Culture

Nadia Boulanger, femme de l'ombre et d'influence du milieu classique parisien

Temps de lecture : 8 min

Immense connaisseuse de la musique classique du XXe siècle, «celle qui entend tout» était une pédagogue hors du temps à qui certains des plus grands compositeurs et chefs d'orchestre doivent énormément.

«Elle était dans une sorte d’intemporalité et ne parlait que de choses essentielles», dixit Émile Naoumoff, son dernier élève. | Agence de presse Meurice via Wikimedia Commons
«Elle était dans une sorte d’intemporalité et ne parlait que de choses essentielles», dixit Émile Naoumoff, son dernier élève. | Agence de presse Meurice via Wikimedia Commons

La rue Ballu n'est pas bien grande. Coincée entre deux artères importantes, la rue Blanche et la rue de Clichy, elle est un énième exemple parisien du mélange d'architecture haussmannienne et d'immeubles construits dans les années 1970. Au numéro 36, peu après le siège de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), on trouve aujourd'hui un magasin de cycles, et une grande porte d'angle.

C'est là, avant que les biclous n'y prennent racine, que certaines des plus belles pages de l'histoire de la musique parisienne se sont écrites. Dans les étages, vivait Nadia Boulanger. Dans le milieu, on l'appelait «Mademoiselle». Mais Igor Stravinsky, lui, l'appelait «celle qui entend tout».

Dans ses appartements, Nadia Boulanger organisait tous les mercredis des cours d'analyse qui ressemblaient plutôt, selon celles et ceux qui ont eu la chance d'y participer, à des «émerveillements musicaux». Des années 1950 à sa mort en 1979 (à l'âge de 92 ans), de très nombreux compositeurs, professeurs ou théoriciens de la musique s'y donnaient rendez-vous pour étudier une œuvre et écouter Mademoiselle la disséquer, en faire ressortir les moindres variations et intérêts. De véritables masterclass données par celle qui est considérée aujourd'hui encore comme l'une des plus grandes pédagogues musicales du XXe siècle. Si ce n'est la plus grande.

L'artiste et la cérébrale

Toute sa vie d'adulte, Nadia Boulanger a enseigné la musique aux plus grands. Elle prenait sous son aile des musiciens triés sur le volet qui suivaient ses cours soit chez elle, soit au Conservatoire américain de Fontainebleau, dont elle fut la directrice durant près de trente ans. Aaron Copeland, Quincy Jones, Michel Legrand, Igor Markevitch, Lalo Schifrin, Astor Piazzolla ou encore Jean Françaix: la liste de ses disciples est interminable.

Dans cette liste, on trouve un autre nom, celui d'Émile Naoumoff. En 1970, sa famille quitte la Bulgarie pour tenter de rencontrer Nadia Boulanger et lui faire prendre conscience du talent de cet enfant prodige. Émile a 7 ans et, le rideau de fer étant encore bien solide, les informations passent mal à l'Est: «Elle pouvait très bien être décédée, nous n'avions aucun moyen de le savoir depuis la Bulgarie, se rappelle-t-il. C'est un pari fou qu'a pris mon père, celui de tout quitter pour elle.» Émile Naoumoff sera le dernier élève de Nadia Boulanger.

«Elle exerçait une sorte de puissance esthétique qu'elle imposait sur le Paris éclectique des années 1930.»
Émile Naoumoff, pianiste et dernier élève de Nadia Boulanger

Qu'est-ce qui peut bien pousser une famille entière à laisser son pays derrière elle dans l'espoir qu'une femme apprenne la musique au plus jeune de ses enfants? Pour le comprendre, il faut retourner à l'aube du XXe siècle. Nadia Boulanger est née en 1887 dans une famille de musiciens. Son père est alors âgé de 72 ans, et sa mère a quarante ans de moins. En 1893, cette princesse russe et cantatrice donne naissance à une seconde fille, Lili. Son mari meurt en 1900.

Les deux sœurs montrent des prédispositions musicales exceptionnelles, surtout Lili. Elles composent toutes les deux et deviennent vite des indissociables, une paire de jeunes femmes qui, bien qu'évoluant dans un monde misogyne, parviennent à exister grâce à leur talent. Surtout Lili, qui semble être la plus inspirée, tandis que Nadia, élève de Gabriel Fauré, paraît être plus cérébrale, plus théoricienne que créatrice. La grande sœur apprend toutes les ficelles du métier à Lili qui deviendra, en 1913, grâce aux enseignements de Nadia, la première femme à remporter le prix de Rome en composition musicale.

Depuis sa naissance, Lili a une santé extrêmement fragile. Elle décède en 1918, à seulement 24 ans. «Nadia a continué à vivre en vouant une certaine forme de culte à sa sœur, avance Émile Naoumoff. En devenant une professeure de plus en plus prisée, c'est un peu comme si elle n'avait jamais arrêté d'enseigner à Lili.» Entre les deux guerres, les cours de Nadia Boulanger acquièrent une telle réputation que des étudiants du monde entier s'y inscrivent.

Mondaine, elle devient aussi une caution intellectuelle et musicale pour les salons d'idées de la princesse de Polignac ou des époux Dujarric, aréopages de bourgeois et de mécènes qui aidèrent bien des musiciens. «Elle exerçait une sorte de puissance esthétique qu'elle imposait sur le Paris éclectique des années 1930», commente son ancien élève. Son mythe grandit, tout comme son amitié avec Igor Stravinsky, qui vivra lui aussi un temps au 36, rue Ballu avec sa mère.

Le contraire de la tendresse

Stravinsky et Nadia Boulanger partent pour les États-Unis au début de la Seconde Guerre mondiale. À son retour, Mademoiselle n'est plus en état de grâce à Paris. On voit d'un mauvais œil les riches qui ont quitté le pays pour se réfugier à l'étranger. «Elle incarnait déjà le vieux monde», souffle Émile Naoumoff. Elle reprend tout de même la direction du Conservatoire américain de Fontainebleau, et se remet à donner des cours dans l'appartement de la rue Ballu (où était installé un vrai orgue à tuyaux, chose rarissime).

«Ce sont surtout des élèves américains qui venaient, ajoute Naoumoff. Elle avait une grande influence musicale aux États-Unis. Elle était déjà allée enseigner jusqu'au Texas en 1924 pour parler de la musique moderne française, de Debussy et de Stravinsky comme révolutionnaires, et de Fauré comme passéiste. Elle avait une grande aura pour les non Français. Mais en France, elle était dénigrée.»

Émile Naoumoff poursuit son éloge: «De nombreux professeurs sont des gourous. Ils se prétendent comme tels et ont une fascination d'eux-mêmes. C'était le cas d'Olivier Messiaen, d'Henri Dutilleux, de Iannis Xenakis, de Pierre Boulez… C'étaient des personnages écrasants autour desquels un culte se formait. Mademoiselle Boulanger, elle, avait cette humilité en elle qui faisait qu'elle n'écrivait pas de livre, qu'elle ne passait pas à la télévision. Elle était extrêmement austère. Au fond, elle enseignait au mérite, il n'y avait pas de concours, pas de passe-droit, pas de favori.»

Tout de même, en étant son dernier élève durant un peu plus de neuf ans, le jeune Émile Naoumoff, pianiste aujourd'hui mondialement reconnu, était un peu l'élu. Ses semaines se partageaient entre le Conservatoire national supérieur de musique et le 36, rue Ballu. Chez Mademoiselle, il se rendait quatre fois par semaine: trois cours particuliers de trois heures et une heure au sein du fameux cours d'analyse, où il se tenait à côté de Nadia Boulanger, et était souvent invité (ou forcé) à jouer ce que la professeure souhaitait faire écouter à l'audience. Il était peut-être «un vieil homme dans un corps d'enfant», mais aussi un enfant au milieu d'une foule d'adultes.

«Le fait de ne pas être compositrice lui donnait une ouverture que des gens comme Messiaen n'avaient pas car ils ne pensaient qu'à leur propre musique.»
Émile Naoumoff, pianiste et dernier élève de Nadia Boulanger

Ces scènes hebdomadaires, on les retrouve dans un documentaire de Bruno Monsaingeon datant de 1973, mais diffusé en 1977. On y constate la force de Nadia Boulanger, son autorité, son amour pour la musique. Émile Naoumoff est là, derrière elle. «Elle avait une voix très grave, elle n'était pas tendre, se souvient-il. Au contraire, elle parlait un peu comme une philosophe, hors du contexte du moment. Elle était dans une sorte d'intemporalité et ne parlait que de choses essentielles. Le fait de ne pas être compositrice lui donnait une ouverture que des gens comme Messiaen n'avaient pas car ils ne pensaient qu'à leur propre musique. Pour eux, l'enseignement, c'était “soyez comme moi”. Pas pour Nadia.»

Un autre de ses élèves, Daniel Barenboim, disait: «Nadia Boulanger était une personne très stricte, inflexible. J'ai appris avec elle l'étude du contrepoint et de la composition. Mais j'ai également retenu d'elle un principe essentiel: il faut unir l'émotion et l'analyse. Ainsi, il est nécessaire de connaître la structure d'une pièce pour lui apporter un contenu émotionnel, comme il faut structurer ses émotions pour bien interpréter la musique.»

Laisser l'élève s'exprimer

Si son influence rayonne notamment chez les Américains, le milieu de la musique parisienne l'oublie peu à peu. À tel point que lorsque le jeune Émile Naoumoff se rend à ses cours au Conservatoire, il réalise que certains pontes sont convaincus que Nadia Boulanger est décédée. Quand ils apprennent finalement le contraire, l'élève entend ses professeurs lui répéter: «Que dirait Mademoiselle si elle vous entendait jouer comme cela?» Chacun fait attention à ce qu'il dit à Émile, de peur qu'il le répète à sa maîtresse. «Elle était tout de même crainte», affirme le musicien.

Nadia Boulanger a enseigné à certains des plus grands compositeurs et chefs d'orchestre du XXe siècle. Elle a également aidé des noms plus connus dans la musique populaire, comme Quincy Jones ou Michel Legrand, entre bien d'autres. «Elle n'a pas appris à Quincy Jones à écrire du jazz, mais elle lui a fait comprendre que l'intuition ne suffit pas», raconte Émile Naoumoff.

Même les plus grands n'hésitent pas à lui demander conseil: «George Gershwin, qui avait de grands succès à Broadway, voulait que Maurice Ravel soit son professeur. Ravel écrivit alors à Nadia en lui disant: “Ce Gershwin veut encore plus. Mais en lui apportant ce qu'il pense lui manquer, nous risquons de casser ce qu'il est réellement.” Une grande preuve d'humilité de la part de Ravel. Finalement, Mademoiselle reçut Gershwin et lui expliqua qu'elle considérait l'inné comme plus important que l'acquis. Elle faisait en sorte que l'un n'écrase pas l'autre. Elle était comme ça, sans culte de la personnalité.»

Nadia Boulanger croise aussi la route d'Astor Piazzolla au moment où celui-ci écrit des tangos pour gagner sa vie, bien avant de se mettre à révolutionner le genre. «En travaillant avec Mademoiselle, raconte Naoumoff, il se mettait à écrire des sonates dans le style de Haydn pour ses leçons. Mais elle lui demandait: “Quelle est votre véritable influence, votre inspiration? Que voulez-vous exprimer en musique, au-delà de ce que vous venez chercher chez moi?” Quand il lui a parlé du tango argentin, elle lui a tout de suite demandé de lui en faire une démonstration, mais il n'a pas osé le faire, car c'était considéré comme une musique impure.»

Sous son style vieille France et ses allures très XIXe siècle se cachaient en fait une ouverture d'esprit gigantesque et une vraie bienveillance envers ses élèves. «Elle paraissait physiquement très psychorigide, un peu vieille nonne. C'était peut-être un moyen de s'imposer en tant que femme dans un monde d'hommes.»

Victime d'injustice?

Plusieurs années après la mort de sa professeure, Émile Naoumoff s'est mis à accumuler des informations sur la vie de Nadia Boulanger. Il se murmure notamment que c'est elle qui aurait dû être la première femme à obtenir le prix de Rome, et non sa sœur, mais que le jury, censé juger les œuvres anonymement, l'aurait rétrogradée à la seconde place par deux fois (en 1907 et 1908), alors qu'elle devait gagner.

C'était une période durant laquelle on ne faisait pas gagner une femme, et la grande autorité musicale et masculine française de l'époque, Camille Saint-Saëns, le lui avait bien fait comprendre. La victoire de sa sœur Lili quelques années plus tard représente à la fois une victoire pour Nadia, mais aussi un terrible affront. La bûcheuse est dépréciée, la talentueuse portée aux nues.

Aujourd'hui, le statut de Nadia Boulanger se lit dans les livres d'histoire. Si bien que certains grands compositeurs, Leonard Bernstein en premier lieu, se targuent d'avoir été son élève, alors que la réalité est bien différente. «Il a laissé croire qu'il l'était, s'amuse Émile Naoumoff. Bernstein était un personnage hors de toute norme. Il y a des caractères qui correspondent à un temps, à une époque. Nadia ou lui seraient hors du temps aujourd'hui. Elle voulait tant que l'individu se construise en dehors de ses propres schémas à elle, que ses élèves ne sentent pas le besoin de lui rendre quoi que ce soit. La plupart des génies sont narcissiques, et elle a enseigné à des génies qui ont éclos et n'ont plus eu besoin de retourner la faveur. Ils font ce qu'elle leur a dit de faire: se construire, et devenir qui ils étaient.» Émile Naoumoff, lui, ne l'a jamais oubliée.

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