Culture

La mort accidentelle et mystérieuse d'Anton Webern, l'un des plus grands compositeurs du XXe siècle

Temps de lecture : 6 min

Le soir du 15 septembre 1945, le compositeur autrichien est tué par Raymond Bell, cuisinier de l'armée américaine. Une mort provoquée par mégarde, sur fond d'alcoolisme, de contrebande, et de stigmates laissés par la guerre.

Anton Webern en octobre 1912. | Wikimedia Commons
Anton Webern en octobre 1912. | Wikimedia Commons

Il fait bientôt nuit noire. Anton Webern est repu du dîner que sa sœur et son beau-frère viennent de lui servir. Cela faisait plusieurs semaines qu'il n'était pas venu chez eux à cause des contraintes liées au couvre-feu. Sa femme et ses petits-enfants s'apprêtent à aller dormir. Lui veut fumer un dernier cigare sur le pas de la porte et respirer l'air frais des Alpes autrichiennes. Ils ont élu domicile à Mittersill, petite ville de moyenne montagne.

En ce 15 septembre 1945, les températures commencent doucement à chuter. La guerre s'est achevée quelques mois plus tôt, et pour Anton, l'espoir de reprendre pleinement sa carrière de compositeur est enfin à portée de main. Il allume son cigare, tire quelques bouffées en observant la lumière disparaître presque totalement. Dans la nuit naissante, trois coups de fusil retentissent. Anton Webern est touché, a juste le temps de rentrer dans la maison de sa fille, et s'écroule sur le sol, mort.

Voici comment s'achève la vie de l'un des compositeurs de musique classiques les plus importants du XXe siècle. Anton Webern avait 61 ans, était l'un des trois grands représentants de la seconde école de Vienne, avait survécu non sans peine à la guerre et fini par trouver refuge, temporairement, à Mittersill.

Cette fin est celle que la mémoire collective a retenue. Elle est d'autant plus romanesque qu'elle met en scène un autre homme, Raymond Norwood Bell, cuisinier de l'armée américaine stationné dans la petite ville des Alpes. Un contrebandier, paraît-il. Alors qu'il déchargeait un camion, il aurait aperçu dans l'épaisse pénombre une lumière de cigarette ou de cigare, se serait cru espionné, et aurait tiré en direction du point rouge, abattant alors, pour rien, Anton Webern. Mais comme toutes les légendes, cette histoire est à la fois trop simple et trop fantasque pour être totalement vraie.

Un artiste «dégénéré»

Anton Webern est un cérébral, un vrai. Il est né en 1883 à Vienne dans une famille aristocrate. Son adolescence est rythmée par les études musicales, il est admiratif d'un certain Arnold Schönberg, autre immense compositeur de dix ans son aîné. Celui-ci prépare alors une révolution dans la musique classique avec l'invention du dodécaphonisme. Pour faire simple, l'idée est de se libérer de la tonalité, de prendre en compte de façon égale les douze notes d'une gamme chromatique.

C'est à cette époque qu'Anton se replie sur lui-même, qu'il devient plus taiseux encore, qu'il passe des heures à composer mentalement, presque en méditation.

Anton Webern est fasciné par cette démarche, tout comme son grand ami, Alban Berg. Les deux compères deviennent les disciples de Schönberg, le jeune Anton se livrant, au fil des années, à une application stricte de ses préceptes. Avec son doctorat en musicologie obtenu en 1906, il acquiert le titre de Doktor, qui lui collera à la peau toute sa vie, devenant même parfois une sorte de surnom.

On ne refera pas ici la carrière pléthorique du compositeur. Cependant, il est important de préciser qu'avec son nom, il fut longtemps considéré, à tort, comme juif. Dans une Autriche qui, dès 1938, est rattachée à l'Allemagne hitlérienne, cela n'a rien d'anodin. Surtout, le régime nazi promeut l'art héroïque, celui qui accompagne la propagande et l'effort national, en opposition à l'art dégénéré.

Au sein de ce dernier, on retrouve à peu près tout ce que la musique classique et contemporaine et les arts plastiques ont enfanté de novateur au cours des cinquante dernières années: le cubisme, le dadaïsme, le surréalisme, le dodécaphonisme, et les œuvres d'artistes juifs. La seconde école de Vienne, menée par Arnold Schönberg, Alban Berg et Anton Webern, n'est pas loin du haut de la liste.

L'exil forcé mais salutaire

Pourtant, et cela peut paraître tout à fait paradoxal, Anton Webern n'est pas un farouche opposant au nazisme. À son arrivée au pouvoir, il a même des sympathies envers Hitler, sans pour autant lui afficher un soutien public. Lorsque la guerre éclate, pourtant, il ne peut que revoir son opinion envers le Führer, ses amis musiciens, juifs surtout, étant contraints à l'exil. Il choisit d'abord de rester à Vienne malgré sa mise au ban de la vie culturelle autrichienne.

Il confie régulièrement à sa femme Wilhelmine, dans des délires alcooliques et intérieurs, qu'il a tué un homme.

Il tentera bien de s'enfuir à plusieurs reprises, la guerre se rapprochant, mais sans succès. Plus tard, sa femme confiera que c'est à cette époque qu'Anton se replie sur lui-même, qu'il devient plus taiseux encore, qu'il passe des heures à composer mentalement, presque en méditation. Si cet état de réclusion s'apparente grandement à une dépression, il en est subitement extirpé par son enrôlement dans l'armée allemande en 1943, plus précisément au sein de la défense anti-aérienne.

Son passage sous les drapeaux est bref. Il finit par rentrer chez lui, à Maria Enzersdorf, dans la banlieue de Vienne. Son unique fils, Peter, reste quant à lui dans l'armée. En février 1945, deux événements vont définitivement chambouler sa vie: son fils meurt sous les bombes à Zagreb, et l'armée allemande amorce l'Opération Frühlingserwachen. En somme, il s'agit d'attaquer rapidement les troupes soviétiques stationnées dans l'ouest de la Hongrie, tout près des frontières autrichiennes.

En mars, cette contre-offensive échoue et les troupes du Reich se replient à Vienne. Pour la population locale, c'est le début de dix jours de bombardements soviétiques terribles. Avant que la ville ne soit assiégée, Anton Webern et sa famille parviennent à se réfugier à l'est du pays, dans les Alpes autrichiennes. Ils mettent plusieurs semaines à parcourir les 400 kilomètres qui les séparent de la petite ville de Mittersill. Ils achèvent le trajet à pied, exténués, mais sont sains et saufs. L'Allemagne nazie capitule le 8 mai.

Quinze années de mystère

À Mittersill, Anton Webern aurait pu retrouver des couleurs, recouvrer le goût à la composition effrénée, à l'innovation. Mais il confie régulièrement à sa femme Wilhelmine, dans des délires alcooliques et intérieurs, qu'il a tué un homme. Il le répète, sans donner plus d'explications. «Il ne semblait pas s'adresser à moi, expliquera-t-elle. Ou même à lui-même. On aurait plutôt dit qu'il parlait à un fantôme qui hantait la pièce.» Sa famille pense à un acte commis pendant la guerre, à un épisode traumatisant qui, avec la boisson, deviendrait une obsession.

Parfois, le musicien se reprend, passe plusieurs jours sobre. Peu à peu, il semble se faire à l'idée de retourner à Vienne, lorsque les traces des bombardements et des combats n'empêcheront plus la vie de reprendre son cours. L'été à Mittersill n'est pourtant pas de tout repos: Anton Webern tombe malade, frôle la mort, mais se remet sur pieds.

En septembre, alors que l'armée américaine a stationné sa 42e division d'infanterie dans la petite ville, la paix commence à se faire définitivement ressentir. Certes, il y a encore ces satanés couvre-feux qui interdisent aux populations de sortir une fois la nuit tombée. Mais la vie reprend.

L'âge, le caractère et surtout l'état de santé de Webern laissent peu de doutes sur le fait qu'il ne représentait aucun danger.

Le 15 septembre, Anton Webern est pourtant décédé chez sa fille, trois balles logées dans l'estomac. Au milieu de celles de millions de personnes, sa mort suscite un émoi, certes, mais pas d'enquête approfondie. Pendant des années, personne ne se soucie de savoir ce qu'il est réellement arrivé ce soir-là à Mittersill.

Ce n'est que quinze ans plus tard, en 1961, qu'un musicologue autrichien réputé, Hans Moldenhauer, se décide à combler ce trou dans l'histoire. D'emblée, il se heurte aux affres de l'administration, du manque de documentation, de services d'archives peinant grandement à récolter des informations précises de l'époque. Il continue ses recherches et finit par entrer en contact avec d'anciens militaires américains de la 42e division d'infanterie. Peu à peu, il comprend.

Le temps des remords

Anton Webern est effectivement allé dîner chez sa fille Christine, son mari, un certain Benno Mattel, et leurs trois enfants. Il est venu avec sa femme Wilhelmine. Avant de dormir, il sort bien fumer son cigare. Mais selon les recherches minutieuses de Hans Moldenhauer, qui font aujourd'hui autorité sur le sujet tout en étant trop souvent mal interprétées, il n'y aucun contrebandier dans la rue. La seule personne se livrant au marché noir, c'est Benno Mattel, son beau-fils. Et par un hasard terrible, il se trouve que l'armée américaine, ayant eu vent de ses activités, a décidé cet soir-là de procéder à son arrestation.

Deux soldats sont envoyés au domicile des Mattel: Andrew Murray et Raymond Norwood Bell. Alors qu'ils s'apprêtent à entrer discrètement dans la maison par une porte secondaire, Raymond Bell entend du bruit sur le devant du bâtiment. Il fait demi-tour, arrive au niveau du porche. Là, personne n'est en mesure de dire ce qu'il s'est exactement passé. Tout ce que l'on sait, c'est que le soldat cuisinier tire bien trois fois et tue Anton Webern.

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Benno Mattel est arrêté, mais personne n'y prête réellement attention. Raymond Bell est jugé par l'armée américaine, jure que le musicien l'a agressé et qu'il n'a fait que se défendre. Pourtant, l'âge, le caractère et surtout l'état de santé de Webern laissent peu de doutes sur le fait qu'il ne représentait aucun danger. Le militaire est condamné à dix jours d'emprisonnement et est renvoyé chez lui, en Caroline du Nord. Rongé par le remords, il mourra d'alcoolisme en 1951. Encore dotée de nombreuses zones d'ombre, cette nuit du 15 septembre 1945 constitue toujours aujourd'hui un sujet d'études, de fantasmes et donc d'erreurs sans fond.

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