Culture

«Last Christmas», la chanson de Noël qui a écrit le destin de George Michael

Temps de lecture : 6 min

George Michael voulait faire de «Last Christmas» l'un des plus grands tubes pop de l'histoire. En décédant un 25 décembre, il en ferait l'une des plus poignantes chansons de Noël.

Image extraite du clip de «Last Christmas» | Capture écran via YouTube
Image extraite du clip de «Last Christmas» | Capture écran via YouTube

«Nous étions supposés aller à un déjeuner de Noël. Je suis passé le réveiller et il était parti, allongé paisiblement dans son lit.» Ce 25 décembre 2016 n’aura pas été seulement le «dernier Noël» de George Michael, il aura également été son dernier jour sur Terre, comme le racontait son petit ami.

Après David Bowie, Prince ou Leonard Cohen, il était le dernier, cette année-là, à disparaître, brisant le cœur de millions de fans à travers le monde et remplissant de mélancolie et de tristesse une journée que l’on aimerait pourtant joyeuse.

Quelques heures plus tôt, beaucoup avaient probablement chanté et dansé sur son éternel tube de Noël «Last Christmas», entraîné par ses synthés bon marché, sa sympathique mélodie et son clip tout en permanentes, cotillons et batifolages dans la neige.

Dimanche ordinaire

Désormais, seule la chanson restait. Au fil des années, elle était devenue un classique des fêtes. Avec près de 1,9 millions d’exemplaires écoulés, la chanson est la plus vendue en Angleterre parmi celle n’ayant jamais été numéro un des charts. Depuis sa sortie en 1984, elle a été reprise par des dizaines d’artistes, de Taylor Swift à Ariana Grande en passant par Whigfield et Good Charlotte.

Mais «Last Christmas», comme l’écrivait le Guardian, était aussi «un chef d’œuvre mélancolique», «une chanson qui capturait les contradictions de son auteur si magnifiquement», en créant une tension constante entre musique et paroles, entre une mélodie enjouée et la tragique histoire d’un cœur brisé par un amour non réciproque.

C’est lors d’un dimanche ordinaire que la pop star écrit «Last Christmas». «George et moi étions en visite chez ses parents, racontait Andrew Ridgeley, son ami d’enfance et deuxième membre du groupe Wham!. Nous avions beaucoup mangé et étions assis ensemble devant la télévision quand, presque sans un mot, George a disparu à l’étage pendant près d’une heure. Quand il est redescendu, son excitation était au maximum, comme s’il avait découvert de l’or –ce qu’il avait fait, en un sens. Nous sommes montés dans son ancienne chambre, la chambre dans laquelle nous avions passé tant d’heures, enfants, à enregistrer des pastiches d’émissions de radio et de jingles, la chambre où il gardait un clavier et un truc pour enregistrer ses éclairs d’inspiration. Il nous a joué l’introduction et la séduisante et poignante mélodie du refrain de “Last Christmas”. C’était un moment merveilleux.»

Ambition déconcertante

Deux ans plus tôt, Michael, sous pression de Ridgeley, avait abandonné l’idée d’aller à l’université pour créer Wham!, signait son premier contrat avec une maison de disques et connaissait un succès immédiat grâce à une série quasi ininterrompue de tubes funky («Young Guns», «Bad Boys», «Club Tropicana», «Wake Me Up Before You Go-Go», «Freedom», etc.)

Les deux jeunes gens ne se cachent alors pas de leur ambition, que beaucoup trouvent démesurée. Dans une célèbre interview de 1984 pour Smash Hits, ils frôlent l’arrogance, renforçant cette image de yuppies de la pop qui leur colle à la peau depuis leurs débuts.

Quand le magazine leur demande s’ils faisaient des disques à succès ou des bons disques, Ridgeley répondait que «les disques à succès sont des bons disques», Michael rajoutant: «Je veux que tous les disques que j’écris soient des disques à succès.»

Une suffisance qui cache assez mal la véritable ambition du groupe, en particulier de Michael, grand fan de la Motown: avoir un contrôle suffisant pour créer des chansons pop immortelles, comme celles de ses idoles. Il veut devenir Michael Jackson, qui «a son album dans plus de foyers que n’importe quel autre disque dans le monde».

C’est là son objectif affiché pour «Last Christmas», comme il l’expliquait dans la même interview: «En tant qu’artiste, vous voulez atteindre le plus de personnes possible. Mon but pour notre single de Noël est de vendre un million et demi de copies.»

Instrumentale enfantine

Dans cet objectif, il décide de faire de la chanson un projet strictement personnel. Inspiré d’une expérience accidentelle lors de l’enregistrement de Make it Big, le deuxième album de Wham! qui l’avait contraint à travailler seul, dans un studio parisien, sans groupe ni producteur, sur la chanson «Everything She Wants», il décide de s’enfermer en plein été 1984 dans l’archaïque studio londonien Advision pour donner vie à «Last Christmas». Seuls sont admis Chris Porter, un ingénieur du son, et deux assistants. Même Andrew Ridgeley est laissé à la porte.

Dans un studio décoré, pour l’ambiance, de chaînes de papier et de guirlandes lumineuses, George Michael ne peut compter que sur une machine à rythme, un synthé et des grelots. Seul problème: «George n’était pas un musicien, expliquait Porter au Guardian. Il ne jouait d’aucun instrument», mais insistait pour tout faire lui-même, y compris les grelots. «C’était un processus laborieux, car il jouait littéralement du clavier avec deux ou trois doigts.»

Voici pourquoi l’instrumentale de «Last Christmas» paraît si simple, presque enfantine: il s'agit de l'une des rares chansons pop de l’histoire à avoir la même mélodie et les mêmes accords sur les couplets et les refrains. Elle n’a également pas de pont.

Pour se différencier, George Michael parie en fait sur sa mélodie et sa voix. «L'une des idées les plus brillantes de George est d’avoir réalisé qu’il voulait focaliser l’attention de l’auditeur sur sa voix, et pas sur la musicalité. Alors la musique est souvent très austère. Sur “Last Christmas”, il y a une base très simple, pour que la partie vocale et la mélodie s’appuie dessus», expliquait Porter.

Déjà entendu

Une mélodie qui n’était, il s’avérerait par la suite, pas si originale. Outre des ressemblances assez frappantes avec le tube de Kool & The Gang «Joanna» sorti quelques mois plus tôt, elle sonne si fortement comme «Can’t Smile Without You» que son auteur, Barry Manilow, a attaqué Wham! en justice pour plagiat. L’affaire sera finalement réglée en coulisses, grâce à un musicologue ayant présenté une soixantaine de chansons du siècle passé avec une mélodie et une séquence d’accords similaires, explique Porter.

Michael était habitué: avant même la sortie de la chanson, il avait abordé le sujet dans Smash Hits, affirmant que «les gens qui écrivent des chansons pop sont presque toujours des gens qui ont écouté la radio depuis qu’ils sont gamins», et qu’en conséquence, «vous avez tellement de mélodies qui vous tournent dans la tête» qu’il n’y a «rien de tel qu’une nouvelle mélodie».

En somme, «Last Christmas» ressemblait à la fois à toutes les chansons pop et à aucune d’entre elles, ses paroles –un cocktail vieux comme le monde fait d’amour, de cœur brisé, d’humiliation et de désir génialement mis au goût du jour– étant ce qui la faisait vraiment sortir du lot.

Avec ses manières un peu garces (lorsqu’il chante que «cette année pour me sauver des larmes, je donnerais mon cœur à quelqu’un de spécial») et si évidentes («Last Christmas, I gave you my heart / But the very next day, you gave it away») pour parler de la dissonance cognitive d’un amour obsessionnel, des mensonges que l'on se raconte pour affronter le rejet, la chanson prend une dimension universelle qui lui a permis de devenir un classique indémodable réapparaissant tous les ans dans les charts anglais, comme la dinde et les marrons sur une table de Noël.

Bon cœur

La chanson survivait. Son auteur et interprète, lui, restait dans le cœur des gens «comme un petit Père Noël», tel que décrivait Gary Farrow, l’attaché de presse de Wham!, dans la première biographie du chanteur.

Un homme qui à chaque Noël «descendait de sa voiture surchargé de cadeaux» pour sa filleule, la fille de Farrow; un homme qui avait travaillé anonymement dans un foyer pour sans-abri; un homme qui avait payé 1,67 millions de livres sterling le piano de John Lennon, pour en faire don au musée des Beatles à Liverpool; un homme qui avait offert anonymement 9.000 livres sterling à une femme pour une fécondation in vitro, après l’avoir vue dans l’émission À Prendre ou à laisser; un homme qui avait donné un pourboire de 5.000 livres sterling à une serveuse endettée par son prêt étudiant.

George Michael était aussi cette homme qui avait attribué les royalties de «Last Christmas» à l’organisation de lutte contre la famine en Éthiopie, celle qui l’avait empêché d’atteindre la première place des charts anglais en 1984 grâce à un autre tube de Noël, «Do They Know It’s Christmas», alors la chanson la plus vendue (3,8 millions d’exemplaires) de l’histoire des charts anglais.

George Michael avait finalement trouvé là le secret de l’immortalité: il suffisait de faire en sorte que Noël, son esprit de charité et de communion, de joie et de partage, vive non seulement le 25 décembre, mais aussi tous les autres jours de l’année. Ce n’était pas son «dernier Noël», après tout.

Michael Atlan

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