Culture

«White Christmas», la première chanson pop de Noël née d'une tragédie

Temps de lecture : 6 min

Grâce à «White Christmas», Irving Berlin a transformé à jamais la façon de chanter Noël. Pour une raison tragique, c'était pourtant une fête qu'il détestait.

Irving Berlin en 1948 | Al Aumuller, World Telegram staff photographer via Wikimedia Commons License by
Irving Berlin en 1948 | Al Aumuller, World Telegram staff photographer via Wikimedia Commons License by

«J’étais un gamin né en Russie, fils d’un rabbin orthodoxe, vivant dans le Lower East Side de New York. Je n’ai jamais eu de Noël. Je m’étais lié à mes gentils voisins de l’autre côté de la rue, les O’Hara, et partageais leurs friandises. C’est la première fois que je voyais un arbre de Noël. Les O’Hara étaient très pauvres et ce n’est que bien plus tard, alors que je m’habituais à leur sapin, que je réalisais qu’ils devaient en acheter un de petite taille avec des branches cassées. Mais pour moi, ce premier arbre semblait s’élever jusqu’au Paradis.»

Le jeune Israel Balin, dont la famille avait fui les pogroms antisémites du tsar Alexandre III alors qu’il n’avait que 5 ans pour découvrir, à New York, une misère que son biographe qualifiait de «dickensienne», ne pouvait pas encore deviner que cette iconoclaste première rencontre avec Noël allait bouleverser sa vie.

En composant, des années plus tard, le très mélancolique «White Christmas», le petit Juif pauvre du Lower East Side, plus connu sous le pseudonyme Irving Berlin, allait changer pour toujours le visage des chants de Noël, les faisant passer des bancs des pubs et des églises aux bacs à disques et ondes radiophoniques. L’histoire de «White Christmas», c’est l’histoire de la première chanson pop de Noël, une chanson qui, comme sûrement les plus belles d’entre toutes, a commencé par une histoire d’amour.

Amour impossible

«Oh, Monsieur Berlin, j’aime tellement votre chanson, “What Shall I Do?”», s’était exclamée Ellin Mackay lors d’un dîner mondain en 1924. «C’est “What’ll I Do?” mais quand il s’agit de grammaire, j’ai toujours besoin d’un peu d’aide», lui avait répondu le jeune compositeur en vogue. Il n’en fallait pas plus pour charmer la jolie blonde d’à peine 21 ans qui, contrairement à Berlin, avait bénéficié de la plus haute des éducations, en plus d’entretenir une passion jamais démentie pour la littérature. L’amour n’était pas loin.

Ellin et Irving ne pouvaient pourtant pas être plus différents: lui, pauvre immigrant juif du Lower East Side qui commençait à toucher de près au rêve américain à force de talent pour la musique; elle, riche héritière catholique de la haute société de Manhattan. Pourtant, ils s’aimaient. Ils s’aimaient plus que tout. Ils s’aimaient tellement que Clarence Mackay, le père d’Ellin, inquiet de voir sa fille tomber amoureuse d’un Juif élevé dans la misère, la contraignit à s’exiler en Europe pensant qu’elle y trouverait un parti plus adéquat. Mais cet éloignement n’a fait que renforcer leurs sentiments.

«All alone, I'm so all alone / There is no one else but you / All alone by the telephone / Waiting for a ring, a ting-a-ling / I'm all alone every evening / All alone, feeling blue / Wond'ring where you are and how you are / And if you are all alone too» [«Tout seul, je suis tout seul / Il n’y a personne d’autre que toi / Tout seul au téléphone / Attendant un dring, un ting-a-ling / Je suis tout seul chaque soir / Tout seul et triste / Me demandant où tu es et comment tu vas / Et si tu es seule aussi»], écrivait alors Berlin à sa tendre Ellin dans un de ses plus gros succès de l’époque.

Au retour d’Ellin, malgré un Clarence Mackay déclarant dans Variety qu’il faudrait à Irving et Ellin «lui passer sur le corps», les deux amoureux décidèrent de se marier lors d'une très simple cérémonie civile à la mairie avec, en guise de cadeau de mariage, une chanson, «Always». «C’est une chanson d’amour que j’avais écrite parce j’étais tombé amoureux», disait-il alors simplement. Ellin ayant été déshéritée par son père, Irving avait mis la chanson au nom de son épouse, lui offrant ses royalties et s’assurant ainsi qu’elle serait à l’abri. Onze mois plus tard naissait leur première fille, Mary, suivi deux ans plus tard de leur premier fils, Irving Jr.

«Un jour, durant l’hiver de 1937, quand j’avais 10 ans, je farfouillais là où je n’avais pas le droit de farfouiller, dans un vieux bureau», racontait Mary dans ses mémoires en 1994. «Dans un des tiroirs, il y avait une coupure de presse, la première page jaunâtre d’un journal à scandales avec un titre: “Le fils d’Irving Berlin est mort” avec une photo de moi bébé. Plus indignée qu’en colère, j’ai montré la coupure de presse à ma gouvernante. Elle m’a raconté ce que le monde savait –même s’il l’avait probablement oublié– mais ce que, moi, je ne savais pas. Elle m’a raconté la douloureuse histoire, celle d’un fils, Irving Berlin Jr., né deux ans après moi qui ne vécut que trois semaines. Ça avait à voir avec sa respiration, m’a dit la gouvernante. Son petit cœur s’était juste arrêté sans que personne ne sache pourquoi. La tragédie avait brisé le cœur de mes parents. Ils ne pouvaient simplement pas en parler et je ne pouvais pas leur en parler. [...] Puis elle a ajouté le détail final le plus dur, la raison pour laquelle je ne pouvais rien dire: le bébé était mort le jour de Noël.»

Mélodie maussade et paroles nostalgiques

Pour Irving et Ellin, le traumatisme est énorme. Pour Irving, en particulier, les fêtes de Noël, qui étaient depuis sa plus tendre enfance le symbole de sa propre intégration au rêve américain, devenaient soudainement la source d’une immense mélancolie.

Comme le raconte Mary, «il y avait quelque chose qui m’avait toujours intriguée la veille de Noël, quelque chose de bizarre: chaque veille de Noël, mes parents allaient quelque part, sans me dire où. Ma mère semblait étrange quand je lui demandais et me repoussait en insistant que c’était pour des préparations de dernière minute, des surprises. Elle n’avait seulement pas le même air que lorsqu’elle s'apprêtait à faire une surprise. “Où va ma mère la veille de Noël?”, ai-je demandé à ma gouvernante. “Elle va au cimetière”, m’a-t-elle répondu. “Pour mettre des fleurs sur la tombe”».

Noël n’avait plus aucun sens pour Irving et Ellin Berlin. «Noël n’était plus fêté chez moi qu’irrégulièrement, si ce n’est pas du tout. Et une fois, ma mère m’a dit, mine de rien: “Oh, tu sais, je détestais Noël. Nous détestions tous les deux Noël. On ne le fêtait que pour vous, les enfants”. Pour eux, le bonheur s’était échappé de Noël le 25 décembre 1928 quand mon frère est mort.»

Cette tristesse, elle imprègne partout «White Christmas» que Irving compose quelques années plus tard. Mélodie maussade et paroles nostalgiques des Noël d’antan, ceux de son enfance, «des Noëls blancs [...] où les cimes des arbres rayonnent et les enfants écoutent pour entendre les traîneaux dans la neige».

Cette puissante mélancolie va alors rapidement trouver un écho inattendu. Diffusée pour la première fois sur les ondes de NBC le jour de Noël 1941 dans une version chantée par Bing Crosby, la plus grande star de l’époque, la douleur d’Irving Berlin se met à raisonner dans le cœur de millions d’Américaines et d'Américains alors que leur pays vient d’entrer en guerre suite à l’attaque de Pearl Harbor seulement dix-huit jours plus tôt.

L’hiver suivant, la chanson, qui a depuis été réenregistrée et intégrée à la comédie musicale L’amour chante et danse, devient un repère dans la nuit pour des centaines de milliers de femmes et d'hommes stationnés dans le Pacifique, ainsi que pour leur famille restée au pays. «C’est devenu une chanson de paix en temps de guerre», disait Irving Berlin.

«J’hésitais à la chanter parce qu’elle causait invariablement une telle nostalgie parmi les hommes que ça les rendait triste, expliquait Crosby à propos de ses tournées dans le Pacifique auprès des troupes. Dieu sait que je n’avais pas fait tout ce chemin pour les rendre triste. C’est pourquoi j’ai plusieurs fois essayé de l’enlever du spectacle mais ces types hurlaient pour que je la chante.»

Par conséquent, à la fin de la guerre, «White Christmas» était déjà la chanson la plus vendue de l’histoire. Avec cinquante millions de copies diffusées dans le monde, jamais aucune chanson ne lui a enlevé ce record, en plus d’avoir été reprise plus de 500 fois par des artistes comme Frank Sinatra, Elvis Presley, The Drifters ou Otis Redding, mais aussi adaptée en français par Francis Blanche sous le titre «Noël Blanc», par Tino Rossi, Christophe ou Céline Dion. Elle a également valu à Berlin, nommé neuf fois, son seul Oscar.

Ellin et Irving, eux, sont restés mariés jusqu’à la fin, jusqu’au décès d’Ellin en 1988. «Au mois de décembre suivant, le lendemain de Noël, mon père a eu une attaque. [...] Il a vécu encore neuf mois après ça.» Le temps de dire au revoir et de rêver à un Noël blanc. Il avait 101 ans.

Michael Atlan

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