Culture

Nice, la ville des espoirs fous (et des incertitudes)

Temps de lecture : 5 min

Elle porte en elle ce mélange d'esprit de fête débridé et d'instinct de violence.

Reda Kateb dans Arrêtez-moi là de Gilles Bannier (2015). | Capture d'écran via YouTube
Reda Kateb dans Arrêtez-moi là de Gilles Bannier (2015). | Capture d'écran via YouTube

Nice est la perle de la Riviera qui brille par son mystère. Ville nocturne, elle porte en elle des espoirs fous, des plans au moins aussi fous pour y parvenir, de grandes joies et de grandes déceptions aussi.

Réalisé par Neil Jordan (oui, celui d'Entretien avec un vampire), L'homme de la Riviera est le remake niçois de Bob le flambeur, petit bijou de 1956 qui se passait entre Pigalle et le casino de Deauville. Cette fois, Bob est incarné par Nick Nolte, et le casino qu'il tente de braquer est celui de Monte-Carlo.

En quarante ans, Bob a perdu la classe du personnage chevaleresque qui fraye avec les ombres. Il est devenu héroïnomane et lance des phrases comme «Les filles c'est pas fiable, les chevaux c'est un bon investissement».

Nice apparaît alors dans toute sa beauté nocturne. On y découvre une ville populaire abîmée par la drogue et les trafics du corps des femmes. Presque tous les plans de boîtes de nuit ou de rues, comme les alentours de la gare, paraissent surchargés d'une vie cachée, alternative à la Promenade des Anglais et ses vieux fortunés.

C'est autre chose qu'a choisi de raconter Neil Jordan. Il a préféré délaisser les rivières de diamant pour l'affiche de l'album L'Amour est mort d'Oxmo Puccino. Et quand il fraye avec les fortuné·es, c'est pour mieux les détrousser, une prostituée des pays de l'Est presque mineure à son bras.

Il oppose la pureté de la morale de Bob et la pure beauté des tableaux de maîtres à un quotidien sordide. Nice, comme on la voit rarement, y gagne une certaine forme de richesse. Elle devient complexe. Elle sort de son rôle de vitrine.

Une autre des richesses de la ville, c'est sa proximité avec l'Italie. Pas étonnant donc qu'un giallo, genre de films d'exploitation typiquement italiens, situe son intrigue rocambolesque dans les hauteurs de la ville.

L'adorable corps de Déborah est l'une de ces productions où chaque membre du casting a tourné dans une langue différente avant d'être doublé·e en italien. L'intrigue y est simple: après s'être expatrié quelques années en Suisse, Marcel revient en Italie avec sa jeune épouse Déborah. Mais le jeune couple est rattrapé par le passé de Marcel: son ami Philippe l'accuse d'être responsable du suicide de Suzanne, sa précédente fiancée. Quand on les menace de mort, Déborah et Marcel choisissent de quitter à nouveau l'Italie pour s'installer à Nice.

Entre les moments d'angoisse, on retrouve la carte postale de la Riviera, la Promenade des Anglais, les décapotables, le sexe à l'hôtel Negresco. Et puis le jeune couple trouve domicile dans une grande demeure de l'arrière-pays niçois.

Dernière fête avant la fin du monde

Déborah et Marcel organisent des soirées typiquement sixties sur le thème des comics, très orienté sur la série télévisée américaine Batman diffusée à la télévision la même année (1968). Ils s'aiment, alors ils font un Twister dans le jardin avant d'entamer des préliminaires sur la pelouse devant le voisin un peu étrange. Et puis c'est la résolution. Les twists s'enchaînent.

Il est méchant, elle manipule. Le voisin qui mate et peint d'horribles toiles du haut de sa chaise d'arbitrage de tennis fait en fait partie du complot. Il y a un corps-à-corps au cran d'arrêt, une fausse tentative de suicide, des coups de feu. L'affaire se résout à Nice. La ville porte en elle ce mélange d'esprit de fête débridé et d'instinct de violence.

Un mystère, une manipulation c'est également ce que raconte Arrêtez-moi là de Gilles Bannier. Taxi à Nice, Samson a tout du personnage sympathique. Il roule avec son chat Gershwin, rend des services à sa vieille voisine, a des projets qu'il ne semble jamais réussir à mettre en œuvre. Il a des rêves. Mais le jour où il transporte une femme de l'aéroport de Nice à Grasse, sa vie bascule. C'était une journée banale, il est accusé d'enlèvement et de séquestration d'enfant.

Très vite, il finit au centre pénitentiaire Toulon-La Farlède. Longtemps, Samson se bat pour faire entendre son innocence mais son destin se joue sur un hasard, un coup de dé. Libre, mais après avoir tout perdu, Samson n'a pas d'autre choix que de se réapproprier son identité à l'hôtel Westminster.

Mais ce qu'il veut au fond, c'est son petit appartement, sa vieille voisine qui lui a acheté des After Eight, son chat, son taxi. Il refuse ce Nice de la Promenade des Anglais et des hôtels luxueux mais impersonnels. Le film se clôture sur cette certitude: pour se reconstruire, il faudra revenir à la vie qu'il connaît.

Quand Brice se casse

S'il y en a un qui n'a connu que la vie luxueuse et qui souffre le martyre quand on lui arrache ses privilèges, c'est bien Brice de Nice. A-t-on le choix, quand on parle de Nice, de s'épargner le visionnage de la boursouflure de James Huth? Non, je ne crois pas.

Brice est donc un rêveur, obsédé par une vague qui a balayé la baie des Anges de Nice à Antibes en 1979. Et quand son père très riche est arrêté par la police pour blanchiment d'argent pour la mafia sicilienne, Brice est obligé de réinventer sa vie.

Chaque jour, il se rend en mer avec sa planche pour attendre la vague. Chaque jour, il n'y croise qu'un nombre ahurissant de très vieilles personnes. Là-bas, on ne s'étonne plus: «Il y a des surfeurs à Nice?» «Il n'y en a qu'un.»

Obsédé par Point Break, il tente de braquer La Caisse de Nice avec un masque de Jacques Chirac sur le visage, sans succès. Mais même s'il ne peut pas quitter Nice («Ça fait vingt ans que j'attends ma vague»), il se rend à Hossegor pour un concours de surf. Évidemment, Brice ne sait pas surfer. Mais le casse du siècle, il le fera chez lui, sur une vague mythique, à Nice. Il a bien fait de toujours s'accrocher à son rêve.

Dans Magic in the moonlight de Woody Allen, Nice est le théâtre du mystère, encore une fois. Mais c'est un mystère factice, pour occuper la bourgeoisie oisive. On vient confondre les imposteurs et les impostrices, se faire berner soi-même... et puis finalement, on accepte de se faire un peu balader au nom de sentiments naissants, parce que l'amour, c'est tout ce qui compte.

Dans cette bluette très carte postale de la French Riviera, le cinéaste new-yorkais a décidé de se focaliser sur la lumière rasante et dorée de la fin de journée (même en fin de matinée, même en début d'après-midi). Les jardins sont bien entretenus. À un moment il pleut, mais c'est pour mieux marquer un instant romantique.

À Nice on vient avec des certitudes, des missions, des rêves et on ne remporte jamais le prix que l'on pensait. C'est une ville d'aventure, aux deux visages. C'est une ville forte d'un grand patrimoine culturel et qui peut écraser parfois. Certain·es n'en reviendront pas. Celles et ceux qui en repartent, le font plus riches que jamais.

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