Culture

Sylvia Robinson, mère de l'industrie hip-hop et bien plus encore

Temps de lecture : 8 min

Guitariste, chanteuse, femme d'affaires, directrice artistique, manageuse... En plus de trente ans, elle a arboré toutes les casquettes musicales et rencontré le succès par bien des manières.

Sylvia Robinson a marqué l'histoire de la musique moderne par ses chansons, son originalité, et son incroyable sens du coup. | Capture d'écran electromind1 via YouTube
Sylvia Robinson a marqué l'histoire de la musique moderne par ses chansons, son originalité, et son incroyable sens du coup. | Capture d'écran electromind1 via YouTube

Sylvia Robinson était surnommée «The Mother of Hip-Hop». Pourtant, elle n'est en rien la mère de cette musique et de cette culture nées cinq années avant que la chanteuse et productrice ne vienne y fourrer son nez. Cependant, il faut reconnaître une chose: elle est bien celle qui a propulsé le rap dans une ère industrielle et commerciale, celle qui, avant tout le monde, a compris qu'il y avait des millions à se partager en exploitant ce filon naissant.

Sylvia Robinson, considérée à la fois comme une entrepreneuse géniale et comme une traîtresse à l'esprit qui habitait le hip-hop des débuts, a marqué l'histoire de la musique moderne. Par ses chansons, par son originalité, et par son incroyable sens du coup.

La guitare n'est pas un instrument d'hommes

Comme le rap, Sylvia Vanderpool, de son vrai nom, est une enfant de New York. Poussée très tôt vers la musique par des parents mélomanes, elle montre dès la préadolescence des prédispositions pour le chant. Sa grande sœur, d'ailleurs, est chanteuse lyrique. Mais c'est le jazz, le blues, les classiques country et le rhythm & blues qui ont ses faveurs. «Je chantais depuis mes 11 ou 12 ans, racontait-elle au magazine Dazed en 2000, lors d'une de ses très rares interviews. Le week-end, je partais loin de l'école pour chanter dans des revues. Puis, mon beau-frère m'a emmenée voir différentes maisons de disques, et ainsi de suite. C'est comme ça que j'ai commencé dans le métier.»

En 1950, Sylvia a 15 ans lorsqu'elle est découverte par un agent de Columbia. Elle est invitée à chanter avec le trompettiste Hot Lips Page sur le morceau «Chocolate Candy Blues», sexuellement assez explicite, et signe ensuite sur le label Savoy.

Dans ce même label, il y a un guitariste de studio originaire du Kentucky, Mickey Baker. Little Sylvia le rencontre plusieurs fois à partir de 1953, jusqu'à ce qu'il devienne son professeur de guitare. À l'époque, le bonhomme est très certainement le gratteux le plus demandé dans la scène rhythm & blues new-yorkaise. C'est notamment lui qui tient le manche sur le classique «I Put A Spell On You» de Screamin' Jay Hawkins, sur «Losing Hands» de Ray Charles ou encore sur «Cladonia» de Louis Jordan. «Dès que j'ai appris à jouer de la guitare, j'ai eu envie d'écrire des chansons», rembobine Sylvia Robinson.

Très vite, les deux compères fondent un duo: Mickey & Sylvia. Leur premier succès, et pas des moindres, est le titre «Love Is Strange», sorti trois ans après leur rencontre et vendu à plus d'un million d'exemplaires. Un rhythm & blues aux influences latines savoureuses qui connaîtra une seconde vie en figurant sur la bande originale du film Dirty Dancing en 1987. Déjà, Sylvia laisse éclater ses talents d'arrangeuse, bien loin de laisser le monopole de la direction musicale à son compère masculin.

Avoir toutes les cartes en main

Après plusieurs autres succès, que ce soit sous leur nom («Baby You're So Fine», «Love Will Make You Fail In School»...) ou pour leurs amis Ike & Tina Turner («It's Gonna Work Out So Fine»), les deux larrons vont être séparés par la vie.

Sylvia, désormais en solo, a rencontré un jeune entrepreneur, Joe Robinson, avec lequel elle prévoit de se lancer dans la production musicale et de monter une maison de disques. Mickey part quant à lui en Angleterre au début des années 1960 pour travailler avec le groupe Fleetwood Mac, puis déménage à Paris. L'arrivée du premier enfant de Joe et Sylvia les pousse à déménager dans le New Jersey, à stopper le rythme des tournées (que Sylvia déteste), et à se concentrer sur la création d'All Platinum Records, leur nouvelle structure, et de leur studio nommé Soul Sound. Un tournant majeur dans leur vie.

Joe Robinson a le sens des affaires. Ses investissements immobiliers lui rapportent gros, et le couple peut monter d'autres labels comme Horoscope, Mustang ou Turbo. Ils achètent également un club dans le Bronx, disposant ainsi de toutes les structures possibles pour produire, diffuser et financer des disques. Ils signent plusieurs artistes dont leur première grande réussite: le trio vocal The Moments et leur single «Love On A Two-Way Street», sorti en 1970 et composé par Sylvia Robinson et Bert Keyes. Son introduction instrumentale est bien connue des amateurs de rap (et au-delà): le tube «Empire State Of Mind» de Jay-Z et Alicia Keys, sorti en 2009, la sample allègrement.

Se renouveler

Les succès de l'entreprise familiale s'enchaînent. Sylvia Robinson s'épanouit dans la gestion artistique, parvenant en même temps à élever ses trois enfants –ce qui, à l'époque et aujourd'hui encore, n'a rien d'anodin. Au four et au moulin, elle participe, que ce soit à la production ou à l'écriture, aux réussites de nombreux morceaux du début des années 1970: «I'll Erase Away Your Pain» de The Whatnauts, «Sweet Sweet Tootie» de Lonnie Youngblood, mais surtout «Your Precious Love» de sa protégée Linda Jones.

Le 14 mars 1972, cette dernière meurt à l'âge de 27 ans des conséquences du diabète. Sylvia est dévastée. La douleur lui inspire plusieurs chansons dont une qu'elle proposera au grand Al Green, qui la refusera. Qu'à cela ne tienne, c'est elle qui la chantera, ou plutôt qui la susurrera: «Pillow Talk» sort sur son premier album solo du même nom et atteint la première place des charts soul américains, les Best Selling Soul Singles, comme on les appelait alors. Un titre qui fait monter la température, aux références sexuelles explicites (ce qui lui vaudra d'être écourté par beaucoup de radios), et annonçant dès 1973 les prémices du disco.

Les années 1970 filent à une vitesse folle. Sylvia Robinson sort trois autres albums mais se concentre principalement sur la gestion d'All Platinum. En 1975, elle tente un coup: racheter la firme GRT qui détient alors le catalogue de Chess Records, label phare de Chicago qui a fait éclore des artistes tels que Chuck Berry, Muddy Waters, Willie Dixon, Etta James ou encore Howlin' Wolf durant les années 1950 et 1960. Mais la magie n'opère pas. Cette coûteuse opération et le peu de retombées mettent leur structure dans le rouge. Il faut alors changer son fusil d'épaule, se renouveler. Et vite.

Joyeux anniversaire!

Nous sommes le 6 mars 1978, jour de l'anniversaire de Sylvia Robinson. Pour fêter ses 42 ans, elle se rend avec quelques amis au Harlem World Disco, une discothèque new-yorkaise bien connue. «Mon mari Joe avait engagé des DJ locaux pour mettre l'ambiance, et ils avaient ce MC avec eux, se souvient-elle. Je n'avais jamais entendu de rap jusqu'alors. J'ai trouvé cela fabuleux. À cet instant, j'ai su que je devais enregistrer cette musique. C'est Dieu qui me montrait la voie, vous comprenez?» Sylvia réside depuis quelques années dans le quartier de Harlem, plus précisément à Sugar Hill, sa partie chic. Elle le sait: son prochain label ainsi que le premier projet qui en sortira seront nommés d'après ce symbole de la réussite noire américaine.

Le lendemain, elle se lance dans la composition d'un titre empruntant, au culot, une partie entière de la chanson «Good Times» de Chic, sortie quelques semaines plus tôt. Puis, elle se rend avec son fils dans une pizzeria du quartier, le Crispy Crust, et rencontre Big Bank Hank, 21 ans, Master Gee, 16 ans, et Wonder Like, 21 ans. Les trois sont castés dans la voiture des Robinson, à la sauvette, et sont engagés en se voyant promettre une avance de 1.500 dollars. Si cette avance n'a jamais été versée selon les musiciens, le groupe Sugarhill Gang et le label Sugar Hill Records, eux, sont bel et bien nés.

Sylvia Robinson emmène sa nouvelle troupe au studio d'Englewood. Là-bas, le groupe de musiciens studio Positive Force les attend. L'idée est simple: rejouer à l'identique le passage du morceau de Chic en boucle, et enregistrer les couplets par-dessus. En un après-midi, le titre est dans la boîte et les trois rappeurs retournent à leurs occupations.

À grand renfort de connexions dans des radios et des clubs, et alors que cela n'avait rien d'évident, Sylvia Robinson parvient vite à imposer son nouveau single, intitulé «Rapper's Delight». Car il faut bien comprendre une chose: à l'époque, le rap ne s'enregistre pas en studio, ne se couche pas sur disque. Il est une musique, une culture qui s'épanouit dans les rues, les squats, les block parties dans le Bronx et sur scène, et ce depuis les débuts du mouvement à l'été 1973. Transformer l'essai en single, c'est du jamais-vu. Mais cela fonctionne. Et pas qu'un peu.

Une main de fer

Le carton est instantané et inonde tout le pays en quelques semaines. Il dépasse vite les frontières américaines pour aller, au fil des mois voire des années, s'intégrer aux paysages musicaux anglais, français, allemand, australien... Puis partout. 15 millions d'exemplaires vendus, en voilà une performance. Et même si le groupe Chic, emmené par son leader Nile Rodgers, n'a absolument pas été prévenu ou crédité de cette reprise et obtiendra une compensation financière faramineuse mais non dévoilée, les caisses du nouveau label sont vite remplies et permettent de financer de nouveaux projets.

En produisant d'autres artistes rap à succès comme Grandmaster Flash & The Furious Five, West Street Mob (dont fait partie le fils de Sylvia) ou Funky Four Plus One, Sugar Hill Records devient le mastodonte des maisons de disques rap. Un label de musique noire fondé et tenu par des Noirs, comme l'avait été la grande Motown à la fin des années 1950 dans la soul music. En rachetant la concurrence qui patine, comme Enjoy Records (Spoonie Gee, Treacherous Tree, Funky 4+1...), Sylvia Robinson étend son empire rap et funk à vue d'œil.

Mais l'impératrice reste secrète. Elle est une femme d'affaires discrète, dure à la négociation, n'hésitant pas à demeurer opaque sur les contrats signés avec ses artistes. Elle a la réputation de ne pas leur donner l'avantage.

Mais ses activités de manageuse et de directrice artistique ne l'empêchent pas de retourner en studio pour son propre compte: en 1982, elle enregistre son dernier tube, «It's Good To Be The Queen», sur lequel elle s'essaie même au rap. Il s'agit d'une reprise du titre «It's Good To Be The King» de Mel Brooks, qui avait d'ailleurs connu un joli succès en France un an plus tôt et qui contient quelques extraits de «La Marseillaise».

Puisque sa recette fonctionne, d'autres monstres de l'industrie musicale se l'approprient. Les labels Columbia, Def Jam ou encore Profile vont vite prendre les devants et imposer un nouveau son rap new-yorkais à partir de 1984. Quelque peu dépassée, assise sur un joli pactole, Sylvia Robinson revend finalement Sugar Hill Records en 1986 à MCA après un long litige juridique entre les deux parties.

Le feu emporte tout

Fidèle à elle-même, Sylvia Robinson a fini sa vie dans la discrétion. Ses interviews furent très rares, et on entendit principalement parler de son influence dans le rap lors de rétrospectives ou de nombreuses affaires liées aux droits d'auteur. Plusieurs artistes ont fini par obtenir gain de cause et compenser les contrats signés à l'époque.

Le studio d'Englewood, là où la magie a opéré durant près de vingt ans, a été détruit en 2002 par un incendie qui a également emporté les bandes d'origine de nombreux hits comme «The Message» et «Rapper's Delight».

Sylvia Robinson est finalement décédée à 76 ans le 29 septembre 2009 des suites d'une attaque cardiaque, mais son empreinte sur l'industrie musicale américaine reste indélébile: The Mother of Hip-Hop doit se voir dédier un biopic, projet maintes fois reporté notamment en raison du décès en 2015 de son fils Joey qui devait coproduire le film. Il faudra pourtant bien cela pour raconter cette vie hors norme.

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