Culture

Biarritz, la ville des passions égarées

Temps de lecture : 4 min

J'aurais voulu avoir quelqu'un à embrasser sur la plage.

Patrick Dewaere dans Hôtel des Amériques d'André Téchiné (1981). | Capture d'écran via YouTube
Patrick Dewaere dans Hôtel des Amériques d'André Téchiné (1981). | Capture d'écran via YouTube

C'est à Biarritz que commence Les Derniers Jours du monde. Et alors que j'étais envoyée me ressourcer, selon la formule consacrée, dans la ville basque, j'ai trouvé cette affirmation on ne peut plus juste.

Il faut raconter l'histoire. Je suis arrivée à Biarritz un peu contrainte, un peu par hasard, parce que c'est une ville côtière à laquelle on peut accéder par le train directement depuis Paris. Par élimination, donc, je me suis retrouvée à Biarritz, seule, une semaine. Parce que je n'étais pas tout à fait dans mon état normal à ce moment-là, je me suis perdue sur la plage. J'ai marché pendant environ 5 kilomètres avant de me faire surprendre par la marée.

Ode à l'amour

Angoissée, portant une tenue absolument pas conçue pour faire de l'escalade dans les dunes, je n'avais même pas pris de bouteille d'eau et le soleil tapait. Comme je me sentais seule au monde, j'ai écrit à un ami qui connaissait la ville. Il n'a pas été capable de me localiser mais, à distance, il m'a tenu compagnie.

Et alors que j'avais le sentiment que j'aurais pu mourir, là, seule, dans les dunes, hors saison, à Biarritz (techniquement Bidart), il m'a posé cette question: «Tu as vu Le Rayon vert de Rohmer? C'est l'histoire d'une femme seule qui part en vacances à Biarritz.»

Je n'avais pas vu le film. J'ai survécu. Le soir même, je profitais de la pauvre connexion wifi de l'hôtel pour combler ce manquement.

Tout comme le cinéma est une expérience collective qui n'a de sens que dans le tête à tête avec l'œuvre, je crois que l'on découvre mieux une ville seule. Je me suis beaucoup promenée dans Biarritz.

J'ai voulu, comme Mathieu Amalric dans Les Derniers Jours du monde, boire un café au Café de Paris. Hors saison, il était fermé. J'ai cherché la fille à la robe blanche, celle qui marque le début de la fin. Et dans mon aventure sur la plage, j'ai croisé la plage naturiste où les deux amants s'embrassent passionnément.

J'ai compris pourquoi Dominique Noguez dans ses romans et les frères Larrieu au cinéma avaient fait de la ville un espace de liberté, d'aventure, d'amour libre et fou. Biarritz est une ville de sensualité qui s'offre à toutes et à tous, et invite à s'offrir.

Dans Mes nuits sont plus belles que vos jours de Żuławski, c'est sur un matelas posé face à une grande fenêtre, vue mer, que Jacques Dutronc et Sophie Marceau s'aiment. Ils se déchirent aussi mais c'est sur la plage biarrote qu'ils décident de s'aimer jusqu'à la mort.

La passion, encore une fois, avec Biarritz pour théâtre, c'est celle de Catherine Deneuve et Patrick Dewaere dans Hôtel des Amériques de Téchiné. Dans cette petite gare biarrote dont l'esprit perdure encore aujourd'hui, les deux amants se croisent.

Le café où Catherine Deneuve s'endort d'épuisement, face aux voies, existe encore. Il n'est pas resté dans son jus. Mais je me souviens avoir pensé, alors que je m'y trouvais moi-même avant de rentrer à Paris, que l'ensemble était comme enfermé dans le passé.

La moderniser totalement, je crois, reviendrait à perdre ces souvenirs, inestimables, de Deneuve et Dewaere qui cherchent à s'aimer sans tout à fait y arriver.

Rencontres d'âmes égarées

Quand elle explique pourquoi elle est ici, à Biarritz, plutôt que n'importe où ailleurs, la femme jouée par Deneuve explique: «Ça ne ressemble pas à la province. Ça ne ressemble pas à Paris. Ça ne ressemble pas à la France mais c'est pas l'étranger non plus.» C'est ça Biarritz, un point de chute pour les âmes égarées. Comme pour Isabelle Adjani et Michel Serrault dans Mortelle Randonnée.

J'ai cherché les pensions et les hôtels avec l'espoir de retrouver ces papiers peints désuets, un peu de cette passion en touchant les murs qui auraient tant à raconter. Si tant est qu'elle ait existé, La Pension Hortensias n'existe plus.

À l'intérieur même du film Hôtel des Amériques, l'hôtel de la gare est transformé, signe d'un changement des temps. Il reste cependant ce qui fait le charme de la ville, son esprit frondeur et léger couplé à un certain sens du luxe avec son Casino et l'Hôtel du Palais.

Alors qu'elle est arrivée seule, la Delphine du Rayon vert trouve l'amour à Biarritz. Avant ça, elle promène son mal-être dans la ville avant d'atterrir à la gare, cette fameuse gare. Je n'ai pas aimé son périple. J'avais été aussi une femme seule à Biarritz et je n'ai pas compris pourquoi elle luttait tant à s'abandonner à l'esprit de cette ville.

Rêveries solitaires

Comme Deneuve, plutôt, j'avais choisi de m'y rendre hors saison. D'aller me promener seule sur la côte des basques, une musique propice à la rêverie dans mon téléphone. On ne se sent jamais autant héroïne de film que quand on marche seule dans une ville inconnue avec de la musique dans les oreilles.

J'aurais voulu, comme Delphine, me faire draguer par des types du coin pour qu'ils m'emmènent découvrir le château de Biaudos sur leur scooter. J'aurais voulu avoir quelqu'un à embrasser sur la plage.J'ai croisé peu de surfeurs, comme je m'y attendais en bonne parisienne en goguette. Mais j'ai l'impression d'avoir vu sur le visage de beaucoup ce sourire alangui que l'on arbore qu'au petit matin d'une nuit d'amour. J'ai vu de la poésie, je crois.Même seule face au bassin des méduses de l'aquarium, je me suis sentie plus vivante que jamais. Biarritz hors saison, c'est l'endroit parfait pour s'échouer, s'abandonner à l'autre, vivre et finir l'aventure. C'est là que commencent Les derniers jours du monde.

Lucile Bellan Journaliste

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