Boire & manger / Culture

La faim, autant un moteur qu'une arme

Temps de lecture : 6 min

Crever la dalle, mourir d'inanition, avoir l'estomac dans les talons, claquer du bec: la sensation de faim, universelle et à la source de tant de passions humaines, est en passe de devenir une arme géopolitique entre les mains de la Russie.

Le champ lexical de la faim est tout naturellement d'une richesse folle. | Piqsels
Le champ lexical de la faim est tout naturellement d'une richesse folle. | Piqsels

Faim: en voilà un mot simple, universellement connu et qui ne demande pas d'explication! La faim, c'est cette «sensation qui, normalement, accompagne le besoin de manger», explique tranquillement le Grand Robert. On aurait peine à trouver définition plus juste et plus complète. Le mot faim vient du latin fames, qui veut dire la même chose (et n'a rien à voir avec une comédie musicale). C'en est presque décevant.

Quand on y regarde de plus près, on constate que ce mot si bref et si basique figure quand même dans la liste de ceux qui semblent avoir été inventés pour faire pleurer de rage les étrangers qui apprennent notre langue. Encore une graphie improbable du son [ɛ̃]! On avait déjà «in», «im», «ein», «ain», «yn», «ym», eh bien ne raccrochez pas tout de suite, en v'là un autre. Et «faim» se prononce donc comme «fin», ou «feint», ce qui conduit à une farandole de jeux de mots plus éculés les uns que les autres –ne jugez pas: la faim justifie les moyens.

Notez qu'en anglais, on s'amuse aussi à jouer sur les mots grâce à hunger («faim») et anger («colère») –souvenez-vous, au collège vous n'étiez jamais sûr de savoir lequel voulait dire quoi–, dont la proximité homophonique a permis de donner naissance à ce joli mot-valise: «hangry», c'est-à-dire l'état de colère qui naît de la sensation de faim.

Preuve de vie

Avoir faim, c'est être vivant, c'est vivre. C'est sans doute le plus animal de tous nos instincts avec celui de l'accouplement (qui vient beaucoup plus tard dans la vie humaine si tout va bien). Après le premier cri, c'est la première tétée, la faim première plus ou moins assouvie et qui nous suivra toute notre vie. En fonction du contexte, la faim peut être douleur, quand on n'a pas les moyens de l'apaiser, ou joie, quand on se réjouit d'un bon repas à venir; souhaitée (bon appétit!), contrôlée ou subie (vous avez déjà été envoyé au lit sans manger, enfant?), source de vie ou de mort. Bref, il n'y a pas une faim, mais des faims, et pourtant le mécanisme est toujours le même.

Moteur de vie et motivation puissante de l'activité et des passions humaines, la faim est un des personnages principaux de la littérature.

Le champ lexical de la faim est donc tout naturellement d'une richesse folle, non seulement pour qualifier son sens premier: crever de faim, avoir une faim de loup, manger à sa faim, donner faim, manger sans faim... mais aussi au sens figuré de désir ardent: avoir faim de gloire, de toi, de richesses, une faim intellectuelle, de justice.

La pléthore de synonymes donne aussi un aperçu de l'universalité du mot, et donc de la sensation, à travers le temps: avoir la dalle, les crocs, un creux, la fringale, caner la pégrenne, avoir l'estomac dans les talons, tomber d'inanition, avoir l'estomac vide, claquer du bec et, mon préféré, à peu près tombé dans l'oubli, danser devant le buffet. Notons que ce sont majoritairement des expressions très familières, nées dans une langue populaire qui a toujours su de quoi elle parlait quand il s'agissait de qualifier les affres d'un estomac vide.

Histoires sans faim

Moteur de vie et motivation puissante de l'activité et des passions humaines, la faim est tout naturellement l'un des personnages principaux de la littérature, notamment de celle du XIXe siècle qui se pencha tout particulièrement sur les affamés d'un monde en pleine industrialisation où, dans les classes populaires, le nombre de bouches à nourrir se traduisait un peu trop souvent en bouches à mourir.

On pense à Zola bien sûr, qui dans la série des Rougon-Macquart a maintes fois décrit des personnages affamés: dans L'Assommoir, livre où la faim et les moyens de la calmer jouent un rôle prépondérant dans la vie de la pauvre Gervaise qui passe de l'abondance orgiaque à la famine, et en crève:

«Gervaise posa la main sur l'épaule de Coupeau, au moment où il sortait de la Petite-Civette. “Dis-donc, j'attends, moi... J'ai faim. C'est tout ce que tu paies.” Mais il lui riva son clou de la belle façon.
“T'as faim, mange ton poing! ... Et garde l'autre pour demain.”»

Dans Germinal bien sûr, où le propriétaire de la mine fournit juste assez de pain aux travailleurs pour que la menace permanente de la faim les oblige à la soumission (et à la prostitution), et puis dans Le Ventre de Paris où la faim est assimilée à la révolte et au désordre par une classe d'artisans aisés qui ne pensent qu'à se remplir la panse et méprisent les maigres:

«Non!, dit-elle, je ne crois pas ça... D'ailleurs, il n'y a personne qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit: “Un tel crève de faim”, c'est une façon de parler. On mange toujours, plus ou moins... Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus... Elle allait dire sans doute “des canailles sans aveu”; mais elle se retint, en regardant Florent.»

Ce qui nous mène naturellement à Hugo et ses Misérables, dont l'histoire entière repose sur la faim des sept mioches pour lesquels Jean Valjean a volé un pain, ce qui lui vaudra dix-neuf ans de bagne et toutes les péripéties qu'on connaît. Maupassant, Balzac, Flaubert («Ah! la faim! la faim! ce mot-là, ou plutôt cette chose-là, a fait les révolutions; elle en fera bien d'autres!»), aucun des grands auteurs français n'est en reste: au XIXesiècle, en France, on a souvent faim et la littérature s'en est fait le reflet.

«La vie a deux pôles, la faim et l'amour», écrit Anatole France dans La Rôtisserie de la reine Pédauque. Pour l'amour, c'est une autre histoire; mais la faim ce n'est pas que de la littérature. Il y a la faim de ceux qui vivent dans des pays où il suffit d'attendre l'heure du repas pour la calmer. Et celle, en permanence inassouvie, qui fait gonfler le ventre des enfants qu'on voit brièvement passer aux infos.

La Russie est désormais en position de faire la pluie et le beau temps à son plus grand profit dans les assiettes des pays en développement.

Il y a celle qui devient une arme contre soi-même quand on apprend à la dominer au point pathologique de l'anorexie et qui peut conduire à la mort, et son pendant, la boulimie, quand la faim devenue la maîtresse creuse un gouffre sans fond dans un corps haï.

Celle que l'on dirige contre soi mais qui sert d'arme contre les autres: la fameuse grève de la faim, au nom si ambigu car c'est avant tout une grève de l'alimentation, cette privation de nourriture qui sert de chantage mortel. La faim du gréviste est alors transcendée et retourne contre ceux qui sont perçus comme des persécuteurs une souffrance qui se fait revendication.

La Russie dans l'assiette

Avec la nouvelle guerre qui fait rage en Europe depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février dernier, le spectre de la faim à grande échelle commence à refaire surface. La Russie pille, bloque et détruit les réserves céréalières de l'Ukraine, convoquant presque à un siècle de distance le spectre terrifiant de l'Holodomor. La Russie et l'Ukraine, à elles deux, représentaient avant la guerre 30% des exportations céréalières mondiales. Comme le souligne le journal L'Opinion, «l'Ukraine, seule, fournit 45% des besoins de la Tunisie, 25% de ceux de l'Égypte, une part significative des importations du Maroc et de l'Éthiopie, entre autres».

Si la production de l'Ukraine a été réduite de force, la Russie, en revanche, est en train de connaître l'une de ses meilleures récoltes depuis longtemps; et elle a clairement annoncé aux pays de l'Union africaine que sa vente de céréales serait conditionnée à une prise de position favorable à son égard. «Le blocus des ports ukrainiens n'est pas levé, 47 millions de personnes, surtout en Afrique subsaharienne, pourraient s'ajouter aux 276 millions souffrant déjà de la faim», estime toujours L'Opinion dans un article intitulé «Comment Poutine organise la famine».

Le blé européen étant vendu plus cher et en quantités beaucoup plus limitées, la Russie est désormais en position de faire la pluie et le beau temps à son plus grand profit dans les assiettes des pays en développement. Et si elle décide d'orchestrer la famine, elle poussera ainsi nombre des habitants de ces pays dépendants à aller chercher ailleurs la nourriture qu'il n'y aura plus chez eux.

Cet ailleurs, c'est l'Europe occidentale, qui à chaque élection se fait des frayeurs en voyant les arguments de ses franges extrémistes ouvertement racistes jouer avec de plus en plus de de succès sur la peur, souvent fantasmée, de l'étranger. Gageons que la menace de nuées d'affamés déferlant sur les côtes d'une Europe ébranlée par le conflit ukrainien ne fera pas beaucoup de bien à nos démocraties bien nourries et qui entendent le rester.

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