Culture

Cannes, la ville qui tente de survivre à mai

Temps de lecture : 5 min

J'ai la certitude d'avoir bousculé violemment une petite centaine de touristes.

Rowan Atkinson dans Les Vacances de Mr. Bean de Steven Bendelack (2007). | Capture d'écran via YouTube
Rowan Atkinson dans Les Vacances de Mr. Bean de Steven Bendelack (2007). | Capture d'écran via YouTube

Cannes réussit l'exploit d'être une ville qui n'existe au cinéma qu'à travers son festival de cinéma. C'est dire le rayonnement de l'événement. Une dizaine de jours par an, au mois de mai, la ville se pare d'un long tapis rouge, la croisette se fait fourmilière, et les palaces s'illuminent de luxueuses parures portées fièrement par les actrices, stars ou starlettes. Cannes, c'est la ville du cinéma, à tel point qu'elle en est devenue un décor. Factice et vide, elle ne vit que par les fantasmes qu'elle suscite. Dans les films, Cannes c'est l'eldorado. Mais rarement les films qui parlent de Cannes sont ceux qui justifient une montée des marches.

Dans Les Vacances de Mr. Bean, le célèbre héros incarné par Rowan Atkinson gagne un aller-retour sur la French Riviera alors qu'on est au mois de juin et qu'il pleut, en toute logique, à Londres. Mr. Bean rêve de soleil et de sable fin. Il prend l'Eurostar et commence son périple à travers toute la France. De ses atermoiements cocasses, on ne retiendra qu'une scène de fruits de mer au Train Bleu de la Gare de Lyon. Le reste est plus que facilement oubliable.

Et puis Mr. Bean s'approche de la mer. Il est désormais flanqué d'un jeune garçon ne parlant pas français. Il croise Emma de Caunes. Emma de Caunes, c'est la France. C'est le charme façon Jean Girault de la belle Française qui conduit une guimbarde avec passion (et une vraie nonchalance vis-à-vis de la sécurité routière). Emma de Caunes doit monter les marches: le film dans lequel elle tient son premier petit rôle va être présenté en salle Lumière. Par chance, Mr. Bean et l'enfant ont le même objectif.

Comme l'a précisé un carton en début de film, nous sommes au mois de juin. Problème de calendrier manifeste. Cette information-là, la comédie s'en lave les mains. On se moque aussi de la qualité des films présentés pendant le Festival: tout le monde dort dans la grande salle. Mais en fin de compte, les acteurs et les actrices entonnent en chœur «La Mer» de Charles Trenet et tout le monde est heureux. Mr. Bean s'est offert son incursion, comme un pied de nez, à Cannes. En conclusion, il filme des jouets de plage et trempe ses orteils dans la Méditerranée. Comme pour rappeler que la vie, la vraie, a plus de valeur que toutes les paillettes du monde.

On trouve le même genre de pied de nez dans Femme Fatale. Le thriller de De Palma s'ouvre sur un braquage savant au cœur du Palais des festivals durant l'édition de 2001. Sur fond du Boléro de Ravel, le cinéaste choisit de montrer ce qu'on ne montre jamais: le tapis rouge du côté des photographes, les couloirs du palais qui mènent des marches jusqu'à la salle, les conduits d'aération, les toilettes du premier étage. On se moque gentiment des parures coûteuses qui évoquent plus la convoitise des voleurs que des cinéphiles.

Impossible de ne pas se rappeler que le Festival de Cannes, c'est aussi, souvent, le théâtre de vols de bijoux spectaculaires en marge des présentations de films et des gros deals entre producteurs et distributeurs. En 2013, les trois voleurs qui avaient dérobé pour 500.000 euros de bijoux Chopard dans une chambre de palace ont adopté une méthode moins créative et sensuelle que Rebecca Romijn et ses acolytes dans Femme Fatale, mais l'idée est la même: le cinéma, finalement, est une excuse pour se faire de l'argent.

Ce même contre-pied est développé dans la comédie horrifique La Cité de la peur, le film des Nuls (réalisé par Alain Berberian). On y suit une attachée de presse, un agent de sécurité et un acteur de seconde zone rendu bankable par des événements qui dépassent le film qu'il vient présenter. Et pourtant, de tous les films que j'ai vus se passant à Cannes, La Cité de la peur est probablement le plus réaliste.

Si l'on parle en effet souvent des projections de films surbondées, on évoque peu les projections plus confidentielles, du marché du film ou de sélections parallèles, et où presque personne ne se rend. On s'intéresse rarement à la solitude des attaché·es de presse qui tentent désespérément d'intéresser les journalistes à leur catalogue quand il ne regorge pas de grands noms.

Plaire, danser et courir vite

J'ai moi-même mon propre souvenir d'une longue course sur la Croisette noire de monde. Contrairement à Serge Karamazov, je n'ai pas fini par me faire dessus mais je suis bien arrivée au Carlton pour une rencontre avec David Cronenberg, échevelée, en sueur, sans mes chaussures (que j'avais enlevées pour courir plus vite) et avec la certitude d'avoir bousculé violemment une petite centaine de touristes. C'est ça aussi, l'effet Cannes. Cette année, à l'occasion des 25 ans de La Cité de la Peur, une pétition exigeait qu'Alain Chabat et Gérard Darmon puissent danser la Carioca sur la mythique scène de la salle Lumière. Preuve définitive que le film d'Alain Berberian, avec son ton unique, a su capturer une certaine réalité du Festival.

Quatre étoiles ne se passe pas pendant le Festival de Cannes. Enfin si. Mais il se paye le luxe d'ignorer les tapis rouges pour se concentrer sur les salons et chambres feutrées de l'hôtel Carlton. Pour Franssou (Isabelle Carré), Cannes et la Riviera sont un rêve de luxe, de calme et de volupté qu'elle décidé de se payer grâce à un héritage ni modeste ni conséquent.

C'est un chic discret, finalement, que le film cultive avec une grande finesse. Et si finalement les lieux –une salle de squash, une demeure dans les hauteurs de Cannes, l'hippodrome de Cagnes-sur-Mer, le bar du Carlton– exsudent les signes ostentatoires de richesse, les personnages s'opposent à cet univers doré. Franssou n'a rien d'une héritière et Stéphane (José Garcia) est un gold digger. Le luxe cannois n'est en fait que le bel écrin de leur histoire d'amour naissante.

Finalement, c'est bien avant la création même du Festival, en 1933, que Cyril Gardner choisit Cannes comme théâtre de la mise à l'épreuve de son Parfait accord. Cette réflexion sur les liens du mariage et de l'honnêteté brille par son ton léger ainsi que par le charisme et le charme de Gloria Swanson et de Laurence Olivier. Pour le jeune couple, Cannes est le couronnement d'un long et beau voyage de noces mais c'est aussi là que les nuages s'amassent.

La riviera s'y affiche alors dans toute sa profondeur, sa beauté et sa noirceur… comme elle est dépeinte dans Tendre est la nuit, le roman de Francis Scott Fitzgerald. Rarement les personnages, aussi lumineux soient-ils, en repartent indemnes. C'est cette image de la ville et de sa région que je veux garder: plus profonde, hypnotique, mélancolique et toxique que des simples flashs sur un tapis rouge dix jours par an.

Lucile Bellan Journaliste

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