Culture

«Fairytale of New York», la chanson de Noël débauchée qui fait chanter à l'unisson le Royaume-Uni

Temps de lecture : 7 min

S'il a fallu plus de deux ans pour écrire «Fairytale of New York», quelques jours ont suffi pour que le titre des Pogues devienne l'hymne de Noël des pubs britanniques.

Image tirée du clip de «Fairytale of New York» | Capture écran via YouTube
Image tirée du clip de «Fairytale of New York» | Capture écran via YouTube

La légende raconte qu’en 1878 à Truro dans les Cornouailles, le nouvel évêque de la ville, Edward White Benson –qui deviendra quelques années plus tard l'archevêque de Cantorbéry–, fatigué de voir ses ouailles s'encanailler au pub au lieu de se rendre à l’église, inventait le «Carol service».

L’idée aurait été de reprendre toutes ces chansons folk hurlées la veille de Noël une pinte à la main, pour les mettre au service de la célébration de la naissance du petit Jésus. Une habile idée qui rassemble, encore aujourd’hui, des milliers de fidèles dans les églises anglaises ou devant leur poste de télévision, les «Nine Lessons and Carols» formalisés par Benson en 1880 étant diffusés chaque veille de Noël depuis 1918 sur la BBC.

Mais si écouter des enfants de chœur chanter «In The Bleak Midwinter» ou «Away in the Manger» dans le froid glacial d’une église peut avoir son charme, difficile de lutter contre l’attrait d’une chanson populaire entonnée en communion par une foule enivrée au lait de poule et troublée par les odeurs de houblon.

Alors depuis trente ans, de Londres à Dublin, de Manchester à Galway, de Brighton à Cork, quand les rues se mettent à scintiller, les pubs irlandais commencent, eux, à résonner au son d’une même mélodie, celle de «Fairytale of New York».

Défi relevé

C’est d’une nostalgie pour la musique folk irlandaise, celle qui se joue dans les pubs et se chante l'haleine imbibée de bière, d’une envie de raconter des histoires intemporelles et d’un besoin de faire du bruit dans un esprit punk que naissent, au début des années 1980, les Pogues. Ils sont six, tous londoniens, et arpentent les pubs de King’s Cross.

Seul Shane MacGowan a déjà vécu en Irlande. Punk au goût immodéré pour la provocation et la boisson, très alcoolisée de préférence, il n’a rien d’un enfant de chœur et n'est pas vraiment du genre à composer une chanson de Noël. Il a pourtant une prédestination: il est né un 25 décembre, en 1957, dans le Kent.

Alors qui dit vrai de Shane MacGowan, insistant que c’est Elvis Costello, le producteur de leur deuxième album, qui l’aurait mis au défi d’écrire un futur classique de Noël en duo avec Cait O’Riordan, la seule fille du groupe, ou de Frank Murray, le manager du groupe, qui aurait trouvé «intéressant», pour élargir leur public, de faire une chanson de Noël, en l'occurrence une reprise de «Christmas Must Be Tonight» de The Band? Peu importe, finalement. «C’était une chanson horrible. On l’a probablement envoyé se faire foutre en se disant qu’on pourrait faire la nôtre», tranchait James Fearnley, l’accordéoniste du groupe, dans les colonnes du Guardian.

Jem Finer, le banjoïste, a alors l’idée de raconter l’histoire d’un marin irlandais à New York, regardant l’océan avec le mal du pays. «Ma femme a trouvé ça vieux jeu, alors je lui ai demandé de me suggérer une histoire pour que je l’écrive. La base de l’histoire vient donc d’elle, cette idée d’un couple se désagrégeant à cause des moments difficiles de la vie et trouvant finalement une sorte de rédemption, [...] une histoire vraie d’amis communs vivant à New York», racontait-il à propos du concept de la chanson, qui gardera néanmoins ses harmonies de conte maritime.

MacGowan se met à l’écriture avec une passion qui étonne jusqu’aux autres membres du groupe, comme il le racontait en 1985 dans le numéro de Noël du magazine Melody Maker: «Je me suis assis, j’ai ouvert la bouteille de sherry, sorti les cacahuètes et j’ai fait comme si c’était Noël. La chanson s’appelle “A Fairy Tale of New York” [un titre inspiré du roman homonyme de J.P. Donleavy, publié en 1973, sur un jeune Américain d’origine irlandaise revenant à New York après des études en Irlande, ndlr]. C’est assez sentimental, plus comme “A Pair of Brown Eyes” que comme “Sally MacLennane”, mais il y a aussi une partie celtique au milieu sur laquelle vous pouvez carrément danser. Comme une balade irlandaise sur laquelle vous pouvez faire une valse rapide, particulièrement quand vous avez trois pintes dans le sang… Mais la chanson est plutôt déprimante à la fin. Elle parle de ces vieilles stars irlando-américaines de Broadway qui se demandent à Noël si les choses vont aller.»

Inspiration new-yorkaise

Reste que pour MacGowan et le groupe, le challenge se révèle énorme, voire insurmontable. La première démo, enregistrée par Elvis Costello, qui propose sarcastiquement d’appeler la chanson «Christmas Eve In The Drunk Tank» [«Veille de Noël en cellule de dégrisement», ndlr], ne fonctionne pas. La mélodie cafouille et les paroles sont brouillonnes.

«Chaque nuit, j’essayais de perfectionner les paroles, mais je savais qu’elles n’allaient pas. C’est de loin la chanson la plus compliquée que j’ai jamais écrite ou jouée. Sa beauté vient pourtant de sa simplicité», expliquait MacGowan, qui terminera finalement la chanson à la faveur d'une fièvre délirante causée par une double pneumonie le maintenant dans un hôtel de Malmö, en plein hiver scandinave.

De toute façon, Noël est passé, et la chanson mise de côté. Jusqu’à un voyage. Au printemps 1986, pour la première fois de sa vie, Shane MacGowan débarque aux États-Unis, à New York. Ce lieu mythologique, il l’avait fantasmé et rêvé grâce au cinéma et à la littérature.

Dans le bus de tournée, pour nourrir son obsession, il dévore le film de Sergio Leone Il était une fois en Amérique, qu’il regarde en boucle jusqu'à pouvoir réciter par cœur des scènes entières de dialogues. «New York s’avère être tout ce que j’avais imaginé qu’elle serait», disait-il MacGowan sur la BBC. Son «conte de fée à New York» prenait vie devant ses yeux. La musique éthérée d’Ennio Morricone lui inspire l’ouverture au piano de la chanson, et lui permet d’achever une mélodie qui deviendra bientôt, elle aussi, légendaire.

De retour en studio à l’été 1987, les Pogues peuvent mettre la touche finale à «Fairytale of New York», au côté de Steve Lillywhite, le producteur de Simple Minds et U2, qui a pris la place d’Elvis Costello. Ne leur manque plus qu’une chanteuse pour compléter le duo, Cait O’Riordan ayant quitté le groupe en même temps qu’elle épousait Costello.

«Je pense qu’à un moment, presque n’importe quelle femme avec une voix était en lice, blaguait Jem Finer auprès du Guardian, en mentionnant Chrissie Hynde et Suzi Quatro. Mais une personne à laquelle je n’aurai certainement pas pensé était Kirsty MacColl

À cause, notamment, d’une peur viscérale de la scène, la très éclectique jeune chanteuse n’avait jamais réussi à percer, malgré une carrière débutée en 1979 et un tube, «A New England», en 1985. Mais puisqu'elle passe régulièrement au studio visiter Steve Lillywhite, son mari, Shane MacGowan suggère de faire des essais.

Dans son home studio, un week-end, le producteur enregistre la partie vocale de son épouse. «Je me rappelle l’amener au studio le lundi matin et la faire écouter au groupe, qui était juste abasourdi», raconte-t-il.

«Je suis tombé amoureux de Kirsty à la première minute où je l’ai vue, pour la première fois, dans “Top of The Pops”. C’était une génie, et elle était une bien meilleure productrice que son mari! Elle pouvait faire sienne n’importe quelle chanson, et c’est ce qu’elle a fait avec “Fairytale”», disait MacGowan au Guardian.

Dévotion impérissable

Accompagnée d'un clip tourné à New York durant un glacial week-end de Thanksgiving et mettant en scène Matt Dillon, un fan de la première heure des Pogues, la chanson est enfin prête à sortir dans les bacs britanniques, après deux ans d’écriture et un mois d’enregistrement, juste à temps pour Noël 1987. Elle est un tube immédiat, occupant la première place des charts irlandais pendant cinq semaines consécutives.

Toutefois, pour le très disputé et observé «Christmas Charts» anglais, si «Fairytale of New York» bat l’autre chanson de Noël de l’année, le très kitsch «Rockin’ Around The Christmas Tree» de Mel & Kim, elle doit laisser la première place au «Always On My Mind» des Pet Shop Boys. «Être numéro un en Irlande est ce qui comptait pour moi, se rassurait MacGowan. Je ne m’attendais pas à ce que les Anglais aient bon goût!»

Il n’en avait guère besoin. Malgré le départ de MacGowan des Pogues en 1991 et la séparation du groupe en 1996, «Fairytale of New York», qui ressort chaque Noël depuis 2005, a passé quelque quatre-vingt-douze semaines dans les charts anglais. Vendue à plus d’un million d’exemplaires, elle est également la chanson de Noël la plus jouée du siècle en Angleterre.

Même si Kirsty MacColl, tuée tragiquement en 2000 dans un sordide accident de bateau, n’était plus là pour assister à l’immense dévotion du Royaume-Uni pour la chanson dont elle a contribué à écrire la légende, son souvenir revivait à travers l’écho de pubs entonnant en chœur les paroles les plus débauchées jamais écrites pour un hymne de Noël.

«You're a bum, / You're a punk, / You're an old slut on junk, / Lying there almost dead on a drip in that bed. / You scumbag, / You maggot, / You cheap lousy faggot, / Happy Christmas your arse, / I pray God it's our last / The boys of the NYPD choir still singing “Galway Bay”, / And the bells were ringing out, for Christmas day.»

[«T’es un clodo, / T’es un vaurien, / T’es une vieille pute toxico, / Allongée là, perfusée sur un lit, presque morte. / Sale vermine, / Sale minable, / Sale pédé infect de merde, / Joyeux Noël, gros cul / Je prie Dieu que ce soit notre dernier / Les gars du chœur de la police de New York chantent “Galway Bay”, / Et les carillons sonnent pour le jour de Noël.»]

Michael Atlan

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