Culture

Dans «L'Âme sœur», Jean-Marie Bigard a mis le paquet sur la misogynie

Temps de lecture : 5 min

[Épisode 4] Comme Patrick Sébastien, Bigard restera sans doute l'homme d'un seul film: une épopée romantique et métaphysique dont l'envergure le dépasse très vite.

Jean-Marie Bigard dans son film L'Âme sœur, aux côtés de Yvonne Sciò. | Capture d'écran Gaumont via Youtube
Jean-Marie Bigard dans son film L'Âme sœur, aux côtés de Yvonne Sciò. | Capture d'écran Gaumont via Youtube

Il y a quelque chose de presque touchant dans le premier et seul long-métrage réalisé par Jean-Marie Bigard. De par ses thématiques, L'Âme sœur est un film à la fois très ambitieux et très romantique. On est loin de la fainéantise crasse d'un Vincent Lagaf' persuadé qu'aligner trois grimaces suffira à faire de lui une star de cinéma: Bigard, lui, a mis «le paquet», pour reprendre le titre de l'un de ses spectacles les plus acclamés.

C'était l'époque où Jean-Marie Bigard ne se prenait pas encore publiquement pour le fils spirituel de Jean Moulin et de Jean Valjean, l'époque où il n'était encore qu'un humoriste grossier et vulgaire, capable aussi de faire rire sans viser systématiquement en dessous de la ceinture (son sketch sur la probabilité de se faire mordre par une chauve-souris enragée en est la preuve).

Pourtant, dès les premiers instants du film, quelque chose pousse Bigard à clamer haut et fort qui il est, c'est-à-dire un type qui pense pouvoir rire de tout, de tous et de toutes. L'Âme sœur commence au paradis. Un paradis blanc et embrumé, dans lequel un agent de sécurité demande aux personnes fraîchement arrivées de constituer deux files: les hommes d'un côté, et les femmes de l'autre.

Pour Bigard, c'est l'occasion idéale de placer une blague sur cet individu, femme trans ou homme travesti (on ne sait pas, puisque dans la tête du réalisateur, c'est probablement la même chose), qui ne sait pas dans quelle file se ranger, et que le membre du service d'ordre va ballotter d'une queue à l'autre.

Le ciel peut attendre

Dans cette succursale du paradis, un dénommé Balthazar est chargé de recaser sur Terre les anges qui se présentent à lui. Mais il manque de s'étrangler lorsque débarquent face à lui Rémi (Bigard) et Valentina (Yvonne Sciò, actrice italienne vue dans La Vérité si je mens! 2 et pas mal de séries Z transaslpines). Ces deux âmes sœurs autoproclamées prétendent s'aimer passionnément depuis 2.000 ans, au fur et à mesure de leurs réincarnations successives, et exigent qu'on les recase ensemble, sans tenir compte du hasard et du destin.

Comme Balthazar n'aime pas qu'on lui dicte sa conduite, il décide de faire tout le contraire de ce qui lui est demandé: dans leur prochaine vie, Valentina et Rémi naîtront à la même seconde, mais aux antipodes l'un de l'autre. Elle sera une star argentine de la chanson, et lui sera un petit employé de pompes funèbres bien franchouillard (mais né en Chine, parce que le postulat l'exige).

On vous la fait brève, mais ces deux-là vont finir par se retrouver sur Terre (de façon non intentionnelle, puisque leur mémoire est effacée au début de chaque nouvelle vie) et découvrir que quand Valentina meurt (ce qui semble devoir arriver souvent), Rémi a le pouvoir de la faire revivre, avec un principe de vases communicants qui fait que plus elle ressuscite, plus il se sent vidé de son énergie.

C'est un point de départ comme un autre, qui, s'il avait été traité par des gens dont le cinéma est le métier, aurait pu accoucher d'une comédie fantastique acceptable, un truc digne du Blake Edwards des dernières années ou du Ciel peut attendre.

Et, à vrai dire, on a presque de la peine pour Bigard, qui semble avoir mis toute son âme dans cette affaire. On sait l'humoriste assez attaché aux histoires de spiritualité, et ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un hasard si Nicolas Sarkozy, dont il fut un soutien de premier ordre avant de le regretter, l'avait emmené au Vatican rencontrer le Pape Benoît XVI.

Ambitieux et amateur

On y revient régulièrement dans cette série d'articles, mais le souci, c'est que Bigard n'est pas réalisateur. D'ailleurs, il n'est pas scénariste non plus. Mais, preuve d'une certaine modestie, il a tenté de s'entourer de gens plus experts que lui, cosignant notamment le script de L'Âme sœur avec Christian Biegalski, coauteur des premiers films de Gérard Jugnot. Ce qui le rend plus sympathique que Patrick Sébastien, qui, non content de se donner un rôle de Dieu vivant, a choisi d'écrire tout seul le scénar de T'aime, sans doute persuadé de n'avoir besoin de personne.

Le problème numéro un de L'Âme sœur réside dans ce grand écart impossible entre son ambition de base (parler de la mort et du destin, recréer le paradis) et la façon dont il finit par traiter son sujet. Filmé de façon brouillonne, mal joué et affreusement dialogué, le film se heurte vite aux limites de son grand manitou, qui n'a ni le talent de cinéaste nécessaire ni le flair suffisant pour s'entourer de collaborateurs et collaboratrices aptes à rehausser le niveau.

Le film se heurte vite aux limites de son grand manitou, qui n'a ni talent de cinéaste, ni flair pour savoir s'entourer.

C'est le même genre de grand écart qui fait que Bigard peut faire dire à un de ses personnages que «le pouvoir et l'argent sont des forces du mal», ou raconter longuement un conte bouddhiste issu du Divyavadana, puis balancer sans prévenir à sa partenaire qu'il a été «élu cunnilingus d'or à Montréal en 1987». Non pas qu'il soit interdit d'être à la fois intéressé par la spiritualité et les blagues de cul, mais dans le cadre d'un film d'une heure et demie, c'est le genre de rebond qui passe généralement assez mal. Sauf miracle ou talent d'écriture absolu.

Ce n'est même pas un film qui donne envie de se moquer: c'est un film qui rend triste. Avec un caméscope et un ordinateur pas trop pourri, une bande d'ados aurait facilement pu faire au moins aussi bien. On aurait regardé cela avec tendresse, on aurait trouvé les défauts mignons, on aurait admiré leur sens de la débrouille. Sauf qu'on parle ici d'un budget de 5,8 millions d'euros, et d'un film sorti au cinéma sur 260 écrans (pour un résultat final de 55.364 tickets vendus). Oui, ça fait mal.

Les belles et les moches

On a franchement connu film plus misogyne que L'Âme sœur, mais puisqu'on attend forcément Bigard au tournant sur ce genre de question, il est assez intéressant d'observer ce qui se passe dans ce film qui n'a pas du tout vocation à être une comédie populaire. Ici, les femmes sont scindées en deux catégories pas très compliquées à décrire: les «belles» et les «moches». Voire les «baisables» et les «pas baisables».

Lorsqu'il emploie la très belle Yvonne Sciò dans le rôle de son grand amour et lui fait porter du léopard, ou lorsqu'il filme une scène de bagarre générale dans laquelle la seule combattante féminine (jouée par l'ex madame Bigard) prend le temps d'enlever sa veste pour dégommer du méchant avec plus d'aisance, on voit bien à quel point chez Bigard, toute forme d'admiration pour la gent féminine est forcément liée à du désir sexuel.

Jean-Marie Bigard ne peut jamais vraiment renier qui il est.

Les autres femmes du film, de la productrice véreuse jouée par Marina Tomé à la vieille concierge en justaucorps incarnée par Suzanne Wauters, sont méprisées non seulement pour leur personnalité, mais aussi et surtout pour leur apparence. On ne fera pas meilleur exemple que celui de la voisine jouée par Armelle, décrite comme une «connasse» parce qu'elle est jalouse du physique de Valentina, et que Bigard ira même jusqu'à croquer comme exerçant des violences physiques envers son mari. Histoire de glisser, l'air de rien, que les violences conjugales ne sont pas totalement l'apanage des hommes.

Transphobie par-ci, sexisme ordinaire par-là: on ne peut jamais vraiment renier qui on est. Bien qu'assez inattendu de sa part, L'Âme sœur ressemble de très près à Jean-Marie Bigard: il se vautre dans des excès dispensables, met les uns et les autres dans des cases, crie son amour des femmes, mais ne les respecte pas toutes, et annihile du même coup son propos sur l'amour universel, le respect d'autrui, le droit de toutes et de tous d'accéder à la félicité. Peut-être fera-t-il mieux dans une autre vie.

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