Culture

Grenoble, la ville façon théâtre grec

Temps de lecture : 3 min

Je suis arrivée pour la première fois dans cette ville avec l'impression de déjà la connaître.

Thierry Bosc et Emmanuelle Devos dans Rois et Reine d'Arnaud Desplechin (2004). | Capture d'écran via YouTube
Thierry Bosc et Emmanuelle Devos dans Rois et Reine d'Arnaud Desplechin (2004). | Capture d'écran via YouTube

C'est un hasard de mon calendrier professionnel qui m'a fait mettre les pieds si tard à Grenoble. Je suis arrivée pour la première fois dans cette ville avec l'impression de déjà la connaître. J'en ai comme une carte postale mentale assez claire. Je vois la montagne en levant la tête, les bulles du téléphérique qui montent paisiblement de la ville au sommet.

Au cinéma, Grenoble a deux visages. D'un côté, la ville semble sentir le vieux livre et la poussière. C'est sans doute à cause de la bouquinerie d'Étienne Vollard, le libraire hypermnésique de La Petite chartreuse de Jean-Pierre Denis. À moins que cela vienne de la gravure de Léda et du cygne rapportée de Paris par Nora Cotterelle à son père dans Rois et Reine d'Arnaud Desplechin. C'est une ville de culture, mais d'une certaine forme de culture. Une culture sensorielle que connaissent bien les fétichistes du papier et de l'encre. Celle des mains qui caressent lentement les feuilles vieillies et du parfum inimitable qui n'existe qu'à la commissures des pages. C'est un de mes Grenoble imaginaires.

L'autre visage de la ville dauphinoise, c'est celle du vaudeville. Les comédies noires et déjantées Affaire de famille (Claus Drexel) et Un couple épatant (Lucas Belvaux) font de Grenoble le théâtre de petits drames truculents à hauteur d'hommes et de femmes. Si je sens le vieux papier à Grenoble, je ne peux m'empêcher de rechercher d'un œil la boutique de souvenirs hideux de Laure Guignebont (Miou-Miou), à côté du stade Lesdiguières, dans Affaire de Famille. Là où les marmottes en céramiques côtoient les horloges-chouettes, le bois s'acoquine avec le toc fabriqué en Chine.

Avant de visiter la ville, j'aimais déjà Grenoble. Probablement que les atermoiements de William et Madeleine dans Peindre ou faire l'amour des frères Larrieu ont joué dans cette lente séduction à distance. Grenoble, pourtant, c'est la ville que le couple décide de quitter. Son appartement mal éclairé dans les hauteurs de la ville, sa vue grise à la fois sur les immeubles et la montagne, n'était pas un écrin propice à l'épanouissement de sa deuxième vie, celle après la retraite. À la campagne, les tourtereaux quinquagénaires, magnifiquement campés par Sabine Azéma et Daniel Auteuil, font une rencontre qui va tout bouleverser, leurs certitudes mais aussi leur histoire. Cette rencontre, c'est celle d'une maison, du mystérieux couple habitant non loin de là et d'une vue inimitable sur la campagne iséroise.

Une cuvette, pas une prison

Grenoble, c'est une ville d'arrivée et de départ. Surtout à en croire le périple de Nora Cotterelle pour y retrouver son fils en colonie de vacances et son père soudainement et tragiquement malade, dans Rois et Reine. Nora manque de rater son train pour aller de Paris-Gare de Lyon jusqu'à Grenoble. Dans l'autre sens, elle ratera l'avion puis le train. À ce moment du film, la ville entière est un deuil. Nora, dont l'instinct de survie et la rage de vivre ont déjà fait leurs preuves, cherche à s'en enfuir à tout prix. Elle se croit enfermée dans la cuvette grenobloise, mais rebondit une fois encore, traversant la France en voiture, son fils endormi sur la banquette arrière.

Grenoble, c'est aussi son hôpital. Au cinéma, il est comme une zone de convergence des intrigues. Dans La Petite chartreuse, les murs blancs et la mère perdue sont propices à la deuxième et vraie rencontre entre Étienne Vollard et la petite Eva, dans le coma. Dans Rois et Reine, c'est à l'hôpital de Grenoble que l'on apprend la mort imminente du père. C'est aussi là, en plein drame, qu'a lieu une rencontre surnaturelle dont la délicate beauté frôle la perfection. Dans Un Couple épatant, c'est à l'hôpital qu'Alain développe son angoisse hypocondriaque et burlesque, point de départ de l'intrigue. C'est encore dans cet hôpital qu'il règle ses comptes avec l'ami qui a des vues sur sa si belle femme.

Peut-être que, tout simplement, l'hôpital de Grenoble comme beaucoup d'autres est un lieu où se croisent la vie et la mort, les doutes et les espoirs. Mais j'ai envie de croire que c'est la ville toute entière qui est comme un théâtre grec. Mais un théâtre grec des temps anciens, où le public était aussi au coeur de l'histoire, des acteurs et des chœurs. À Grenoble, les bonheurs et les drames sont accessibles, à portée de main, au bout du tram ou du téléphérique, au coin de la rue.

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