Culture

«Le Baltringue», Vincent Lagaf' à vive allure sur l'autoroute du malaise

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 2] Entre nanar et navet, ce film construit autour de l'animateur télé a de quoi donner de l'eczéma.

Vincent Lagaf' et ses cheveux dans Le Baltringue de Cyril Sebas. | Capture d'écran randy fan via YouTube
Vincent Lagaf' et ses cheveux dans Le Baltringue de Cyril Sebas. | Capture d'écran randy fan via YouTube

Animer des émissions de télé avant de devenir une star de cinéma au succès mérité, c'est possible. Regardez Virginie Efira. Il y a quinze ans, la Belge présentait la «Nouvelle Star». Aujourd'hui, elle a tourné deux fois avec Paul Verhoeven (dans Elle puis Benedetta), tenu la tête d'affiche du grand vainqueur des César 2021 (Adieu les cons), joué le rôle principal de deux très grands films signés Justine Triet (Victoria et Sybil).

Le bilan de Vincent Lagaf' est légèrement différent. Si on laisse de côté son rôle de figurant-trompettiste dans Touche pas à la femme blanche! de Marco Ferreri en 1974 (révélation faite par l'historien Noël Simsolo lors d'une conférence donnée à propos du film), il n'a joué que dans un seul et unique long-métrage. Et quel long-métrage. Le Baltringue. Un film qui fait aujourd'hui encore office de blague, y compris de la part de celles et ceux qui n'ont pas eu l'occasion de le voir.

On comprend ce qui a pu pousser Vincent Lagaf', né Vincent Rouil, à vouloir s'aventurer sur le grand écran. Animateur populaire de TF1 (ses émissions «L'Or à l'appel» et «Le Bigdil» ont cartonné pendant des années), notre homme s'est fait connaître en tant qu'humoriste, participant notamment à l'émission «La Classe» sur France 3, qu'on peut décrire aux plus jeunes comme le All-Star Game des comiques ringards.

Outre la télévision et l'humour, Lagaf' a aussi cartonné sur le plan musical, que ce soit avec «Bo le lavabo» (440.000 disques vendus) ou «La Zoubida», chanson d'un racisme exacerbé qui passa onze semaines en tête du Top 50 et s'écoula à 625.000 exemplaires. Bref: tout semblait sourire à ce touche-à-tout survolté. Alors pourquoi pas le cinéma.

Courage, fuyons

C'est Lagaf' lui-même qui porte le projet, écrivant les premières versions du scénario avec Bibi Nacéri, frère de l'acteur d'Indigènes et scénariste occasionnel. Le générique du Baltringue évoque la présence de deux autres co-auteurs. D'abord un certain Fred B., qui n'avait visiblement pas envie que son patronyme apparaisse dans le film (et qui ne remercie que «Papa et maman» dans le générique de fin). Ensuite, Chris Nahon, réalisateur du Baiser mortel du dragon et de L'Empire des loups, à qui la mise en scène du film avait été confiée dans un premier temps.

«À un mois du tournage, [Chris Nahon] m'a dit “Non, je ne le ferai pas”», confiait Lagaf' à Thierry Ardisson dans l'émission «Salut les Terriens!» en 2016. L'assistant réalisateur Jacques Eberhard est alors nommé, mais il déclare lui aussi forfait, deux semaines avant les premières prises de vue.

Doté d'un budget relativement correct, «Le Baltringue» ressemble pourtant à un film amateur de part en part.

Finalement, c'est Cyril Sebas qui est engagé pour mettre en scène cette histoire de Monsieur Guy, présentateur télé survolté qui va pourrir la vie de Sam, un agent secret de l'État français. Sebas a signé de nombreux clips. «L'Orange» de la «Star Academy», c'est lui. Mais on lui doit également des réalisations pour Johnny Hallyday, Disiz et Grand Corps Malade.

Seulement voilà: s'il a vraisemblablement un certain savoir-faire en matière de vidéoclips, Cyril Sebas n'est pas tout à fait aussi à l'aise avec le cinéma. Avant Le Baltringue, on lui doit le calamiteux Gomez vs Tavarès, comédie d'action absolument insupportable qui fait passer le premier film de ce qui restera un diptyque (Gomez & Tavarès, de Gilles Paquet-Brenner) pour un chef d'œuvre du genre. Toujours dans «Salut les Terriens!», Lagaf' a dit tout le bien qu'il pensait de ce réalisateur, évoquant «la haine pure et simple» que lui évoque cet «empereur des baltringues».

Doté d'un budget relativement correct de 4 millions d'euros, Le Baltringue ressemble pourtant à un film amateur de part en part. Techniquement, rien ne va, des cadrages au montage. D'emblée, cela rend le film tout à fait irritant: il arrive qu'on ne comprenne rien à ce qui se passe, comme dans cette introduction mêlant un faux télé-achat au rêve fait par le héros lors de sa petite sieste. À moins que cela ne soit pas un rêve. On ne sait pas. On se perd dans le début du Baltringue comme dans un David Lynch, sauf que Lynch, lui, fait exprès d'égarer les gens.

Ni Jim Carrey ni Pierre Richard

Sauf que quand Lagaf' balance sur Cyril Sebas, il oublie de dire que la réalisation est loin d'être le seul talon d'Achille du film. Ce film, c'est une somme de talons d'Achille, ou peut-être un talon d'Achille géant. Il faut qu'on parle de la prestation du présentateur-humoriste-chanteur raciste: elle est absolument nulle, mais elle est également pétrie de mégalomanie.

D'œillades appuyées en mimiques élastiques, on sent que Vincent Lagaf' s'est dit qu'il pouvait nous la jouer façon Jim Carrey. Et puisqu'il n'y avait apparemment personne derrière la caméra pour offrir un peu de direction d'acteurs, l'interprète de Monsieur Guy est en totale roue libre, à toute allure sur l'autoroute du malaise. Tout au long du film, son partenaire Philippe Cura, qui au passage ne démérite pas, a l'air absolument consterné, sans que l'on sache si c'est par le personnage ou son interprète.

Philippe Cura, alias André Markowicz dans Caméra Café. | Capture d'écran randy fan via YouTube

S'il y a du Jim Carrey dans les intentions de jeu de Vincent Lagaf', on y trouve aussi du Pierre Richard. Il s'est façonné un rôle à sa mesure, celui d'un présentateur très énervé qui, en multipliant les bourdes, rend toujours plus pénible la mission de celui dont il est devenu le boulet. On sent l'envie de livrer un buddy movie à la française, comme si La Chèvre, Les Compères et Les Fugitifs n'avaient jamais existé.

Connu pour son rôle de brute épaisse dans la série Caméra Café, Philippe Cura a envie de bien faire, de jouer les Depardieu option profil bas, mais il n'a tellement rien à défendre qu'on a presque de la peine pour lui. Il est le clown blanc, tandis que Lagaf' est l'auguste, tirant la couverture à lui en permanence et se réservant la plupart des dialogues dits comiques. Truffé de références au couple Carla Bruni-Nicolas Sarkozy (on apprend notamment que «la petite amie du président Nico lui coûte cher»), Le Baltringue contient également des répliques du type: «Plus concentré que moi, y a que le lait.»

Portrait de l'ex-président en feu. | Capture d'écran randy fan via YouTube

Le Baltringue se positionne à l'intersection du nanar et du navet. Les deux termes décrivent des films objectivement mauvais, mais tandis que le premier fait jubiler par la nullité de ses dialogues ou de ses situations, le second se contente juste d'ennuyer à mort. Clairement, plus on s'enfonce dans Le Baltringue, plus on peine à s'en amuser, d'autant que la comédie d'action devient de moins en moins comique pour laisser la place à des fusillades illisibles et à des cascades molles. Un certain goût de navet.

Comme un porno sans sexe

Le début, lui, fleure plutôt le nanar. Dans l'un de ses moments les plus inénarrables, Le Baltringue ressemble carrément à un film érotique de la grande époque M6, ou à un porno français (pour ne pas dire franchouillard) qu'on aura expurgé de ses scènes explicites. Entrant sans frapper dans le bureau de la directrice des programmes de sa chaîne, l'animateur joué par Lagaf' souhaite lui proposer un nouveau concept, mais finit rapidement assailli par sa supérieure.

Malaise, définition. | Capture d'écran randy fan via YouTube

«Je suis ouverte à toutes propositions», souligne celle-ci, ajoutant à plusieurs reprises qu'on est vendredi, et qu'il est temps de s'adonner à leur rapport sexuel hebdomadaire. Par la suite, pendant de longues secondes au cours desquels les vêtements volent dans la pièce face caméra, on craint véritablement de devoir assister à une séance de copulation entre les deux personnages. Puis les monteurs reprennent leurs esprits et nous permettent de passer à autre chose.

Dans la tête de Vincent Lagaf', les femmes le trouvent méga désirable (même avec une perruque) et se jettent sur lui sans lui avoir demandé son avis. La façon dont Le Baltringue observe les rapports hommes-femmes en dit long, tout comme le regard qu'il porte sur les personnes racisées. Femme de ménage en boubou, prince des dealers: qui dit peau non blanche dit clichés. De la part de celui qui fit un tabac avec «La Zoubida», cette vision n'étonne guère, mais elle a de quoi faire grincer des dents.

Le film ressemble à une démonstration d'incompétence générale de la part des membres de l'équipe.

Au moment de la diffusion de «Salut les Terriens!» en mai 2016, Le Baltringue se classait numéro 1 dans le top des pires films français de l'histoire. Un classement établi par le site Sens Critique sur la base des notes attribuées par ses utilisateurs et utilisatrices. Depuis, le film a chuté à la 11e place, sans doute parce que contrairement à la majorité de ses concurrents, il est peu programmé à la télévision (et parce que son DVD est presque aussi difficile à trouver que celui de T'aime).

Supplanté dans le classement du pire par Les Bronzés 3 et Astérix aux Jeux olympiques, multidiffusés, Le Baltringue mérite pourtant la médaille d'or. Le film aux 41.109 spectateurs et spectatrices (à sa sortie en salles en 2010) ressemble à une démonstration d'incompétence générale de la part des membres de l'équipe, réunis autour d'un trublion qui a fait rire des millions de Françaises et de Français grâce à ses autres activités, mais qui a compris trop tard que réussir au cinéma nécessitait pas mal de savoir-faire et éventuellement un peu de talent.

Malaise ciné
«T'aime», le film plus que douteux de Patrick Sébastien

Épisode 1

«T'aime», le film plus que douteux de Patrick Sébastien

«Humains», Préhistoire drôle (à son insu)

Épisode 3

«Humains», Préhistoire drôle (à son insu)

Newsletters

De quelles personnes réelles Proust s'est-il inspiré pour écrire «La Recherche»?

De quelles personnes réelles Proust s'est-il inspiré pour écrire «La Recherche»?

La publication d'inédits est l'occasion de revenir sur les origines du chef-d'œuvre de Marcel Proust et la transposition fictionnelle de son entourage.

Au Horst Festival, les corps ont (enfin) retrouvé les joies de la fête

Au Horst Festival, les corps ont (enfin) retrouvé les joies de la fête

Annulé l'année dernière à cause de la pandémie, l'un des plus grands rendez-vous de musiques électroniques de Belgique a renoué avec ses festivaliers. 

De Dalila à la reine de Saba, ce que les femmes dangereuses de la Bible nous disent des craintes des hommes

De Dalila à la reine de Saba, ce que les femmes dangereuses de la Bible nous disent des craintes des hommes

La figure de la femme nocive personnifie certaines des pires angoisses des rédacteurs de la Bible: la trahison, la perte de la virilité et la promotion de l'idolâtrie.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio