Culture

«Cinéman», le film de Yann Moix qui n'a aucun sens

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 5] Pour son deuxième long métrage après «Podium», l'écrivain se plante dans les grandes largeurs, incapable de se montrer à la hauteur de ses folles ambitions.

Franck Dubosc dans «Cinéman». | Capture d'écran Fry3000 via YouTube
Franck Dubosc dans «Cinéman». | Capture d'écran Fry3000 via YouTube

Voilà qui commençait plutôt bien. Début 2004, un écrivain nommé Yann Moix signait une adaptation convaincante et populaire de son livre Podium, portrait d'un certain Bernard Frédéric, banquier et sosie de Claude François. Cinq nominations aux César 2005 (dont trois pour les interprètes Benoît Poelvoorde, Julie Depardieu et Jean-Paul Rouve) et plus de 3,5 millions d'entrées couronnèrent le premier film de cet auteur dont on ne connaissait pas encore la facette antisémite et qui ne s'était pas encore exprimé publiquement sur son goût en matière de femmes.

Podium est un film d'autant plus emballant qu'il fait preuve d'une réelle ambition artistique: musicalement et visuellement, Yann Moix a mis les petits plats dans les grands, bien décidé à réussir son adaptation et à montrer que, contrairement à d'autres, il n'était pas devenu réalisateur pour beurrer des biscottes.

C'est donc avec un certain appétit que l'on apprenait l'existence d'un nouveau projet de film, intitulé Cinéman. De nouveau écrit pour Benoît Poelvoorde, le film était présenté comme une aventure inattendue et immersive au pays du cinéma, le personnage principal étant amené à plonger dans certaines des séquences les plus connues de l'histoire cinématographique.

Dans un article très instructif rédigé pour le site de BFMTV, le journaliste Jérôme Lachasse enumère la liste des tuiles rencontrées par Yann Moix au cours de la préparation et du tournage du film... et d'abord la défection progressive de Poelvoorde, trop dépressif pour se présenter de façon assidue aux cours de combat et d'équitation nécessaires, qui rendit les choses compliquées.

Cet événement fait dérailler tout le projet (qui était possiblement foireux dès sa conception). Retards conséquents, difficultés à trouver un autre acteur (Albert Dupontel et Jean Dujardin ont refusé), impossibilité de préparer convenablement l'acteur enrôlé (Franck Dubosc) par manque de temps, mutation progressive du ton du film (de plus en plus comique alors que ce n'était vraisemblablement pas l'intention de départ...).

Badaboum

Finalement sorti fin 2009, Cinéman est un film mal fagoté. Et c'est un euphémisme. Les 304.555 entrées, honorables (mais bien insuffisantes au regard des 19 millions d'euros investis), ne doivent pas faire illusion: plus de 216.000 tickets ont été vendus en première semaine (sur une combinaison de 465 salles), le film de Yann Moix ayant ensuite connu une dégringolade quasi historique (moins 68% de spectateurs et spectatrices dès la deuxième semaine) en raison d'un bouche-à-oreille absolument désastreux.

Il faut dire que Cinéman ne ressemble à rien: car s'il consiste volontairement en un assemblage de séquences inspirées de grands films, il ressemble lui-même à un bout à bout de scènes n'ayant guère de cohérence entre elles, comme si les différentes versions du scénario avaient toutes été filmées avant d'être assemblées au shaker. C'est donc l'histoire de Régis Deloux, prof de maths en classe prépa, qui maltraite psychologiquement ses étudiants au nom de la rigueur mathématique et de l'exigence des concours préparatoires aux grandes écoles.

Ces séquences-là suffisent à créer le malaise, et c'est autant dû aux lentilles foncées arborées par Dubosc qu'à l'étrange manque d'éclairage des prises de vue. Mais c'est l'interprétation du comique qui constitue sans doute le plus gros clou dans le cercueil de Cinéman: Dubosc joue si mal qu'on ne parvient jamais réellement à comprendre ses partis pris d'interprétation. Deloux est-il censé être inquiétant? Ridicule? Pathétique? Rigolo? On ne sait pas. Et ce n'est pas dû à la complexité de son jeu, au contraire.

Pour tout dire, la prestation de l'acteur fait penser à ses apparitions dans les petites annonces de son copain Élie Semoun, notamment lorsque celui-ci incarnait Gérard Saint-Brice, metteur en espace de la troupe des Farfadets de Limoges. On s'amusait à les voir jouer des gens qui jouent mal. Et c'était aussi simple que ça. Là, Dubosc joue mal, fronçant les sourcils pour faire le méchant et plantant ses yeux dans le regard des femmes façon Alain Delon pour montrer son désir. Parfois, on croit que c'est fait exprès, et puis en fait non.

Il serait injuste de n'accabler que l'acteur et de faire peser sur ses épaules toute la responsabilité de l'échec du film. Arriver au dernier moment pour effectuer un remplacement au pied levé n'est jamais chose facile. Sauf qu'il semble n'y avoir guère de différence entre la façon dont il appréhende un rôle (potentiellement) d'envergure et une distraction potache comme les scènes qu'il a notamment tournées avec Stéphane Rousseau. Réalisé pour le festival «Juste pour rire», leur remake du Secret de Brokeback Mountain (rebaptisé La Rivière qui coule) aurait quasiment eu sa place tel quel dans Cinéman.

Le slip de Clint Eastwood

Après tout, pourquoi attendre davantage d'un film dans lequel Dubosc, grimé en Clint Eastwood dans Pour une poignée de dollars, prononce la réplique suivante comme s'il s'agissait d'un sommet comique: «Ça va être la fête du slip.» Un passage à l'image du film, qui louvoie entre le pur nanar et l'hommage très premier degré aux grands noms du cinéma. Le plus triste, c'est que le Cinéman, sorti en 2009, laisse entrevoir quel grand film (ou en tout cas quel bon film) il aurait pu être. Le voyage virevoltant et tragique d'un héros éperdument amoureux, bondissant d'un film à l'autre pour tirer sa dulcinée des griffes d'un affreux prédateur.

Pour cela, il aurait donc fallu un autre interprète que Dubosc (peut-être Poelvoorde, oui, d'autant que sa facette mélancolique aurait pu coller au personnage), mais également un personnage principal un rien cohérent. Impossible d'avoir envie de suivre Régis Deloux dans ses aventures romanesques, lui qui nous est longuement présenté comme un homme mauvais, teigneux, se comportant de façon particulièrement horrible avec les femmes qu'il traîne au restaurant (humiliante scène de dating, dans laquelle on imagine sans mal que Moix se soit inspiré de sa propre façon de faire).

Impossible aussi de croire à la métamorphose du prof de maths coincé et imbuvable en un grand héros romantique capable de sauver la belle Viviane Cook (la regrettée Lucy Gordon, dont il faut retenir la prestation en Jane Birkin chez Joann Sfar). Il y a une bonne raison à cela: Moix n'essaie même pas. Les séquences se succèdent sans aucune transition, sans aucune fluidité (le réalisateur a épuisé trois chefs monteurs). On ne comprend même pas bien pourquoi Deloux se retrouve embarqué dans cette quête, visiblement incapable de tomber amoureux de qui que ce soit. Ni d'ailleurs ce que fiche chez lui une broche à l'effigie de Viviane, objet qui fera office de clé entre les univers.

Regarder Cinéman, c'est comme tenter d'assembler un puzzle pendant un laps de temps interminable, pour finalement réaliser qu'il manque des tas de pièces dans la boîte, et que les pièces disponibles ne vont absolument pas les unes avec les autres. C'est une perte de temps et un absolu gâchis, d'autant que certaines séquences ne sont franchement pas si mal. Quand Dubosc se mue en Harold Lloyd ou quand il joue la lune chez Georges Méliès, on admire la lumière, le grain, la direction artistique... même s'il faut toujours que l'acteur vienne tout gâcher à grands coups de mimiques duboscquiennes.

Et en même temps, comme dirait l'autre, est-il vraiment si difficile de recréer un univers filmique datant d'il y a cinquante ans ou d'un siècle? Avec un tel budget, cela semble relativement confortable. D'autres sont parvenus à intégrer des décors de films cultes avec beaucoup moins de sous dans l'escarcelle, et pour un résultat autrement réussi. Le formidable Adrien Ménielle et ses deux vidéos du Mec qu'on n'écoute jamais dans les films en sont un exemple criant.

On peut cependant rendre hommage aux techniciens et techniciennes qui n'ont pas quitté le navire en cours de tournage, contrairement au directeur de la photographie initialement engagé et au premier assistant réalisateur. Il y avait visiblement mille raisons d'avoir envie de fuir à grandes enjambées pour ne pas être associé à ça.

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