Culture

«R2-D2 We Wish You A Merry Christmas», le cadeau empoisonné de George Lucas et Bon Jovi

Temps de lecture : 7 min

Avec les talents combinés d'un roi du disco, d'un futur ponte de Broadway et d'une rock star en devenir, la chanson «R2-D2 We Wish You A Merry Christmas» voulait surfer sur la popularité de «Star Wars». Tous aimeraient aujourd'hui la rayer de leur CV.

R2D2 sur la scène des Oscars, le 26 février 2016 à Hollywood | Mark Ralston / AFP
R2D2 sur la scène des Oscars, le 26 février 2016 à Hollywood | Mark Ralston / AFP

«Nous regardons vers l’étoile d’hiver, nous savons que tu y es / Notre cheminée est grande et ronde pour que tu puisses passer / Et si notre souhait se réalise, nous passerons la veille de Noël avec toi / Nos coeurs chanteront avec joie en décorant le sapin de Noël / R2-D2 nous te souhaitons un joyeux Noël / R2-D2 nous t’aimons, c’est vrai / R2-D2 nous te souhaitons un joyeux Noël / Nous espérons que notre petit message te parviendra / Et si la neige est trop épaisse, envoie juste un petit beep / Nous t'emmènerons près du feu et réchaufferons tes petits circuits / Diffuser la magie de Noël sera facile avec toi ici / Nous danserons et chanterons et jouerons de la veille au jour de Noël.»

Il faut croire qu’en ce mois de décembre 1980, quelques mois après la sortie sur les écrans de L’Empire contre-attaque, deuxième volet de la première trilogie Star Wars, le robot tout rond créé par George Lucas était plus populaire auprès des enfants que le Père Noël lui-même. On peut le comprendre: à l'époque, Star Wars et L’Empire contre-attaque ont cumulé plus de 1,3 milliard de dollars de recettes au box-office mondial, et des centaines de millions de fans n'hésitaient pas à faire la queue pour rentrer dans les salles obscures projetant les deux volets de la saga.

Version disco

Domenico Monardo, un New-Yorkais de 39 ans, en faisait partie. «J’étais un gros fan de science-fiction. J’allais voir tous les films, racontait-il en 2015 à Yahoo. Je suis allé à la toute première projection de Star Wars au seul cinéma de Manhattan qui le jouait, et je suis immédiatement tombé amoureux du film. Je me suis dit que c’était absolument fantastique, et je l’ai revu trois fois le lendemain!»

Mais si Monardo est un fan de science-fiction, il est surtout musicien. Sous le pseudonyme Meco, le tromboniste a déjà joué sur les disques de Tommy James ou de Diana Ross, et produit en 1974 les premiers tubes disco «Never Can Say Goodbye» de Gloria Gaynor et «Doctor’s Orders» de Carol Douglas.

Obsédé par la musique de John Williams, le compositeur de la musique de Star Wars, Monardo se dit qu’il aimerait pouvoir danser dessus. Il appelle plusieurs maisons de disques en leur proposant son projet: une version disco du thème de la saga. Aussi folle soit l’idée, chez Casablanca Records, maison des Village People, de Kiss, de Cher ou de Parliament, on lui dit banco.

Avec son bagout et une douzaine de roses, il charme une réceptionniste de la 20th Century Fox, et réussit à récupérer la partition. Avec l’aide de Tony Bongiovi, un producteur pour les Talking Heads et les Ramones, et Harold Wheeler, un arrangeur ayant travaillé avec Nina Simone et Bruce Springsteen, il engage un orchestre de soixante-dix personnes «pour recréer le son de John Williams et de l’orchestre symphonique de Londres».

Le résultat, l’album Music Inspired by Star Wars and Other Galactic Funk, sort à l’automne 1977, seulement quatre mois après la sortie du film, et atteint dès octobre la treizième place des charts avec près d’un million de ventes, faisant même mieux que la bande originale officielle de John Williams.

Le single «Star Wars Theme And Cantina Band» fait lui encore mieux, se vendant à quatre millions d’exemplaires dans le monde, dont deux rien qu’aux États-Unis –un record jamais égalé pour une chanson instrumentale.

Poule aux œufs d’or

Engaillardi par ce succès, Meco décide de tenter sa chance auprès de George Lucas pour son projet suivant. «Je lui ai écrit une lettre, elle devait faire neuf pages. J’ai commencé avec “vous ne me connaissez pas” et j’ai ensuite expliqué toute la musique Star Wars que j’avais faite… Là, je lui ai demandé: “Et pourquoi on ne ferait pas un album de Noël ensemble?”»

Visiblement peu préoccupé par sa précédente expérience malheureuse avec les produits dérivés pour Noël de sa célèbre franchise, Lucas donne son accord à Meco. Comme l’expliquait Tony Bongiovi à CBC, «nous étions dans les bonnes grâces de George Lucas, car lui et John Williams ont reçu beaucoup de royalties» de l’album disco.

Lucas donne accès aux effets sonores, demande à Anthony Daniels de «chanter» en tant que C-3PO et à Ralph McQuarrie d’illustrer la pochette, comme il l’a fait avec les affiches. «On aurait même pu avoir Mark Hamill, Carrie Fisher et Harrison Ford, mais ils n’étaient pas chanteurs. Ils n’avaient pas leur place sur un album.»

Noël étant la fête commerciale par excellence, pour un bon marketeur comme Meco, l’équation Noël + Star Wars est une poule aux œufs d’or qu’il ne peut simplement pas ignorer. Maury Yeston, alors professeur à Yale et qui tentait –sans succès– de se faire un nom à Broadway grâce à sa comédie musicale Nine, le racontait: «Ils se sont fait tellement d’argent qu’ils ont pu construire le Power Station sur la 53e rue, qui est toujours là. Ils ont gagné tellement gagné d’argent avec ce disque [Star Wars and Other Galactic Funk, ndlr] qu’ils ont mis un garage au-dessus du studio, avec un ascenseur qui amenaient leurs voitures de sport au deuxième étage pour qu’ils n’aient pas à s’inquiéter de trouver une place de parking. Ils avait de l’argent à ce point.»

La différence, cette fois, est que Meco veut des chansons originales –une rareté dans le monde des albums de Noël, qui se contentent en général d’enchaîner des reprises de classiques comme «Silent Night» ou «White Christmas». Maury Yeston est chargé d’écrire les chansons autour du concept Christmas in the stars, dans lequel «C-3PO et R2-D2 et tous les petits droïdes feraient évidemment les cadeaux de Noël pour le Père Noël, à la place des elfes».

Yeston imagine notamment une chanson dans laquelle R2-D2 se demande ce qu’il pourrait bien offrir à Chewbacca, alors qu’il «n’a pas besoin de pince à cravate, [qu']il n’utilise pas de mousse à raser» et qu’il «possède déjà un peigne».

Mais c’est Meco lui-même qui se charge de «R2-D2 We Wish You A Merry Christmas», avec une idée: faire chanter tous les enfants de chaque personne importante ayant travaillé sur les films Star Wars.

«Tous les enfants, qui allaient de cinq à onze ans, chantaient “R2-D2 We Wish You A Merry Christmas”, et mon fils était l’un deux. On a enregistré dans une très grande pièce, le studio A, que l'on a divisé en quatre zones, quatre coins avec quatre micros suspendus, pour avoir des pistes audio séparées équivalentes. Comme un certain nombre de gamins ne savaient pas chanter, on les a tous rassemblé sous l'un des micros et on l'a laissé éteint.»

Cousin John

Mais pour chanter les couplets avec la chorale d’enfants, la voix trop grave d’adulte de Meco ne fonctionne pas. Il doit trouver un jeune chanteur à la voix aiguë. Tony Bongiovi pense alors immédiatement à son jeune cousin John, qu’il tente de faire signer avec une maison de disques. «J’ai tout essayé pour lui décrocher un contrat. Je savais que ce disque allait sortir et que ça allait cartonner. Alors il a chanté dessus. Si tu as un tube, tu peux t’en servir comme carte de visite», racontait le producteur à CBC.

«Meco m’a demandé si je savais chanter. Je lui ai dit que oui, alors il m’a dit de le faire. Il m’ont payé comme un musicien de session. Ça m’a pris vingt minutes. Il y a rien à dire de plus», disait le chanteur, alors âgé de 17 ans, à Forbes, avec un enthousiasme… modéré.

«R2-D2 We Wish You A Merry Christmas» est en réalité la première fois que l’on peut entendre sur disque la voix de l'une des futures grandes stars du rock des années 1980 et 1990, John Bongiovi s’étant trois ans plus tard rebaptisé Jon Bon Jovi grâce au succès local de sa cassette démo de «Runaway».

Peut-être heureusement pour sa future carrière, au moment de mettre la touche finale à Christmas in the stars, tout le monde commence à se rendre compte que le projet n’est pas aussi abouti qu’envisagé au départ.

Outre le fait que chez Lucasfilm, on s’inquiète que l’univers de Star Wars soit associé à des thèmes religieux et que l'on refuse finalement d’affubler le disque du logo de la saga, Maury Yeston se dit que le résultat ne va pas forcément faire du bien à sa carrière.

«Je leur ai dit que je n’allais pas mettre mon nom sur l’album, car je ne pouvais simplement pas. Je ne voulais pas être viré de Yale, et même si j’étais en phase avec ce que j’avais écrit, je ne voulais pas que l'on me prenne pour un artiste qui chante comme Alvin et les Chipmunks. Alors j’ai dit qu’on avait qu’à attribuer les chansons à “la chorale et choeurs du Droïde Intergalactique de Star Wars”», expliquait-il.

De toute façon, deux jours après la sortie de l’album, RSO Records mettait la clé sous la porte à cause d’un procès des Bee Gees, son groupe phare. Sans promotion, l’album, que Vulture qualifiait récemment d'«abomination», était enterré, malgré un pressage de 150.000 exemplaires. Le single de «What Can You Get a Wookiee / R2-D2 We Wish You A Merry Christmas», lui, atteignait tout de même la 69e place des charts américains.

«C’était mignon et drôle. J’ai eu mes 180 dollars, et c’en était terminé», disait Jon Bon Jovi, qui recevra un bien plus beau cadeau de Noël une décennie plus tard en tournant le clip de «Please Come Home For Christmas», qui le voyait batifoler avec Cindy Crawford au pied du sapin. R2-D2 avait mis douze ans, mais il avait visiblement reçu le message.

Michael Atlan

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