Culture

«Christmas (Please Baby Come Home)», la preuve que les miracles de Noël existent

Temps de lecture : 6 min

Malgré une voix surpuissante, Darlene Love a passé des décennies à attendre dans l'antichambre de la célébrité.

Darlene Love en novembre 2010 à New York | Andy Kropa / Getty images North America / AFP
Darlene Love en novembre 2010 à New York | Andy Kropa / Getty images North America / AFP

«Un jour, peu avant Noël, j’ai cru entendre ma propre voix venant du couloir de la maison que je nettoyais, chantant “Christmas (Baby Please Come Home)”. Je voulais jeter mon chiffon à poussière en l’air et hurler “Hé, c’est moi!” mais je ne pouvais pas. Ce n’était plus moi. [...] À cette époque, j’aurais bien eu besoin de Dieu pour essuyer mes larmes.»

Ce Noël de 1982, Darlene Love, qui vient de fêter ses 40 ans, est au plus bas: vingt ans plus tôt, elle était au sommet des charts américain. Désormais, sous le nom de Darlene Mitchell, elle récure les toilettes dans des villas de Beverly Hills.

«C’était déjà l’ère de MTV et les maisons de disques cherchaient les nouveaux Talking Heads, pas quelqu’un qui n’avait pas eu de tubes depuis vingt ans», expliquait-elle dans ses mémoires. «Alors une par une, comme les perles s’échappant d’un collier cassé, tout ce que j’avais construit pendant une carrière de vingt années a commencé à m’échapper. D’abord ma maison, puis mes bijoux, et finalement mon mari qui n’était plus intéressé par une vie sans les jolis extras qui allait avec mes revenus.»

Une voix, sans nom et sans visage

Native de Los Angeles, Darlene Love, de son vrai nom Darlene Wright, avait débuté en rejoignant un petit groupe de filles en 1957, The Blossoms, alors qu’elle n’était encore qu’au lycée. Sa voix, puissante et claire, formée sur les bancs de l’église de son père révérend, faisait des miracles. Malgré son jeune âge et son inexpérience, Darlene était faite chanteuse principale de ce groupe qui n’était, avant elle, qu’une formation d’harmonies sans leader. Mais le succès n’est pas au rendez-vous. Leurs hits, ce sont les disques des autres, stars du rock et du R&B comme Sam Cooke, Elvis Presley, The Beach Boys, Tom Jones pour lesquels elles font les choeurs, anonymes.

À l’été 1962, pourtant, la chanson qu’elles ont enregistrée avec un tout jeune producteur, le très ambitieux Phil Spector, «He’s a rebel», atteint la première place du Billboard. Mais là encore, la chanson n’est pas pour elle. Elle est destinée aux Crystals, le groupe phare de Spector, alors en tournée sur la côte Est et donc incapables d’enregistrer elles-mêmes. Darlene Love et ses Blossoms ne sont donc jamais mentionnées sur la pochette ou ailleurs. Elles sont anonymisées, bouche-trou d’un producteur qui voulait aller vite et n’hésitera pas à réitérer la manoeuvre sur la chanson «He's Sure the Boy I Love» qui atteint la onzième place du Billboard. «Mais l’homme me payait triple. Je voulais juste prendre l’argent et me barrer. Hmm. Je pensais que j’étais maline», racontait-elle.

Darlene Love n’existe alors que comme une voix, sans nom, sans visage. Elle est celle qu’on entend chanter derrière les Ronettes sur «Be My Baby» ou «Baby I Love You», derrière Bobby «Boris» Pickett sur son «Monster Mash», derrière Frank Sinatra sur «That’s Life», derrière les Righteous Brothers sur leur «You've Lost That Lovin' Feeling» ou même, encore, derrière les Crystals sur leur «Da Doo Ron Ron».

L'occasion manquée

Pendant le caniculaire été 1963, tout allait changer. Ou le croyait-elle. Phil Spector, le roi des 45 tours vite produits et vite consommés, veut son album, un album de Noël qui, même s’il est un petit juif du Bronx, est censé devenir son chef d’oeuvre, la plus belle et glorieuse manifestation de son «Wall of Sound» avec, au milieu des reprises de classiques comme «White Christmas» ou «Sleigh Ride», une chanson originale. Une seule.

«“Christmas (Please Baby Come Home)” était si géniale que je pensais que la chanson irait à Ronnie [la chanteuse des Ronettes et future compagne de Spector, ndlr]», racontait Darlene Love. «Mais la pauvre Ronnie n’avait assez de courant en elle pour supporter la haute-tension que Phil voulait. Alors il me l’a donnée à moi. [...] La chanson était encore plus puissante que “He’s a rebel” et cette fois, elle porterait mon nom.»

La chanson, avec ses arrangements révolutionnaires, est à la mesure de la voix puissante de Darlene. Cher, alors toute jeune choriste de 17 ans, dira de l’enregistrement que, lorsque «Darlene a commencé à chanter, mes poils se sont hérissés sur tout mon corps. C’était une performance qui a fait s’arrêter le temps». Prévue dans les bacs et sur les ondes pour le 22 novembre 1963, la chanson peut donc transformer la jeune chanteuse en star.

L’histoire en décidera autrement: ce jour-là, le président John F. Kennedy est assassiné à Dallas. Sous le choc et en deuil, la nation n’avait plus la tête à célébrer Noël au son des mélodies enjouées de Phil Spector qui, plutôt que perdre la face, décidait d’enlever son disque de la vente. «Très peu de cartons sont partis des entrepôts ce jour-là», écrivait Darlene qui voyait à nouveau ses rêves se briser.

«Christmas (Please Baby Come Home)» était condamnée, comme sa chanteuse, à l’anonymat, l’anonymat de la choriste de plus célèbre, l’anonymat de la chanteuse, seule, sur les petites scènes anonymes de croisières ou de bars, l’anonymat, enfin, de la femme de ménage obligée de récurer les toilettes de plus riche parce qu’elle avait eu l’outrecuidance d'espérer plus.

«Il faut qu’on la mette dans l’émission»

Mais il faut croire que les miracles de Noël existent. En 1983, Darlene reçoit un appel d’une vieille connaissance, Allan Pepper, le propriétaire d’une petite salle de concert de Greenwich Village, le Bottom Line. Il veut y lancer une comédie musicale basée sur Ellie Greenwich, la parolière des tubes de Phil Spector, elle aussi retombée dans l’anonymat. Il propose à Darlene d’interpréter son propre rôle.

À raison de sept à huit représentations par semaine de ce qui est désormais titré Leader of the pack, Darlene y chante «Why Do Lovers Break Each Other's Hearts?», «Today I Met the Boy I'm Gonna Marry» mais aussi le numéro final «River Deep, Mountain High» et bien sûr sa chanson signature «Christmas (Please Baby Come Home)» qui ouvre l’acte II. Elle est alors souvent accompagnée de Paul Schaffer qui, en plus de ses fonctions de leader de l’orchestre qui met en musique chaque soir sur NBC le late-show de David Letterman, se fait plaisir de temps en temps à incarner Phil Spector dans la comédie musicale.

«Paul avait amené David avec lui pour qu’il voit le spectacle. Letterman lui a alors dit: “Tu vois cette chanson que cette fille chante? Cette chanson de Noël? C’est la plus grande chanson de Noël que j’ai jamais entendue. Il faut qu’on la mette dans l’émission”», racontait Darlene à Vanity Fair.

C’était en 1986, à quelques jours seulement de Nöel. Ce soir-là, la magie opère. «On est seulement quatre à chanter et à jouer [...] mais quand elle a commencé à chanter, le Wall of Sound était là. Il était là, parmi nous quatre. Quand vous entendez ce son, vous pouvez l’identifier. Il vous ramène tout droit à cette époque. On a réussi à faire ça principalement grâce à l’aide de Darlene. Quand elle a ouvert la bouche et a chanté, nous n’avions entendu rien de tel depuis 1963», expliquait Paul Shaffer.

Le moment est d’une telle intensité que Letterman propose donc à Darlene de revenir l’année suivante. «Puis c’était “faisons-le une troisième année” et enfin il ne faisait plus aucun doute qu’il fallait le faire tous les ans.» Pendant vingt-huit années, Darlene Love est donc montée sur scène, chaque Noël, pour respecter cette tradition devenue, au fil du temps, une véritable institution de la télé américaine.

«Quand l’émission a déménagé sur CBS au Ed Sullivan Theater, nous avions désormais cette grande scène et nous avons commencé à nous étaler avec une section de cuivre, une section de cordes et encore plus de choristes. Finalement, nous avons fini par avoir presque la même instrumentation qu’ils avaient dans l’original», racontait Paul Shaffer à propos de ces monumentales représentations annuelles qui culmineront en 2014 avec le départ à la retraite de Letterman.

«Christmas (Please Baby Come Home)», après vingt-cinq ans d’attente, était enfin devenu un standard pour «le moment le plus triste de l’année mais aussi le plus heureux», une chanson de Noël «pleine d’angoisse adolescente qui malgré tout vous fait sourire en l’écoutant», une chanson qui «vous rend heureux grâce à sa tristesse», comme la décrivait Paul Shaffer, une chanson depuis reprise par Mariah Carey, U2 ou Little Mix.

Darlene Love, elle, n’était plus dans l’anonymat. Réhabilitée par le documentaire 20 Feet From Stardom qui obtient un Oscar en 2014, elle a figuré au casting de nombreuses comédies musicales de Broadway, dont Grease et Hairspray, a joué la femme de Danny Glover dans l’ensemble de la franchise L’Arme Fatale, a sorti un album composé, entre autres, par Bruce Springsteen, et a été, l’année de son soixante-dixième anniversaire, introduite au Rock & Roll Hall of Fame en 2011.

Comme le disait Bette Midler ce soir-là, «Noël n’est pas officiellement là tant que Darlene Love n’a pas chanté “Christmas (Please Baby Come Home)”.»

Michael Atlan

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