Culture

Carol Kaye, musicienne de studio dans la fosse aux lions

Temps de lecture : 5 min

Certains secteurs de la musique sont encore plus l'apanage de la gent masculine, comme celui des instrumentistes de studio. Carol Kaye a su y imposer durablement son style et sa ligne de basse.

Cinquante ans durant, elle a servi les plus grands et n'a jamais lâché sa basse, ni ses lunettes de soleil, qui la protégeaient contre les spots des studios. | Capture d'écran Magnolia Pictures & Magnet Releasing via YouTube
Cinquante ans durant, elle a servi les plus grands et n'a jamais lâché sa basse, ni ses lunettes de soleil, qui la protégeaient contre les spots des studios. | Capture d'écran Magnolia Pictures & Magnet Releasing via YouTube

Il y a cinquante ans, une bande de musiciens prodigieux régnaient sur les studios de Los Angeles. Si vous aviez besoin de pondre un hit, que les instrumentistes de votre groupe de rock n'étaient pas assez bons techniquement, s'il vous fallait des soldats capables de s'adapter à tous les types de sonorités, vous appeliez The Wrecknig Crew. À l'époque, pourtant, ils n'avaient pas de nom officiel. Ils se surnommaient «La Clique», parfois, mais étaient avant tout des hommes de l'ombre.

Au milieu de ces hommes, en bonne place, on ne comptait qu'une seule femme: Carol Kaye. Dans un milieu à la majorité masculine écrasante, celui des musiciens de sessions, elle est devenue une bassiste et guitariste au pedigree phénoménal, totalisant cinquante années de carrière et, selon la légende, environ 10.000 enregistrements.

Choisis ton camp, camarade

Dans un célèbre documentaire consacré au Wrecking Crew en 2008, un des membres de l'équipe l'affirme: «Si le harcèlement sexuel était légalement reconnu à l'époque, elle serait millionnaire après ce qu'on lui a fait subir.» Bien sûr, le ton est à la blague, mais tout de même. Cette phrase révèle les difficultés que Carol Kaye a dû surpasser pour s'imposer dans un univers compétiteur, disciplinaire et exigeant.

Les chiens ne font pas des chats. Carol Kaye naît le 24 mars 1935 d'une mère pianiste travaillant principalement dans des cinémas muets de la côte ouest, et d'un père tromboniste professionnel. Le jazz, les big bands, font partie de son quotidien. Mais, à la différence de ses parents, c'est vers la guitare qu'elle se dirige dès ses 13 ans.

«Si le harcèlement sexuel était légalement reconnu à l'époque, Carol Kaye serait millionnaire après ce qu'on lui a fait subir.»
«The Wrecking Crew», documentaire de Denny Tedesco

Très vite, elle commence à se produire dans les clubs de Los Angeles. «À l'époque, il n'était pas si inhabituel de voir des femmes jouer dans les clubs, je n'étais pas une exception. La différence, c'est que beaucoup de ces femmes ne faisaient cela que jusqu'au mariage.» Carol Kaye n'abandonnera jamais, allant jusqu'à jouer dans des clubs de strip-tease, comme le Gilded Cage. Elle, qui n'a jamais vu une femme nue de sa vie, se retrouve à les faire danser.

En 1957, elle est repérée par Robert «Bumps» Blackwell, immense producteur et chef d'orchestre travaillant notamment avec le soulman Sam Cooke. Il lui propose de venir enregistrer en studio, mais, à l'époque, il faut choisir son camp, camarade: si un musicien quitte les scènes des clubs jazz pour s'enfermer dans les cabines d'enregistrement, il perd sa place dans le milieu live. À 22 ans, elle doit déjà subvenir aux besoins de sa famille et elle choisit le confort financier en devenant la guitariste attitrée de Bumps Blackwell. Dans l'orchestre de ce dernier, basé aux Gold Star Studios à Hollywood, on trouve une flopée de pointures, dont certains compteront à l'avenir parmi les membres officieux du Wrecking Crew.

Grimper dans la hiérarchie

La guitare du hit «La Bamba» de Ritchie Valens, c'est elle. Celle de la version de «Summertime» de Sam Cooke, idem. Alors, un autre producteur, peut-être encore plus fameux, l'engage: Phil Spector, qui deviendra plus tard l'architecte du son des Beach Boys, entre bien d'autres. En attendant, il fait jouer Carol Kaye sans relâche. The Crystals, Frank Sinatra, Nancy Sinatra, Ike & Tina Turner… Elle sévit pour les plus grands, et jamais son nom n'est mis en avant: «Nous n'avions pas de beaux cheveux longs, ce genre de choses. On aurait dit qu'on revenait d'un champ de bataille. Les maisons de disques ont eu raison: elles nous ont gardés cachés.»

En 1963, alors qu'un bassiste ne se montre pas à une séance studio, elle se met à la basse, par accident. Elle ne lâchera plus jamais cet instrument, ni ses lunettes de soleil, qu'elle portait en permanence pour éviter d'être gênée par les spots lumineux des studios. Alors qu'au même moment, le bassiste le plus demandé de Los Angeles, Ray Pohlman, quitte son statut de musicien studio pour devenir compositeur et chef d'orchestre chez Capitol, elle prend sa place dans la hiérarchie.

Deux ans après, via Phil Spector, elle travaille avec les Beach Boys et joue la basse sur un grand nombre de leurs chansons comme les tubes «I Get Around» ou «Good Vibrations» (même si certaines sources affirment que les pistes qu'elle a enregistrées pour le second n'ont finalement pas été conservées). Entre 1963 et 1967, elle est de toutes leurs lubies musicales, de tous les albums, notamment Today!, Summer Days (And Summer Nights!!), mais surtout les géants de la pop sixties Pet Sounds, et Smile, l'album maudit qui ne sortira qu'en 2011 sous un autre nom et sous une forme proche de celle enregistrée quarante-cinq ans auparavant, et qui a été qualifié de «chef-d'œuvre en pièces détachées».

De son jeu de basse durant sa période surf music, elle dira plus tard: «Il faut juste accentuer la batterie. Tu doubles justes la rythmique, c'est aussi simple que cela. Tu peux faire ça pendant des années, et c'est ce que nous avons fait, durant des années.» Modeste.

Des cartons en pagaille

Ça, c'est pour CV, qui devient mirobolant lorsque l'on réalise que dans les années 1960, elle a joué pour Ray Charles, The Byrds, The Supremes, Joe Cocker, Stevie Wonder, Simon & Garfunkel, Four Tops, Barbara Streisand ou encore The Temptations. Des cartons en pagaille. Elle est, surtout, durant la suite de sa carrière, attitrée aux enregistrements de bandes originales de films et de musique d'illustration, côtoyant les immenses arrangeurs et compositeurs Lalo Schifrin, Quincy Jones ou encore David Axelrod. Durant vingt années, la musique américaine porte sa patte, sans que le grand public ne soupçonne son existence.

«Les hommes s'imaginent que la basse leur revient à cause de son aspect sexuel. Quelqu'un qui joue avec ses couilles, eh bien, c'est moi.»
Carol Kaye, bassiste

Ce qu'il y a de fascinant chez Carol Kaye, c'est cette capacité à relativiser sa place dans un monde d'hommes. Car, à l'époque, malgré les quelques choristes, elle est la seule femme à exercer à un tel niveau d'exigence. «Je me sentais égale aux hommes, et ils pensaient la même chose, confiait-elle à la télévision américaine. Ils pouvaient être taquins, dire que je jouais bien pour une fille, et je leur répondais qu'ils jouaient bien pour des mecs.»

«Une note n'a pas de sexe»

Pourtant, il faut, encore aujourd'hui, qu'elle défende sa place dans l'histoire de la musique américaine. Car elle est parfois contestée. En témoignent les déclarations de Hal Blaine, batteur et pilier du Wrecking Crew, en 2015: «Elle n'aurait jamais dû figurer dans le documentaire [“The Wrecking Crew”]. Elle est ridicule, c'est une saboteuse. On est tous sous le choc. Carol faisait parfois partie d'un groupe de sept guitaristes. Elle n'a jamais fait partie du Wrecking Crew. Ray Pohlman était l'un des plus grands arrangeurs, et l'un des plus grands bassistes de son temps.»

Le membre du Crew enfonce le clou: «Carol Kaye a le culot de s'attribuer tout le crédit de l'époque. Elle veut être connue comme “la première dame de la basse”. Elle ne l'est pas, et ne l'a jamais été. Les bassistes se moquaient d'elle.» Des propos très durs, mais à prendre avec des pincettes: Ray Charles, Brian Wilson ou David Axelrod ont tous loué les talents de Carol Kaye, le second allant même jusqu'à la considérer comme «le plus grand bassiste du monde».

Dans une interview de 2014, Carol Kaye avait ces paroles fantastiques: «Une note n'a pas de sexe. Soit tu la joues bien, soit tu la joues mal. Certaines personnes ne peuvent pas envisager cela, des hommes surtout. Ils veulent toujours croire que c'est un homme qui joue la basse à cause de l'aspect sexuel de l'instrument.»

Et la bassiste à la langue bien pendue de finir sur une note magistrale: «Si tu entends quelqu'un qui joue avec ses couilles, eh bien, c'est moi.» Compris?

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