Culture

Mary Lou Williams, la pianiste d'Atlanta qui parlait aux morts

Temps de lecture : 8 min

Durant soixante-dix ans, cette figure du jazz new-yorkais a dû se battre musicalement, financièrement et contractuellement pour être enfin reconnue à sa juste valeur.

Portrait de Mary Lou Williams à New York en 1946. | William P. Gottlieb (1917-2006), photographie restaurée par Adam Cuerden / Division musicale de la Librairie du Congrès via Wikimedia – Montage Slate.fr
Portrait de Mary Lou Williams à New York en 1946. | William P. Gottlieb (1917-2006), photographie restaurée par Adam Cuerden / Division musicale de la Librairie du Congrès via Wikimedia – Montage Slate.fr

Mary Lou Williams jouait «comme un homme», disait-on. Cette seule expression suffit à représenter les difficultés que cette pianiste d'exception, qui ne s'est pas contentée de jouer avec les plus grands, mais qui les a aussi instruits, à dû surmonter durant sa longue carrière. Elle est l'une des très rares musiciennes, hommes et femmes confondus, à avoir été active dans les différents courants du jazz, allant des années 1930 aux années 1970.

Sa vie est celle d'une lutte intense pour préserver son intégrité face aux pressions liées à son genre, face aux promoteurs douteux, au manque de considération et d'argent. Longtemps déconsidérée par les grands récits de l'histoire du jazz, elle a, tardivement, fini par se faire reconnaître. Non sans heurts et sans échecs.

Une connexion avec l'au-delà

Pour bien se rendre compte du génie de Mary Lou Williams, il suffit de figurer qu'à 3 ans, elle pouvait déjà rejouer des mélodies au piano sans savoir lire la musique. Elle naît à Atlanta, le 8 mai 1910, dans une famille très pauvre. Sa mère est domestique dans une maison de Blancs. Le racisme est quotidien, ancré, violent. Alors, ils déménagent à Pittsburgh, mais pour le subir de plus belle. Mary grandit dans cet environnement, dans cette injustice qui, toute sa vie, sera à combattre. Dès ses 6 ans, élevée à la musique religieuse, elle se produit dans de petits concerts en étant rémunérée. Ce professionnalisme sera également un cheval de bataille.

Si le destin lui a mis des bâtons dans les roues, il l'a aussi dotée de formidables dons. Une oreille, d'abord, mais aussi une mémoire infaillible. C'est ce qui lui permet, à 12 ans seulement, de recueillir les louanges de Thelonious Monk ou de Louis Armstrong, ébahis par sa précocité. À tel point qu'un mysticisme l'entoure: petite, son regard est habillé d'un voile, stigmate d'une naissance mouvementée. Dans une certaine frange de la communauté noire du sud des États-Unis, cela signifie que l'enfant a une connexion avec l'au-delà, qu'il peut communiquer avec les défunts. Elle est en proie à des visions jusqu'à l'âge adulte. Il faudra, parfois, l'attacher au lit pour ne pas qu'elle se blesse, effrayée par ces apparitions. Déjà, la vie de Mary Lou Williams est placée sous le signe de l'extraordinaire.

Elle devient vite une instrumentiste convoitée. À la fin des années 1920, les femmes du jazz sont cantonnées au chant, les autres pianistes au classique. À tel point que, malgré ses talents hors normes, elle peine à trouver une formation pour l'accueillir. Elle rejoindra finalement The Twelve Clouds Of Joy, mais en tant que manageuse. Ce n'est que quelques mois plus tard qu'elle est intégrée comme pianiste puis en devient la meneuse. En même temps, comment auraient-ils pu se priver d'une telle virtuosité? Son mari, John Williams, est également dans le groupe, et plusieurs futurs très grands y défilent comme Ben Webster, qui sera un jour son amant, ou encore Lester Young.

Une figure du jazz new-yorkais

Cette époque, cette jeunesse, est certainement ce qu'elle n'aura de cesse de vouloir retrouver toute sa vie. Durant plus de dix ans, Mary Lou Williams composera des centaines de morceaux dans un style oscillant entre le jazz, le blues, le ragtime, le boogie-woogie… De 1936 à 1940, sa formation tourne beaucoup à New York puis dans le sud des États-Unis. Être femme noire dans l'Amérique de Jim Crow n'a rien de plaisant, la dureté de son traitement la déprime. De plus, au détour d'une date dans sa ville natale d'Atlanta, un ami de la famille vient la voir jouer. Après le concert, il l'emmène voir un homme qui se présente comme son père. Elle a en fait vécu dans le mensonge toute sa vie, élevée par un beau-père qu'elle croyait être son parent biologique. Le choc est terrible. C'est la seule fois qu'elle verra cet homme de sa vie.

Cette époque la construit comme une femme rebelle. Le groupe est terriblement sous-payé partout où il se produit. Mais, un soir, lors d'une prestation à New York, alors qu'elle constate l'écart gigantesque entre une salle pleine à craquer et leur cachet dérisoire, elle décide de s'arrêter de jouer à la moitié du concert. The Twelve Clouds of Joy quittent la scène et ne remonteront que si la paie est revue à la hausse. Mary obtient gain de cause, et le salaire triple en quelques minutes. Mary Lou Williams, c'est cela: une forte tête qui n'a pas froid aux yeux, dont le talent l'autorise à porter des exigences qu'aucune autre femme instrumentiste de jazz ne pourrait porter. Cela lui jouera bien des tours plus tard, mais pour le moment, en cette période de Seconde Guerre mondiale, elle est encore considérée, et obtient sa carte au Local 802, l'un des principaux syndicats de musiciens de l'époque. Ce n'est pas rien, loin de là.

Après avoir quitté le groupe en 1942, elle joue un temps pour Duke Ellington et devient une figure du milieu jazz new-yorkais, faisant de son appartement un lieu de retrouvailles prisés par les musiciens. Au fil des ans, elle a embrassé la grande vague be-bop et est devenue une amie et un mentor pour des monstres sacrés tels que Charlie Parker, Thelonious Monk, Budd Powell ou Dizzy Gillespie. Elle a son propre show radio, et, surtout, compose encore et encore. Jusqu'à ce qu'une idée lui vienne: écrire un concert en douze parties, toutes correspondant à un signe du Zodiac. Situé aux croisements de la musique classique et du jazz, Zodiac Suite, sorti en 1945, est son premier succès discographique solo. C'est le tournant de sa carrière, et de sa vie. Alors que tout devrait lui sourire, les choses commencent malheureusement à se compliquer.

Le vent tourne

Cette même année 1945, elle a l'idée de monter un grand spectacle autour de Zodiac Suite au Town Hall de New York, s'inspirant d'un célèbre concert de son ami Duke Ellington au Carnegie Hall deux ans plus tôt. Si le début du concert se déroule bien, malgré le manque de répétition de très nombreux musiciens engagés, c'est lorsque le morceau «Roll Em» arrive que les choses se corsent. Quelques jours après la prestation, elle expliquait à un journaliste américain: «Je crois que, à un moment donné, le chef d'orchestre a perdu le fil. Tout le monde semblait lire une partition différente, et je n'oublierai jamais les grands yeux de Ben Webster qui se sont mis à me fixer. Je me souviens lui avoir hurlé: “Compte jusqu'à huit et joue le [repère dans la partition]!” On a fini par s'en sortir.»

Le concert est plutôt bien accueilli, mais plus par son audace que par son exécution. Pour Mary, c'est un gros coup au moral. D'autant que les bandes du concert sont ensuite volées par l'un des producteurs et ne referont surface qu'en 1991, dix après la mort de Mary Lou Williams, qui ne les a jamais entendues. Ça n'est pas le premier vol de son œuvre qu'elle subit, et ce ne sera pas le dernier.

La plupart des musiciens qu'elle a aidés durant les années 1930-1945 lui tournent le dos.

Les années 1950 arrivent. Mais la pianiste n'est plus à la page. Le be-bop n'est plus le sous-genre phare, elle est trop âgée pour incarner l'avant-garde, et trop femme pour que les critiques continuent à la soutenir. Elle part pour Londres en 1952 afin d'y donner une série de concerts, mais les paies ne couvrent pas ses dépenses courantes. Elle emménage finalement à Paris, sans le sou, vivant grâce à ses connaissances dans le milieu, puis revient aux États-Unis, désabusée par ce manque de considération.

Mary Lou Williams aurait pu, à cette époque, être célébrée pour son influence dans le jazz. Au lieu de cela, la plupart des musiciens qu'elle a aidés durant toutes ces années lui tournent le dos. Parce qu'elle était une femme très endettée (auprès d'ABC notamment), certes, mais aussi parce que ces mêmes musiciens étaient aussi, souvent, victimes des promoteurs et des contrats peu avantageux. Ce sentiment d'abandon se confirme lorsqu'on lui retire ses droits à l'Ascap l'équivalent de la Sacem aux États-Unis, dès 1952.

La critique en pleine face

Une autre injustice, certainement la plus terrible, lui tombe aussi dessus, en 1951. Sept ans plus tôt, alors qu'elle est encore considérée comme une figure du jazz, elle enregistre un morceau qui rencontre un petit succès, «Satchel Mouth Baby», avec un certain Snub Mosley au trombone. Elle le publie sous son nom, mais ne pense pas, naïvement, à le protéger, à en déposer le copyright auprès de l'Ascap. En 1951, donc, un groupe populaire, Bill Johnson and His Musical Notes, reprend ce morceau en le rebaptisant «Pretty Eyed Baby». Puis, c'est un autre groupe, de jazz cette fois, qui s'en empare. L'un de ses membres n'est autre que Snub Mosley, qui revendique la paternité du morceau et réclame un million de dollars à Mary Lou Williams. Elle est en tort, et acculée financièrement. D'autres artistes peu scrupuleux s'attaqueront à son catalogue non protégé. Au moins deux autres plaintes du même genre finissent de la mettre à terre, et de la forcer à se réinventer.

Elle entreprend alors de composer quelques-uns de ces disques les plus marquants, notamment The First Lady Of The Piano. Enregistré à Londres dans un genre moderne et économe, il est dans les clous de l'époque. Trop, peut-être. L'album est très controversé, fait débat entre les anciens et les modernes, entre les modernistes et les traditionalistes du jazz. Mary Lou Williams prend la critique en pleine face. Sa rancœur grandit, son incapacité à briller, ces bâtons qu'on lui met dans les roues, la frustrent au plus haut point. Elle ne veut plus être une sidewoman. Alors, quand le grand Louis Armstrong lui propose une place de pianiste dans son groupe parisien, elle refuse.

Elle n'a plus le choix: Mary Lou Williams, ruinée, blessée, déconsidérée, se retire du jazz, préférant se consacrer à la création d'une fondation, Bel Canto, qui vient en aide aux musiciens en difficulté, notamment ceux en proie à des addictions. Elle voue une méfiance (presque une haine) envers les agents et les promoteurs qui ont tant profité d'elle. De son talent, elle n'a presque rien gagné financièrement. Et puis, lorsque son ami Charlie Parker décède en 1955 des suites de ses nombreuses dépendances, elle se convertit au catholicisme, et renoue avec son enfance.

Vers la réhabilitation

Les années passent, et transforment Mary Lou Williams en femme pieuse, discrète et altruiste. Si certains voient cela comme un renoncement, comme une façon à se conformer aux attentes de la société patriarcale, elle y voit plutôt un sens trouvé à sa vie. Ce n'est qu'à la fin des années 1960, sous l'impulsion de son agent, qu'elle trouve finalement le moyen de lier sa musique, le jazz, à sa foi. C'est un renouveau qui est en marche. Elle se prend de passion pour le saint péruvien Martin de Porrès (1579-1639), et lui dédie en 1963 un album composé de chants religieux pénétrants, Black Christ Of The Andes. Son œuvre se tourne vers les voix, les harmonies, jusqu'à ce qu'elle sorte une série de messes entre 1964 et 1975 (dont la superbe «Mary Lou's Mass»), qui lui permettent de réaliser l'un de ses rêves: se produire au Vatican. Elle est célébrée par le monde catholique, puis, de nouveau, par la critique. Cette musique, c'est ce qu'elle appelle «le jazz des âmes troublées». Grâce à cette musique religieuse qu'elle jouait à l'âge de 3 ans, elle boucle une boucle vieille de cinquante ans.

Enfin, Mary Lou Williams est reconnue pour l'ensemble de son œuvre. L'autodidacte prodige, qui misait tout sur sa sensibilité musicale et sa mémoire, finit par trouver un poste d'enseignante à la prestigieuse Duke University. À ses élèves, elle apprend principalement l'histoire du jazz, qu'elle connaît sur le bout des doigts. Avant de décéder en 1981, elle a le temps de sortir deux disques majeurs: l'excellent Free Spirits en 1975, puis le live Embraced, enregistré avec le pianiste Cecil Taylor en 1978 au Carnegie Hall. Si le premier est plus intéressant musicalement, méconnu, le second sera son dernier succès.

Trois ans avant sa mort d'un cancer, Mary Lou Williams déclarait à la radio américaine: «J'ai aidé un grand nombre d'artistes. J'ai commencé à une époque où il y avait beaucoup d'entraide. Chaque fois que j'en ai eu l'occasion, dans n'importe quelle ère, j'essayais d'aider.» Tous ne lui ont pas rendu la pareille, loin de là. Mais, depuis quarante ans, son œuvre est peu à peu réhabilitée, repeuplant progressivement les livres d'histoire et la mémoire jazz collective. Ce n'est que justice pour celle qui, comme toute pionnière, fut une grande battante.

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