Culture

Bordeaux, la ville en forme de refuge illusoire

Temps de lecture : 4 min

J'ai noté une phrase du «Coup de grâce»: «Il n'aimait pas les études, Bordeaux, la prudence.»

Isabele Adjani dans Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau (2003). | Capture d'écran via YouTube
Isabele Adjani dans Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau (2003). | Capture d'écran via YouTube

Bordeaux, la ville où il fait bon vivre. La ville, aujourd'hui, où de nombreux Parisiens et de nombreuses Parisiennes viennent trouver refuge.

Si l'on accepte de passer du pain au chocolat à la chocolatine et du sac à la poche, il semble que les bords de Garonne, la proximité de la mer, la douceur du climat et l'architecture soient des arguments chocs pour un déménagement, comme dans La belle endormie de Marco Bellocchio.

Au cinéma aussi, Bordeaux semble être un refuge. Mais un refuge illusoire. Dans Bon voyage, Jean-Paul Rappeneau revient sur des temps sombres de l'histoire de France, où Bordeaux s'est retrouvée, un peu malgré elle, capitale.

Ville aux deux visages

En 1940, le gouvernement français s'y déplace alors que la France est peu à peu aux mains des Allemands. La ville est alors prise d'assaut par les politiques, leurs cours et une délégation impressionnantes de parisien·es plus ou moins influent·es, de mondain·es et de personnes chargées de recueillir des renseignements, à la recherche d'un endroit où se réfugier.

Le conseil des ministres se fait dans une école primaire réquisitionnée. Les dîners d'affaires au restaurant de l'hôtel Splendid. La ville est une fourmilière. Elle sait que c'est son moment pour briller.

Cet amour de l'influence et de la position sociale, on la retrouve dans Le Coup de grâce, Pile ou face ou encore L'Ange noir. Ces films évoquent une bourgeoisie de province au double visage, une population toxique au fort sentiment d'impunité.

Dans Pile ou face de Robert Enrico, l'histoire de Madame Morlaix, dont l'inspecteur est convaincu de la culpabilité, est opposée au trafic de drogues où baignent copieusement les notables.

L'inspecteur Baroni, magnifiquement interprété par Philippe Noiret, les regarde avec mépris quand il entame une relation amicale avec celui qui aurait froidement tué sa femme. Pour lui, la lassitude d'une épouse revêche avec qui on a passé sa vie est plus noble que les soirées où coule le champagne, la jeunesse qui n'a jamais travaillé pour gagner sa croûte ou les manigances politiciennes.

Le film oppose constamment ces deux mondes. Il regarde avec bienveillance une jeune prostituée. Il s'amuse de voir un fils de notable se faire tabasser.

À sa manière, le film fait le ménage. Le HLM de Madame Morlaix semble plus accueillant que la demeure de maître héritée par Baroni. L'œuvre refuse clairement la richesse et la bourgeoisie qui semblent pourtant régner en maîtres dans la ville.

Finalement, les deux hommes feront le choix de dire merde à tout ça. On part sans se retourner d'une ville embourbée dans la drogue, la politique et le fric.

Cœurs sombres

Dans L'Ange noir, Jean-Claude Brisseau joue de cette même opposition entre bourgeoisie et classes populaires moins aisées. Il dynamite le système de l'intérieur en commençant son film sur une dissimulation.

Stéphanie Feuvrier est la femme d'un juge, homme important de la haute société de Bordeaux. Dans sa grande maison, qui transpire le luxe hérité d'une longue histoire, elle maquille un meurtre en se faisant passer pour une victime. La femme fascine. Elle fascine son mari, son avocat, les hommes qui croisent sa route, et même sa gouvernante semble la regarder avec les yeux de l'amour. Mais si elle attire irrésistiblement l'attention, c'est qu'elle n'est pas du même monde.

Sous ses atours de grande bourgeoise, et par-delà sa beauté froide, se cache une femme brisée qui vient d'une famille pauvre du XVIIIe arrondissement de Paris. C'est une gamine qui a vendu son corps, a tué et a manigancé pour en arriver là où elle est, et c'est son cœur sombre qui éveille l'attention des personnes qui l'entourent. Elle a l'odeur du soufre. Elle sent la lutte pour la survie. Elle sent une aventure et des risques qu'ils n'ont jamais connu et jamais pris.

Le Coup de grâce de Jean Cayrol et Claude Durand possède, lui aussi, un coeur sombre. Des décennies après la guerre, un ancien collaborateur de la Gestapo revient à Bordeaux. Le visage reconstruit, il espère refaire sa vie mais devient ami et amant avec des personnes dont il a contribué à assassiner les proches. On dit «pour vivre ici, il faut avoir des habitudes».

Dans le film, il est clair que Bordeaux est une ville où l'on reste toujours un étranger si l'on vient d'ailleurs. Capri/Bruno, interprété par Michel Piccoli, ce collabo revenu dans la ville, a beau avoir eu une vie ailleurs: il est au fond de lui un Bordelais. C'est cette appartenance qui le trahira.

Cet homme a deux visages. Mais Bordeaux n'en a qu'un. On retrouve d'ailleurs le même plan sur le pont sur la Garonne que dans L'Ange noir. On retrouve les cabanes de pêcheurs que l'on voit dans Pile ou Face. Bordeaux est une carte postale.

Mais dans Le Coup de grâce, elle est une carte postale vide. On voit les vieilles pierres, les imposantes bâtisses. Les avenues paraissent immenses. Les parcs sont désertés. Plus le film avance, et plus la façade se craquelle. On pique-nique dans les châteaux en ruine détruits par les allemands.

Capri/Bruno, terré comme un animal dans la base sous-marine se verra pourchassé par les bordelais de bonnes familles qui ne verront pas de mal à organiser une chasse à l'homme. J'ai noté une phrase de ce film à l'ambiance rance qui choisit de voir derrière le masque de la ville de charme: «Il n'aimait pas les études, Bordeaux, la prudence.»

S'en aller

Bordeaux, c'est l'endroit d'où Élise rêve de s'enfuir dans Élise ou la vraie vie. La ville n'est pas un refuge pour elle, même illusoire, c'est une salle d'attente: «Un jour, la vraie vie commencera.»

La vraie vie, elle est ailleurs –la jeune femme précise d'ailleurs que «la vie ici lui fait horreur». C'est Paris et ses lumières, ses opportunités de travail et la fuite de sa condition sociale, qu'on aura noté très importante à Bordeaux, qui l'attirent. Élise, comme son frère avant elle, part.

La ville est belle. La Garonne est magnifique. L'histoire est présente, peut-être un peu trop. Bordeaux est une ville de souvenirs, de règles, de codes, de castes.

Ceux et celles qui la racontent la détestent, la refusent, la réfutent. Elle est un personnage de film qui porte un voile sombre sur son cœur de glace. Elle brille à sa manière, mais peut-être plus encore puisqu'il existe un ailleurs.

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