Culture

«Bad Buzz» d'Éric et Quentin, ou le «Dumb et Dumber» du pauvre

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 6] Pour leur première incursion sur grand écran, Éric et Quentin se sont tout permis. Le résultat est inénarrable.

Quentin Margot (à gauche) et Éric Metzger (à droite) dans Bad Buzz. | Capture d'écran Alienvers via YouTube
Quentin Margot (à gauche) et Éric Metzger (à droite) dans Bad Buzz. | Capture d'écran Alienvers via YouTube

Il y a des flops plus retentissants que d'autres. Pour Éric (Metzger) et Quentin (Margot), pas de bol, il est survenu sur grand écran. Découverts dans «Le Petit Journal» de Yann Barthès, dans lequel ils écrivaient et interprétaient chaque jour des sketchs décalés ou satiriques liés à l'actualité des médias, les deux hommes l'ont suivi sur la chaîne TMC, où il anime «Quotidien» depuis 2016.

Mais Éric et Quentin n'ont pas que la corde télévisuelle à leur arc: toujours en duo, ils animent depuis septembre 2019 une émission hebdomadaire consacrée à la musique urbaine, chaque samedi soir sur France Inter. Et on les retrouvera dès le 31 août dans On ne peut plus rien rire, leur two men show au Palais des Glaces. En outre, Éric Metzger (le plus petit et le plus jeune des deux) a signé depuis 2015 quatre romans édités par Gallimard, dans la collection L'Arpenteur.

Que des activités relativement honnêtes, en somme, émanant de deux trentenaires éminemment sympathiques. Alors, comment expliquer que le projet le plus coûteux de leur existence, le premier film écrit et interprété par eux-mêmes, soit un pur dérapage incontrôlé, un accident de parcours absolu, une abjection cinématographique comme les écrans français en ont rarement connu?

Plus long, mais surtout plus loin

Cantonnés à des sketchs ne dépassant généralement pas une durée de trois minutes, Éric Metzger et Quentin Margot ont eu l'envie (et l'opportunité) de voir plus grand, ce qu'ils ont confondu avec l'envie d'aller plus loin. S'ils n'étaient pas contre un peu de potacherie ou de mauvais esprit dans certaines de leurs prestations télévisuelles, ce film nommé Bad Buzz semble ne devoir être que ça: un concentré de mauvais esprit, de vannes et de situations borderline impossibles à vendre chez Yann Barthès.

Éric et Quentin, qui signent leur premier scénario de cinéma (avec la collaboration de Flora Desprats Colonna, aussi novice qu'eux), se sont adjoint les services de Stéphane Kazandjian, touche-à-tout assez honnête qui se fit connaître avec Sexy Boys. Mais si, vous savez, le American Pie français, avec un gant plein de nouilles à la place de la tarte aux pommes. On y voyait également Jérémie Elkaïm débarquer aux urgences avec une bouteille coincée dans le rectum. Tout un programme.

Entre les deux, Kazandjian a réalisé ou écrit des films moins ouvertement trash, mais ce projet constituait visiblement pour lui une façon de revenir à ses premières amours et de s'épanouir dans l'outrance. Bien mal lui en a pris. Bad Buzz est un cauchemar qui lorgne sur les films des frères Farrelly et de Danny DeVito, mais dont le parfum est bel et bien celui d'un navet français.

Entre Maureen et Smoochy

Les deux héros, prénommés Éric et Quentin (tiens donc), sont des doubles pas du tout voilés de leurs deux interprètes. À ceci près qu'ils sont à la tête d'une émission pour enfants dont l'hystérie faussement rassurante rappelle à la fois Billy, l'un des présentateurs du «Disney Club», Maureen Dor, chaperonne de Charly et Lulu dans «Chalu Maureen», et surtout Smoochy, le rhinocéros violet joué par Edward Norton dans Crève, Smoochy, crève, signé Danny DeVito.

Sans grand étonnement, on découvre vite que les deux coqueluches de nos chères têtes blondes sont de véritables pourritures cyniques une fois les caméras éteintes. L'ouverture est prévisible, mais vu les surprises que nous réserve la suite, il est clair qu'un film entièrement routinier aurait été préférable.

L'élément perturbateur survient lors d'une soirée où Éric et Quentin décident de prendre le contrôle du dancefloor. Un geste maladroit, des dizaines de smartphones en mode appareil photo, et les voilà immortalisés le cul à l'air, bras tendu, un berger allemand semblant s'affairer derrière eux. Bad buzz immédiat: le duo serait zoophile et nazi. Un tel postulat aurait pu aboutir à une réflexion (ou moins une ébauche) sur la vitesse à laquelle les polémiques enflent sur les réseaux sociaux, souvent à partir de rien. Mais non. Dans Bad Buzz, il s'agit juste de faire toucher le fond aux héros, puis de les filmer en train de creuser toujours plus profond pour sauver leur réputation.

Tous les moyens sont bons

Tout en chassant le «bon buzz» pour tenter de faire oublier les clichés compromettants, Éric et Quentin se rendent au Havre, pour l'enterrement de la grand-mère de ce dernier. Dans le bus qui les amène en Seine-Maritime, ils feront la connaissance de deux jeunes hommes trisomiques et d'une migrante cherchant à passer en Angleterre. Ne vous posez même pas la question: oui, les funérailles vont partir en vrille, et oui aussi, la trisomie et l'immigration vont servir de piliers humoristiques au film.

La partie funérarium n'est même pas la pire. Pas très drôle, pas rythmée, et plombée par l'interprétation d'un duo pas taillé pour le cinéma, elle fait preuve d'un mauvais goût relativement supportable (dans le sens où personne n'essaie de se taper le cadavre de mamie, ce qui est sans doute passé par la tête des scénaristes à un moment ou à un autre). Le mauvais goût est un genre en soi, mais ça se travaille: choquer, tout le monde peut le faire, mais il faut un minimum de style et d'inventivité pour que cela crée autre chose qu'un rire réflexe.

Venons-en à la partie trisomie du film, qui laisse pantois. L'un des deux compagnons de route trisomiques affirmant ne pas savoir uriner tout seul (on lève déjà les yeux au ciel), Éric et Quentin se voient contraints de l'aider à sortir son engin. La conséquence est triple: ils sont brièvement pris pour des agresseurs sexuels (qu'est-ce qu'on rit), Quentin se fait faire pipi dessus (qu'est-ce qu'on rit), et on apprend que le jeune homme est vraiment très bien membré.

Des faux frères Farrelly

L'information est importante et elle finira par resservir: un trisomique à gros phallus, c'est visiblement une trouvaille humoristique qu'il faut exploiter jusqu'au bout. Présent lors de l'enterrement de la grand-mère de Quentin, le personnage finira par se faire accompagner aux toilettes par une jeune femme BCBG avec laquelle il fera trembler les murs, perturbant les chants religieux. Tout en finesse.

L'influence de Dumb and Dumber sur Bad Buzz est indéniable: qui dit duo incontrôlable dont la bêtise sème la zizanie dit Jim Carrey et Jeff Daniels. Mais les frères Farrelly, qui ont parfois commis des choses assez indéfendables, avaient réussi l'exploit d'être féroces sans se vautrer dans une méchanceté gratuite et malaisante. Harry Dunne et Lloyd Christmas, les deux héros, étaient comme de grands enfants, incapables de se comporter à hauteur de leurs corps d'adultes, et souffrant visiblement d'un léger déficit en neurones.

Ici, les personnages de Quentin et Éric sont juste détestables. Ce sont des types socialement adaptés, au cerveau qui fonctionne, et avec un portefeuille bien rempli (succès télévisuel oblige). Dans ces conditions, les voir semer la médiocrité partout où ils passent n'a absolument rien de réjouissant. Bad Buzz, c'est Hommes blancs cisgenres, le film: on est censé approuver le fait que des connards jouent avec la nourriture et se servent de personnes moins bien loties qu'eux, juste parce qu'ils sont prétendument rigolos.

À Peter et Bobby Farrelly, le film réalisé par Stéphane Kazandjian emprunte aussi l'idée de faire intervenir un animal absolument hors de contrôle: le chat méga-agressif qui semble n'en vouloir qu'à Éric et Quentin fait immanquablement penser au chien vindicatif de Mary à tout prix... sauf que, là encore, le combat n'a pas lieu. Dans Bad Buzz, le chat saute au visage des héros, point final. Chez les Farrelly, le chien fait l'objet d'un combat qui va crescendo, au gré de scènes épiques et hilarantes. Ici, pas grand-chose, si ce n'est qu'à la fin, il faut ranimer le chat pour ne pas s'attirer les foudres de sa propriétaire. Tiens, comme dans Mary à tout prix. Vraiment, les coïncidences.

Portées disparues

Bad Buzz ne fait pas qu'emprunter aux Farrelly: il pioche un peu partout, comme un ado avide de provocation, ou comme ces humoristes du siècle dernier qui pensent qu'il faut forcément avoir un sketch sur la trisomie 21, un sur les migrants et un sur le bio pour réussir un spectacle populaire. On pensait vraiment Quentin Margot et Éric Metzger plus clairvoyants que ça, eux qui ont passé tant d'années à dézinguer les célébrités et les émissions qu'ils estimaient indignes ou outrancières.

Les 49.323 tickets vendus par le film, et son accueil calamiteux par le rare public (note de 0,9 sur 5 sur AlloCiné, alias «L'École des fans» de la critique ciné), devraient de toute façon leur avoir passé le goût des aventures cinématographiques. L'occasion de réaliser que, sur le site en question, les «critiques spectateurs» ont étrangement disparu. Pour éviter que le bad buzz ne se transforme en mauvaise réputation à vie?

Malaise ciné
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