grand pote de Jam Master Jay, présent dans la cabine d'enregistrement au moment du meurtre et un temps désigné suspect par une rumeur, décide de faire bouger les choses. Il révèle à quelques médias ce que Lydia High a dit aux policiers lors de son seul et unique interrogatoire.

La réceptionniste aurait rapporté aux enquêteurs que l'homme qui l'a empêchée de s'enfuir s'appelle Ronald Tinard Washington. Un type connu dans le Queens, assez bizarre, assez dangereux, pas forcément le plus craint, mais suffisamment instable pour dépouiller quelqu'un à la vue de tous. D'ailleurs, Tinard a passé une grande partie de sa vie en prison. Une nouvelle piste? Pas tout à fait.

Troisième piste: Tinard. Ronald Tinard Washington était ami avec Jam Master Jay. Son nom n'a jamais été officiellement cité par les enquêteurs, mais ces derniers l'ont dans le viseur depuis quelques temps. Idem pour la rue. Quelques jours après le meurtre, Tinard se serait d'ailleurs fait tirer dessus par des gangsters de Hollis persuadés de tenir le coupable et désireux d'appliquer leur propre justice. En fuite, il a fini par se faire rattraper par les autorités puis par être mis sous les verrous pour divers vols et agressions. Verdict: dix-sept ans d'emprisonnement.

Si son implication dans le meurtre n'est pas prouvée, il est fortement suspect. Pourquoi la police ne le charge-t-elle pas? Mystère. Peut-être parce que Lydia High ne veut pas parler par peur des représailles. La police, qui lui avait promis de l'intégrer à un programme de protection des témoins si elle parlait, n'avait pas tenu parole. Elle ne souhaite plus témoigner. La piste est plus que sérieuse, mais dans l'impasse.

Le meurtre de Stretch élucidé?

Tinard donne sa version des faits. Oui, il est allé au studio ce 30 octobre 2002. Oui, il a vu Jam Master Jay, qui lui aurait expressément demandé d'aller lui acheter pour 200 dollars (environ 190 euros) de munitions. À son retour, arrivé aux abords du studio, il aurait entendu deux coups de feu et aperçu deux hommes sortir en trombe du bâtiment. Il les a formellement reconnus: Lil D et Big D, alias Karl Jordan et Darren Jordan. Le fils et le père. La liste des suspects s'allonge.

Rapidement, Big D, le père, est mis relativement hors de cause. Cependant, un autre détail est révélé par Randy Allen dans les médias: Lydia High a donné une autre information de taille aux enquêteurs, disant que si l'homme posté à l'entrée était bien Tinard, le second, à savoir le tireur, avait un tatouage dans le cou. Ça tombe bien, Karl Jordan, alias Lil D, en a un.

Il faut attendre 2020 pour qu'un témoignage inédit permette enfin à la justice d'inculper Tinard et Lil D pour le meurtre de Jam Master Jay.

Les deux principaux suspects sont donc Tinard et Lil D. En 2007, au moment où les révélations de Randy Allen font faire un bond à l'enquête, la police obtient la quasi-certitude que Tinard est lié à un autre meurtre, bien plus ancien. Un témoignage l'accuserait d'avoir fait partie du convoi qui, le 30 novembre 1995, aurait tiré depuis une voiture sur Stretch, rappeur californien venu passer quelques jours à New York.

Décédé sur le coup après avoir pris quatre balles dans le dos, Stretch était un proche de Tupac, assassiné dans des circonstances similaires un an plus tard. À ce jour, peu d'éléments ont été portés à la connaissance du public, si ce n'est l'existence de ce témoignage. Qu'importe, depuis 2007, Tinard est soupçonné de deux assassinats. Il est au chaud, en prison pour d'autres délits, mais les preuves manquent terriblement.

Il faut attendre l'année 2020 pour qu'un témoignage inédit permette enfin à la justice d'inculper Tinard et Lil D pour le meurtre de Jam Master Jay. Le premier sera également jugé pour son implication supposée dans celui de Stretch, survenu il y a maintenant vingt-sept ans. Une éternité. D'après le New York Times, les deux hommes semblent collaborer avec les autorités, ce qui sous-entendrait que l'issue du procès, qui doit avoir lieu en septembre 2022, offrira aux proches des deux rappeurs décédés l'identité des meurtriers. L'étau se resserre, le mystère semble se lever. Mais en plus de vingt années, ces enquêtes ont déjà connu leur lot de rebondissements.

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