Culture

Sex, drogue et cold case, la courte histoire de Nancy Spungen et Sid Vicious

Temps de lecture : 7 min

Un couple rongé par l'héroïne, une chambre au Chelsea Hotel de New York, un dealer de passage et une lame de 13 centimètres: voici les ingrédients d'un mystère vieux de 40 ans, celui du meurtre de Nancy Spungen, la plus célèbre des groupies punk.

Nancy Spungen et Sid Vicious à Londres le 8 février 1978. | AFP-UPI Archives
Nancy Spungen et Sid Vicious à Londres le 8 février 1978. | AFP-UPI Archives

Nancy Spungen est morte assassinée d'un coup de couteau à l'estomac le 12 octobre 1978 dans une chambre du Chelsea Hotel à New York. Mais sa vie a certainement basculé quelques mois plus tôt, lorsqu'elle a décidé de quitter New York pour s'envoler à Londres.

Ce jour-là, elle est au fond du trou. Âgée de 18 ans, elle est déjà perdue dans l'héroïne, joint les deux bouts en se prostituant sur Times Square, et a toutes les peines du monde à trouver l'amour qui la sauverait peut-être de la déchéance précoce. Désespérée, elle téléphone à son ami, Philippe Marcadé: «Je t'appelle pour te dire au revoir, Philippe, je viens de me couper les veines.»

Ce jeune punk français débarqué dans la Big Apple en 1972, musicien assoiffé d'expériences, raconte le coup de fil dans son incroyable autobiographie, Au-delà de l'Avenue D. Il court chez Nancy, débarque en trombe dans son appartement situé sur la 23e rue et constate les blessures que son amie s'est infligées. Il la calme, lui roule un joint et la console.

La drogue pourrit la vie de Nancy Spungen. Alors, Philippe Marcadé lui suggère de quitter New York et la tentation, de partir à Paris, par exemple, de se mettre au vert. Ne parlant pas français, Nancy rejette l'idée. «Et en Angleterre? lance Philippe. Ils parlent anglais en Angleterre... T'as qu'à aller à Londres. C'est sympa, Londres...» Ça fera l'affaire, Nancy Spungen s'envole pour la capitale anglaise. La décision la plus importante de sa courte vie.

Perdue dans la ville

Née en 1958 à Philadelphie dans une famille juive de la classe moyenne, Nancy était une gamine turbulente. Violente, même. Une rebelle dès la naissance, comme prédestinée à griller sa vie comme une clope, en décalage. À l'adolescence, elle est diagnostiquée schizophrène, parvient malgré les embûches à intégrer l'Université du Colorado, mais quitte son cursus au bout d'une poignée de semaines. Direction New York en 1974, ville labyrinthe submergée par la vague punk naissante, mais aussi par l'épidémie d'héroïne qui s'apprête à emporter une foule d'âmes perdues. Dont Nancy, qui n'a alors que 17 ans.

Attirée par la musique, elle parvient à se lier d'amitié avec une volée de jeunes musiciens prometteurs. Les punks ont beau cultiver leur image trash et nihiliste, ces jeunes hommes sont comme la majorité de leurs congénères attirés par les jolie filles apprêtées et sophistiquées. Nancy Spungen n'est rien de cela, elle détonne. Elle parle vite, fort, place des «fucking» entre chaque mot, débarque dans les conversations comme un camion lancé à pleine vitesse. Elle effraie les mecs, ne se fait pas que des amis. Mais elle a une carte joker: vite intégrée dans le sombre milieu du quartier de Times Square, elle a la possibilité de fournir les groupes en drogues en tout genre et sait se rendre indispensable en la matière. Le mouvement punk new-yorkais l'adopte, la prostitution également. Elle l'assume.

C'est en 1975 qu'elle rencontre Philippe Marcadé lors d'un concert de The Heartbreakers au Mother's. Ils deviennent potes, évoluent dans le même cercle d'amis et de musiciens. Philippe est de ceux qui, au milieu de la décadence revendiquée, ont tout de même les pieds sur terre.

Nancy est de l'autre catégorie, de ceux qui se frottent à tout ce qui brûle. Jusqu'à n'en plus pouvoir, jusqu'à se couper les veines puis quitter New York pour l'Angleterre et commencer une nouvelle vie. Et, il faut bien l'avouer, avec l'objectif de conquérir le cœur de Jerry Nolan, batteur des Heartbreakers. Le groupe doit passer quelques jours à Londres en tournée avec les stars du punk anglais, les Sex Pistols. Mais les choses vont prendre une autre tournure.

Le Chelsea Hotel, what else?

Quelques jours plus tard, Philippe Marcadé, resté à New York, reçoit un nouveau coup de fil de Londres. C'est encore Nancy qui, cette fois, semble aux anges, surexcitée d'avoir certainement trouvé l'amour en la personne de Sid Vicious, le tout nouveau bassiste des Sex Pistols. Exit Jerry Nolan, donc. Nous sommes en 1977, Sid a un an de plus qu'elle. Ils tombent amoureux, deviennent inséparables, presque dépendants l'un à l'autre. D'autant que Nancy l'initie rapidement à l'héroïne, dont elle n'a absolument pas décroché. Les Sex Pistols partent en tournée en Scandinavie et reviennent jouer en Angleterre durant l'été.

Progressivement, l'influence de Nancy sur Sid devient toxique. Les autres membres du groupe, pourtant loin d'être des enfants de chœur, voient d'un mauvais œil cette union destructrice qui nuit terriblement aux relations entre les musiciens. Dans le rock, il existe une image sexiste, fausse, et pourtant largement répandue: la musique serait une affaire d'hommes; dès que les femmes y mettent leur grain de sel, la récré est terminée. Mais cette fois, l'arrivée de Nancy dans l'entourage des Sex Pistols sonne comme le début d'une fin qui surviendra trop vite.

Le groupe sort son premier et unique album, Never Mind The Bollocks, en octobre 1977. La tournée américaine qui s'ensuit est catastrophique et voit le chanteur Johnny Rotten plier les gaules. La fin du groupe est actée en janvier 1978. Mais Sid et Nancy, eux, restent bel et bien unis dans l'amour et la défonce.

En août, ils emménagent à New York, au Chelsea Hotel, épicentre bohémien ayant vu défiler Henry Miller, Leonard Cohen, William Burroughs, Édith Piaf ou encore Jimi Hendrix. Au fil des semaines, leur chambre devient une usine à dope, un lieu de passage pour dépravés et junkies trop heureux de côtoyer l'un des plus célèbres noms du mouvement punk et la plus célèbre de ses groupies.

Aveux, rétractation et réconfort

L'après-midi du 11 octobre 1978, Sid Vicious sort dans New York et achète un couteau Jaguar K-11 dont la lame mesure 13 centimètres. Une fois rentré à l'hôtel, et alors que la nuit tombe, il s'enfile une dose gigantesque de Tuinal, un barbiturique qui, pris dans ces quantités, devient souvent létal. Il sombre, inconscient. Nancy, elle, reste éveillée. À 2h30, elle appelle Rockets Redglare, qui loue parfois ses services de garde du corps à Sid Vicious. Il est également, et surtout, son dealer. À 7h30, un occupant du Chelsea Hotel entend une femme gémir dans la chambre de Sid et Nancy. À 10h30, après avoir émergé de son semi-coma, Sid Vicious appelle la réception, demandant de l'aide: Nancy est morte, poignardée à l'estomac. Elle s'est vidée de son sang dans la salle de bains, il n'a aucun souvenir de la nuit passée. La police arrive et arrête Sid.

Sous le choc, la mémoire et l'esprit brouillés, le musicien avoue le meurtre à demi-mot. Mais se rétracte très vite. Il est tout de même emprisonné puis libéré après le versement d'une caution de 25.000 dollars payée par son label, Virgin Records. Dans le milieu punk new-yorkais, personne ne croit réellement à sa culpabilité. Les soupçons se portent davantage sur Rockets Redglare, qui a admis être passé à l'hôtel pour vendre à Nancy pas moins de quarante cachets de Dilaudid, un dérivé de la morphine. De plus, il aurait avoué, quelques semaines plus tard, avoir tué Nancy et cambriolé la chambre du couple pendant que Sid était dans les vapes. Certains témoins y voient des aveux, d'autres une occasion supplémentaire de se faire mousser pour ce junkie on ne peut moins fiable.

Un temps, la piste du suicide est même évoquée. Mais comment croire que Nancy ait eu le besoin, la volonté et le cran de s'enfoncer un couteau dans le ventre, de se faire hara-kiri alors qu'elle avait à sa disposition assez de médicaments pour tuer trois personnes bien portantes? L'enquête de police se focalise donc sur la culpabilité de Sid Vicious qui, dix jours après sa libération de prison et rongé par la perte de son seul amour, fait une tentative de suicide. Il y survit.

Toujours poursuivi par l'héroïne et le sentiment de culpabilité, il trouve tout de même du réconfort dans les bras de Michelle Robinson, sa nouvelle compagne. Mais après avoir tabassé Todd Smith, frère de la chanteuse Patti Smith, avec un tesson de bouteille en décembre lors d'une soirée, il retourne à la prison de Rikers Island et y demeure cinquante-cinq jours. Une nouvelle caution est payée par Virgin et quelques amis, les frais d'avocats sont couverts par des potes musiciens, dont Mick Jagger.

Tristes funérailles

Pour célébrer sa seconde sortie de derrière les barreaux, ses amis organisent une fête surprise dans l'appartement de Michelle Robinson, le 1er février 1979. Sid a alors tout juste 21 ans.

Durant son séjour à l'ombre, il a suivi un programme de désintoxication. Il faut savoir qu'une grande partie des overdoses mortelles surviennent alors que les toxicomanes semblent remonter la pente. Lorsqu'ils sont partiellement désaccoutumés et qu'ils replongent, ils reprennent bien souvent leurs habitudes de junkies et s'injectent les mêmes doses qu'avant leur désintoxication. Leur organisme s'étant déshabitué entre-temps, les effets sont démultipliés et provoquent souvent de graves accidents. C'est exactement ce qui arrive à Sid Vicious lors de cette soirée. Il meurt dans son sommeil le 2 février 1979 après une sacrée bringue. La dernière.

Avec sa mort, c'est également l'enquête sur le meurtre de Nancy qui semble prendre fin. De nombreux observateurs, acteurs de la scène punk ou amis du couple, convaincus de l'innocence de Sid Vicious, regrettent encore aujourd'hui que la piste Rockets Redglare, dont la présence dans la chambre la nuit du crime est avérée, n'ait pas été plus approfondie par la police.

À ce jour, la mort de Nancy reste inexpliquée. Redglare a embrassé une modeste carrière d'acteur et de stand-upper. On peut le voir, entre autres, jouer au poker dans une scène du superbe Stranger Than Paradise, réalisé par Jim Jarmusch et sorti en salles en 1984. L'homme à la clope, au gilet noir et aux lunettes, c'est lui.

Avant sa tentative de suicide manquée, Sid Vicious avait émis le souhait d'être enterré aux côtés de Nancy. Mais celle-ci repose dans un cimetière juif de Pennsylvanie, au sein duquel la dépouille de Sid, non juif, n'a pas été admise. C'est donc dans le New Jersey qu'il est mis en terre, bien loin de ses proches, de nombreuses pompes funèbres ayant refusé d'assurer ses funérailles à cause de sa réputation sulfureuse.

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Dans l'histoire de Sid et Nancy, il n'y a pas de fin heureuse. Seulement deux vies gâchées et un mystère, suffisant pour créer un mythe punk et un archétype destructeur.

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