Culture

Nantes, la ville où l'on fuit sa jeunesse

Temps de lecture : 4 min

Ce qui compte, c'est vouloir. Vouloir le bonheur, c'est déjà un peu le bonheur.

Richard Berry et Jean-François Stevenin dans Une chambre en ville de Jacques Demy (1982). | Capture d'écran via YouTube
Richard Berry et Jean-François Stevenin dans Une chambre en ville de Jacques Demy (1982). | Capture d'écran via YouTube

Ce que je retiens de Nantes, c'est une douceur désuète, mélancolique, nostalgique. C'est la voix douce de Jacques Demy dans Jacquot de Nantes, le documentaire que lui a consacré sa compagne, la cinéaste Agnès Varda. Jacques Demy mourant, Agnès Varda a décidé de faire revivre ses souvenirs d'enfance à travers un film entre témoignage et scènes rejouées par des comédien·nes. On y comprend comment le génie est né, on y décrypte les thèmes du réalisateur.

S'il est dit de Demy qu'il «avait vécu une enfance heureuse», on comprend également que le cinéaste a été marqué par l'absurdité de la guerre et par la violence avec laquelle le monde (c'est-à-dire son père) a d'abord rejeté sa passion pour le cinéma. Cette saveur aigre-douce, cette douceur qui permet de rendre supportable l'insupportable teintera à jamais le cinéma de Jacques Demy, qui en fera sa signature.

Le cinéaste raconte lui-même Nantes dans Lola. Anouk Aimée y brille d'une beauté surnaturelle. Femme légère, danseuse de cabaret qui ne refuse pas que les hommes s'invitent dans son lit si elle en a elle-même envie, Lola est une femme libre, qui n'est enchaînée volontaire qu'à son seul et unique amour, disparu depuis des années pour trouver la fortune. Les marins américains hantent la ville. Ils sont «en perm à Nantes» comme on dit dans Les Demoiselles de Rochefort.

Sauf que dans Lola, on ne fait pas la blague. Anouk Aimée en corset et bas avec son fume-cigarette, c'est toute une esthétique. C'est comme le cinéma Katorza et le cabaret l'Eldorado. C'est une certaine forme de souvenir flou, de fantasme nostalgique. Dans le café où se lamente Roland, le numéro de téléphone est à six chiffres et déjà on sait qu'apprendre l'anglais sera une façon de conquérir un ailleurs.

Sur fond de musique de Michel Legrand, avec son récit embrumé par la cigarette et un sens de la grâce inspiré d'une tante habitant à l'étranger (info glanée dans Jacquot de Nantes), Lola est un bonbon. Avec sa voix à la fois grave et douce, Anouk Aimée aura ces mots qui confirment la poésie: «Ce qui compte, c'est vouloir. Vouloir le bonheur, c'est déjà un peu le bonheur.»

Il faut parfois quitter Nantes

Nantes, c'est un espoir. C'est une ville pour qui aime rêver. Fils de garagiste, Jacques Demy voulait devenir cinéaste. Son héroïne Lola veut le retour de son grand amour. Dans À cause d'elle de Jean-Loup Hubert, Antoine ne sait pas ce qu'il veut faire. Comme le Roland de Lola, il s'ennuie. Il tombe amoureux et décide de devenir écrivain. On le moque, mais c'est son rêve. Nantes, finalement, c'est un rêve d'artiste et d'ascension sociale. Pourtant, pendant un temps, Antoine n'est que celui qui récupère les points Carambar en organisant des projections clandestines dans le grenier familial avec les enfants du quartier. Son avenir, il ne le voit pas plus loin que le ballon offert avec les points collectés.

Tout le monde voit Antoine comme un bon à rien, mais il se révèle pugnace, combatif dans ses fantasmes. Quand il rêve de monter un groupe de rock, il construit sa propre guitare électrique avec une planche limée. Quand il aime, il devient ce que son aimée attend de lui. Mais ça ne suffit pas. Il restera le fils d'une femme au foyer et d'un chef de rang. À la grande sœur d'Antoine, on refuse les cours de danse («ça va te mener sur le trottoir») et on reparle des cabarets, ce fameux cabaret nantais où officie Lola. La sœur monte à Paris. Elle se libère du joug familial pour donner corps à un rêve qui ne verra jamais vraiment le jour. Elle est heureuse. Antoine, on ne sait pas s'il finit heureux. Il finit écrivain, c'est déjà bien. Il a la force des gens qui rêvent. Il a quitté Nantes et ne l'a jamais vraiment quittée. Comme Demy, au fond.

Demy, lui, reviendra à Nantes. En tout cas dans son cinéma. En 1982, il signe Une chambre en ville. Le drame est musical et la musique vient couvrir le drame social d'une grève du chantier naval en 1955. C'est une autre époque. Celle des ronds de serviette en bois, des papiers peints désuets, des magasins de télévision. Le monde est violence, il est laideur.

Mais Guilbaud rêve encore. Il rêve d'une vie plus douce et rêve de reprendre le travail. Ouvrier venant de la campagne, sa princesse est une bourgeoise malheureuse nue sous son manteau de fourrure, avec une mère alcoolique: «Ma cartomancienne m'a prédit un grand amour avec un metallurgiste.» Le conte de fée n'aura pas lieu. On ne peut pas toujours gagner. Les rêves sont parfois écrasés par des machines déshumanisantes, par la jalousie d'un mari toxique («Edith, moi je l'aime et je la tuerai») ou par le monde de l'entreprise. Ça valait le coup d'espérer.

Adieu aux souvenirs

Si Nantes est aussi une ville de nostalgie, les souvenirs qu'elle évoque ne sont pas toujours doux. Dans La Reine blanche, la colère est larvée, la rancœur court sur des décennies. Deux jeunes se battaient pour une femme, la plus belle d'entre elles, la reine blanche du carnaval de la ville. Mais l'un est parti en bateau trouver fortune et l'autre, qui est resté, a pu épouser sa beauté. L'intrigue se passe à Trentemoult, par-delà le bac qui traverse la Loire. C'est à Nantes que se jouent les drames. Au salon Mauduit, on élit la reine du Carnaval; au quai de la Fosse, on s'enjaille chez les prostituées. Le passage Pommeray est encore une fois immortalisé.

Jean-Loup Hubert fait résonner la Ballade pour Sylvie de Leny Escudero (dont il utilisera Pour une amourette dans À cause d'elle quelques années plus tard). Au café de la fraîcheur, on boit des Pernod et on joue aux boules nantaises aussi alors qu'on ne marche plus droit. C'est un film sur des hommes qui luttent aussi bien contre eux-même que contre l'autre. Les femmes, et elles existent dans le film, croisent les bras et les regardent crier, pleurer, détruire. «Les gars, c'est con comme la Lune quand ça tombe amoureux.»

Il n'est question que d'ego puis, en fait, il n'est question que des mêmes thèmes quand il s'agit de Nantes, de la préservation du souvenir (celui de la reine blanche) et de l'espoir (celui d'être à la hauteur de ce souvenir). Mais on a vieilli, le temps a passé. Nantes a changé. Par son geste de rendre la robe qu'elle a si précieusement gardée pendant des années et qui l'alourdissait, Catherine Deneuve dit adieu au souvenir, adieu à sa jeunesse, adieu aux rêves qui ne se sont pas réalisés.

Lucile Bellan Journaliste

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