Culture

Wendy Carlos, la femme trans qui a repoussé les limites du synthé

Temps de lecture : 10 min

Cette grande dame de l'expérimentation électronique a notamment travaillé avec Robert Moog et signé «Switched-on Bach» qui demeura longtemps l'album de musique classique le plus vendu de l'histoire.

Wendy Carlos a étendu les capacités des nouveaux synthétiseurs modulaires créés par Robert Moog, qu'elle a participé à perfectionner.  | J R via Flickr
Wendy Carlos a étendu les capacités des nouveaux synthétiseurs modulaires créés par Robert Moog, qu'elle a participé à perfectionner.  | J R via Flickr

Cela fait plus d'un an qu'Arthur Bell attend ce moment. Planté devant la porte d'un appartement cossu de l'Upper West Side new-yorkais, il s'apprête à rencontrer une artiste muette médiatiquement depuis près de neuf ans. Le journaliste américain et militant des causes homosexuelles est envoyé par Playboy qui, en ce mois de décembre 1978, semble être le média le plus approprié pour recueillir les dires de Wendy Carlos, musicienne pionnière de l'électronique, vendeuse de disques en pagaille, et personnage énigmatique.

Depuis 1970 et sa dernière apparition télévisée, ils sont peu à l'avoir croisée, mis à part sa compagne de vie, Rachel Elkind, et quelques artistes avec lesquels elle a travaillé hors de son studio. Wendy était en voyage, ou souffrante, ou retournée voir ses parents sur Rhode Island. En fait, elle se terre. Jusqu'à aujourd'hui.

Faire mieux que les autres

En 1978, Wendy Carlos a vendu près de 2 millions d'albums en dix ans, et reste une figure de l'expérimentation électronique et de l'apport de cette notion dans la musique pop. C'est en partie grâce à elle que les synthétiseurs jouent des coudes avec les guitares dans le cœur des musiciens durant les années 1970 et qu'ils deviendront omniprésents la décennie suivante. Pourtant, en plus de sa décision de ne plus donner d'interviews, sa discographie s'est tue elle aussi, et ce, depuis 1975. Pour en comprendre les raisons, il faut remonter à ses débuts –presque à sa naissance, en fait.

Lorsqu'elle naît le 14 novembre 1939 dans une famille d'ouvriers mélomanes de Rhode Island, Wendy Carlos ne s'appelle pas Wendy, mais Walter. Attirée dès l'enfance par la musique (le piano en particulier), puis à l'adolescence par les ordinateurs, elle combine ses deux passions, ou plutôt prédispositions, en intégrant les cursus musique et physique à l'université de Brown, puis en obtenant un master en musique à l'université Columbia de New York. Un parcours scolaire et universitaire sans embûches, qui l'aura vue composer un trio pour clarinette, accordéon et piano à l'âge de 9 ans, construire son premier ordinateur à 15, son premier studio à 17, mais qui cache pourtant un mal-être grandissant.

L'album «Switched-on Bach» sorti en 1968 est un coup de poker qui fera date dans l'histoire de la musique.

C'est durant ses études qu'elle commencera à s'intéresser de près aux premiers synthétiseurs conçus par Robert Moog. À l'époque, ils ne sont qu'une poignée à pouvoir les maîtriser et à expérimenter dessus. Leur créateur dira du jeune Walter qu'il «mobilisait des techniques qui étaient disponibles depuis des années, mais il les mobilisait mieux». Son travail auprès de Robert Moog, sa capacité à pousser ces nouveaux outils dans leurs retranchements et sa participation à leur perfectionnement l'amèneront à travailler un temps comme assistant de l'un des plus grands chefs d'orchestre du XXe siècle, Leonard Bernstein, à la fin de son cursus à la Columbia University.

Rencontre avec l'âme sœur

Lorsqu'elle se confie enfin au journaliste Arthur Bell en 1978 lors de leurs premiers entretiens, Wendy Carlos explicite cette période trouble de sa vie. «Il devenait de plus en plus difficile de refouler mes sentiments. Lorsque j'étais à l'université Brown, je me souviens avoir eu un rendez-vous galant avec une fille. J'étais tellement jalouse d'elle, j'étais très en retrait. Je commençais à être rejetée par mes camarades, garçons et filles. C'était comme une torture mentale. Je me sentais déchirée. Je me disais que j'étais une erreur de la nature. C'est peut-être cliché, mais c'est ce que je ressentais. Une extrême confusion.» Dans ce long entretien pour Playboy, toutes ses peurs défilent. L'absence de vie sexuelle à la fac, la puberté (même tardive) qui arrive et le corps devenant plus nettement celui d'un homme, le devoir de cacher ses ressentis, l'absence de masturbation, les habits larges qui servent à masquer ses formes naissantes… Walter est une femme dans un corps d'homme, mais cela va changer.

Wendy Carlos, lorsqu'elle s'appelait encore Walter, faisant une démonstration de son stéréophonique pour un projet scientifique de l'université Brown en 1958. | The Rafaelite, annuaire de la classe de 1958 de l'Académie Saint-Raphaël, Pawtucket, Rhode Island

En 1968, elle s'apprête à vivre la période la plus effrénée de sa vie. La plus complexe certainement. Celle qui s'appelle toujours Walter collabore alors avec une société chargée de produire des effets sonores destinés à la télévision, et fait la rencontre de Rachel Elkind, une musicienne déjà familière de son travail et qui a des contacts au sein de la maison de disques Columbia. Rachel sait que Walter s'est, depuis 1964, attaqué à l'œuvre de Jean-Sébastien Bach en l'adaptant à des synthétiseurs et autres instruments électroniques. Ensemble, le duo s'enferme en studio, Rachel Elkind prenant d'office le rôle de productrice, en ressort avec un album presque exclusivement orienté sur la musique de Bach, et le propose au label mastodonte Columbia. Culotté.

Le hasard a voulu que le big boss de la maison de disques ait justement l'idée de faire à appel à des musiciens rock pour reprendre des répertoires classiques. L'album de Walter Carlos, qui sort finalement en octobre 1968 sous le nom de Switched-on Bach, tombe donc à point nommé. Un coup de poker qui fera date dans l'histoire de la musique. En effet, le succès est presque immédiat et l'album atteint très vite le million d'exemplaires vendus, devenant alors le disque de musique classique le plus vendu de l'histoire. Sa force, au-delà de la prouesse technique, c'est de savoir dépasser musicalement et artistiquement la fonction monophonique (qui sous-entend qu'une seule note peut être jouée à la fois) des synthétiseurs de l'époque. Une mélodie où il est impossible de jouer plusieurs notes simultanément est égale à une piste. Sachant que Rachel et Walter travaillent avec un enregistreur huit pistes, leur marge de manœuvre est réduite, exige une inventivité folle et une grande résistance à la controverse. Personne, absolument personne ne s'attendait à un tel retentissement.

Protéger sa carrière

Mais parallèlement à cette percée fulgurante dans les charts américains et à ce pont radical dressé entre musiques savante et populaire, Walter Carlos entame sa transition. Un processus long et douloureux qui démarre au début de l'année 1968. Cela fait quelques mois qu'elle se confie à des psychiatres qui peinent à la cerner. Mais, lorsqu'elle tombe sur les travaux du Dr Harry Benjamin, en particulier son livre The Transexual Phenomenon, elle décide de le contacter et d'être suivie par son équipe. Au bout de quelques mois, elle se voit prescrire des pilules d'œstrogène et de progestérone. À l'époque, personne dans son entourage n'est dupe quant à son malaise. Mais les confidents se font rares, surtout à une telle époque. Parmi eux, son professeur Vladimir Ussachevsky, qui aura aussi eu le mérite de la pousser à s'intéresser aux synthétiseurs Moog.

Elle doit alors concilier son succès naissant et sa transition débutée. Son corps change au fil des mois: ses cheveux tombent, ses testicules rétrécissement, ses ongles et sa silhouette se modifient… Elle mettra des années à perdre sa barbe. Ca n'est qu'à la mi-mai 1969 qu'elle se met à vivre réellement comme une femme. Elle peine, également, à intégrer les cercles très underground des trans new-yorkais. Pourtant, aux yeux du monde, elle est toujours Walter Carlos, un homme. Alors, il faut agir en conséquence, et se maquiller comme un homme, se comporter comme tel pour ne pas nuire à sa carrière.

Elle enchaîne malgré tout avec un nouvel album, The Well-Tempered Synthetizer, en novembre 1969. Le principe est similaire à son coup de force Switched-on Bach, centré sur les synthétiseurs Moog, et comprenant des reprises de Haendel, Scarlatti, Bach et Monteverdi, et en faisant le choix de s'attaquer à des compositions pouvant être plus facilement adaptables avec le même enregistreur huit pistes. Le succès est moindre, mais 200.000 copies sont tout de même vendues en l'espace d'une année. Elle prévoit déjà de sortir un prochain album uniquement fait de compositions bien à elle. Cela attendra 1972, avec le sous-coté Sonic Seasonings, car pour le moment, elle a d'autres priorités.

Le regard des autres

Alors qu'elle doit assurer la promotion de ses albums et les relations liées à son nouveau statut, elle se heurte au regard de ses interlocuteurs quant à son apparence mouvante, que le maquillage peine à masquer. Entre 1968 et 1970, la difficulté d'apparaître à la télévision est de plus en plus forte: «Je n'oublierai jamais ce jour où j'étais invité au “Today Show” en 1969 avec Hugh Downs, expliquera-t-elle à Arthur Bell. Il y avait un de ces brouhahas en coulisses… Rachel a entendu un couple débattre: “Allez, tu vois bien que c'est une fille.” “Non, pas du tout, c'est un garçon.” “Non, c'est une fille qui prétend être un garçon”.» Les suspicions des maquilleuses et les invités qui la dévisagent la font souffrir. À partir de 1970, elle se maquillera elle-même avant d'arriver sur un plateau.

Idem en Angleterre lorsqu'elle est l'invitée du «Dick Cavett Show», du nom de l'animateur vedette qui l'incarne. Elle se souvient: «Peter Ustinov [grand écrivain et metteur en scène britannique, ndlr] était le seul autre invité ce soir-là. Cavett était tendu parce que les synthétiseurs n'étaient pas du tout sa spécialité. Il espérait qu'Ustinov pose des questions intéressantes. Ce dernier m'a lancé un drôle de regard. Il a reculé, ses yeux m'ont observée de bas en haut. En toute honnêteté, je sais qu'il était impressionné par ma musique. Il a donc posé des questions. Mais il y avait ce sentiment d'inconfort autour de nous, et trop de stimulations qui montaient en moi pour que j'y réagisse de façon claire. Mon souvenir de cette expérience, c'est celui d'une souffrance. Je n'ai aucune idée de la façon dont le public a pu le ressentir.» Nous sommes le 22 janvier 1970, c'est la dernière fois que Walter Carlos apparaît à la télévision avant un silence de neuf ans.

Walter change de prénom et devient officiellement Wendy Carlos en 1971, le jour de la Saint-Valentin. Mais tout de même: il y a une carrière à mener et des limites discographiques à repousser. Rachel Elkind, avec laquelle elle entretient depuis leur rencontre une relation platonique d'amantes, et qui reste sa productrice, entend dire que Stanley Kubrick recherche quelqu'un pour composer la musique de son nouveau film. Celle-ci doit sortir des canons en vigueur à l'époque, et il apparaît évident que Wendy peut le surprendre. Rachel envoie les albums Switched-on Bach et The Well-Tempered Synthetizer au réalisateur, qui demande à rencontrer son auteur, Walter. Que faire? Se présenter comme Wendy et dévoiler le pot aux roses? Elle choisit d'attendre, et de se grimer en homme. Kubrick s'intéresse surtout à sa musique et la charge d'écrire ce qui deviendra l'une des B.O. les plus vendues de l'histoire, celle d'Orange Mécanique, sortie en 1972. Toujours sous le nom Walter Carlos, la renommée perdure.

Retirée du monde

Pourtant, entre la livraison de la musique et la sortie du film, Wendy Carlos franchit un cap. C'est au mois de mai qu'elle décide enfin de se faire opérer pour être conforme à son genre. Dans l'interview donnée à Arthur Bell, elle raconte en détail le processus, cette chance qu'elle a eue d'être prise en main par des chirurgiens à la pointe (chance que bien des trans de l'époque n'auront pas). Depuis qu'elle a entamé sa discographie, nombreux sont les musiciens populaires à avoir embrassé l'utilisation de synthétiseurs dans leurs albums. Cette donnée, ajoutée à son refus de faire de la promotion et de se montrer, explique, en partie, le manque de retentissement de ses deux albums suivants: Switched-on Bach II en 1973, puis By Request en 1975. Dans ce dernier, elle se penche sur le répertoire de plusieurs stars de la chanson anglo-saxonne telles que Burt Bucharach ou John Lennon. Et puis, elle disparaît.

Concernant sa transition définitive, très peu de personnes sont dans la confidence: ses parents, et une poignée d'amis et de relations amoureuses. Lorsque quelqu'un cherche à la joindre, pour un projet ou seulement par amitié, Rachel ment au téléphone, s'imagine en tournée ou au bord de la mer. Isolée dans leur appartement new-yorkais de l'Upper West Side où elles ont construit un studio à la pointe dès 1971, Wendy Carlos perfectionne ses compétences d'ingénieure, construit de nombreux ordinateurs, se passionne pour l'astronomie… Elle s'échine notamment à reproduire le plus fidèlement possible des instruments acoustiques au son très caractéristique avec ses synthétiseurs. Mais ne sort plus de disques.

«Je suis fatiguée de mentir. Je crois que durant ces dernières années, le danger de me révéler est devenu moindre.»
Wendy Carlos, compositrice et interprète

Durant quatre ans, elle hésite à révéler sa véritable nature qui, pour certains dans le milieu, est en fait un secret de Polichinelle. Elle n'est pas prête, les mentalités non plus, il faut trouver le bon moment, le bon journaliste. Ca n'est donc qu'en décembre 1978 qu'elle finit par se livrer à Playboy, qui a déjà traité des trans dans de nombreux articles, d'où son choix. Dès le premier entretien, elle explique à Arthur Bell: «Je suis fatiguée de mentir. Je crois que durant ces dernières années, le danger de me révéler est devenu moindre. Le climat a changé, les gens sont mûrs. Avec la parution de cette interview, mes amis n'auront plus à mentir à ma place.» Cet entretien a un grand retentissement à l'époque. D'une part, parce que le nom de Walter Carlos est encore bien imprégné dans la mémoire collective, mais aussi par son aspect très brut. Elle n'élude aucune question et parle des heures durant. La retranscription manuscrite des entretiens par le journaliste fait 800 pages.

Tuer Walter

Libérée, Wendy Carlos se remet en selle musicalement. Stanley Kubrick la recontacte. Il l'invite aux studios d'Elstree à Londres, afin de lui montrer son tout dernier film, The Shining, et lui demande de travailler sur une musique. Des mois durant, Wendy s'exécute, mais le résultat ne contentera pas le réalisateur qui préférera ne garder que son interprétation de la Symphonie fantastique de Berlioz, et fera appel à de multiples orchestres et compositeurs en parallèle. Elle jure alors de ne plus jamais travailler avec lui et ne sortira ce matériel sonore qu'en 2005 dans une compilation d'inédits.

Cependant, on la retrouve aux manettes d'une autre grande bande originale, celle du film Tron, de Steven Lisberger, sorti en 1982. Cette fois, elle délaisse ses seuls synthétiseurs pour s'entourer également d'un orchestre (condition imposée contre sa volonté par la production), et partage les titres avec le groupe de rock Journey. Puisque rien n'est jamais facile avec elle, une bataille juridique empêchera cette B.O. d'être commercialisée en CD durant des années.

Wendy Carlos est toujours active de nos jours, occupée depuis les années 1980 à parfaire son ingénierie, et à gérer son catalogue de rééditions. Par son parcours, par les difficultés qu'elle a traversées, elle est à la fois une pionnière dans le domaine de l'expérimentation musicale, mais aussi dans la reconnaissance tardive de la transidentité.

Sa force, c'est aussi d'avoir su faire oublier Walter Carlos. En s'affirmant haut et fort en tant que Wendy, certes, mais aussi en recommercialisant ses anciens albums sous son nouveau nom très rapidement, au risque de voir les ventes en pâtir. Mais à y penser, que sont quelques chiffres et albums écoulés devant une vie de combat et d'innovations?

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