Culture

La science-fiction du futur sera queer ou ne sera pas

Temps de lecture : 11 min

Au-delà des thèmes LGBT+ se sont développées dans la SF des représentations qui tendent à déconstruire et réinventer tout l'appareil de normes dans lequel nous baignons.

Le documentaire The Celluloid Closet raconte comment les personnages homosexuels ou transgenres qui apparaissaient dans les œuvres de fiction étaient le plus souvent des personnages négatifs. | Capture d'écran via YouTube
Le documentaire The Celluloid Closet raconte comment les personnages homosexuels ou transgenres qui apparaissaient dans les œuvres de fiction étaient le plus souvent des personnages négatifs. | Capture d'écran via YouTube

Sur la planète Tyree, les femmes sont de valeureuses exploratrices, affairées au commerce du monde, tandis que les hommes occupent la fonction sacrée de Pères, à qui revient la charge de porter et d'élever les enfants. Par-delà les murs du monde, de James Tiptree Jr, propose la fiction d'un monde inversé où plantes et animaux, raies manta géantes et êtres humains du futur communiquent par des liens psychiques, brouillant les frontières des genres à tous les niveaux. James Tiptree, d'ailleurs, est le pseudonyme d'Alice Bradley Sheldon, autrice de science-fiction qui fut longtemps tenue par ses pairs comme le type même d'une écriture «virile».

L'idée d'une science-fiction queer repose précisément sur des principes de refus des binarismes, retravaillés par des notions qui ne sont pas forcément liées à des questions de genre ou de sexe. Au-delà des thèmes LGBT+ se sont développées dans la science-fiction des représentations qui tendent à déconstruire et réinventer tout l'appareil de normes auquel nous sommes habitué·es:

«Dans La Fiction réparatrice, j'avais écrit que la théorie queer était une science-fiction, puisque dans la science-fiction, on voit qu'il y a des mondes qui se développent et qui sont divisés sur d'autres bases que les bases sexuelles: par aptitude, par sentiment... Ce ne sont pas forcément des sociétés dans lesquelles il y a des hommes d'un côté, et de l'autre des femmes. On invente d'autres modes de relations, inter-spécistes, inter-individuels, etc. C'est une autre manière de comprendre la théorie queer, qui peut fonctionner avec des spéculations déjà actives, des choses déjà présentes», explique Émilie Notéris, qui se présente comme une travailleuse du texte.

Refus des binarismes et contre-culture

Cette acception ouverte permet de penser la science-fiction queer dans toute sa complexité, embrassant aussi bien ce que l'on a tendance à placer sous le label de «fiction LGBT» que des œuvres qui témoignent, sans forcément en faire leur objet, de la sensibilité gay de leur auteur ou de leur autrice, jusqu'à une certaine réception de la SF dans les cultures queer, voire une «queerisation» de la SF.

Si la science-fiction a longtemps été la chasse gardée des grandes épopées guerrières et masculines, le queer introduit un trouble dans le genre et marque l'avènement de nouveaux récits. En 1986, l'autrice Ursula K. Le Guin proposait dans un très court essai ce qu'elle a appelé la «théorie de la fiction-panier» («The Carrier Bag Theory of Fiction»), faisant le pari d'une science-fiction qui ne s'écrirait pas au rythme des armes, mais plutôt de la cueillette –en fait, de la collecte d'histoires. S'appuyant sur les travaux de l'anthropologue féministe Helen Elizabeth Fisher, qui avançait que le premier outil inventé par l'être humain était un panier pour transporter ses affaires et non pas une arme, Le Guin reprenait l'image du panier pour réinterroger la place des héro·ïnes dans les récits de fiction:

«Si [...] on évite le mode Techno-Héroïque linéaire et progressif, épousant la flèche (mortelle) du Temps, si on redéfinit la technologie et la science comme le panier culturel primordial plutôt que comme une arme de domination, alors nous aurons, effet secondaire plutôt plaisant, la possibilité d'envisager la science-fiction comme un champ bien moins rigide et étroit, pas nécessairement prométhéen ou apocalyptique, et comme un genre en fait moins mythologique que réaliste. C'est un étrange réalisme, mais la réalité est étrange.»

Pour Le Guin, c'était une façon de proposer des récits différents, et notamment des récits plus féministes. Mais avec les femmes, ce sont aussi toutes celles et ceux qui échappent aux binarismes un peu trop straight et un peu trop cis qui font leur entrée dans la fiction.

«Une grande partie de la science-fiction n'a fait que reconduire des normes et les empirer.»
Émilie Notéris, travailleuse du texte

Dès les années 1960, des figures homosexuelles avaient commencé à émerger dans les textes de science-fiction américains, d'abord sur le mode de la suggestion, puis de manière de plus en plus explicite. On retrouve derrière Samuel R. Delany, romancier bisexuel afro-américain, précurseur et modèle de toute une génération d'écrivain·es, mais aussi Joanna Russ, autrice de SF lesbienne et féministe, Thomas M. Disch ou encore, un peu plus tard, Elizabeth A. Lynn et l'immense Octavia E. Butler.

Jusqu'alors, les personnages homosexuels ou transgenres qui apparaissaient dans les œuvres de fiction étaient le plus souvent des personnages négatifs, repoussoirs pervers des autres figures héroïques –c'est notamment ce qui est expliqué, côté cinéma, dans le documentaire The Celluloid Closet, qui raconte comment la plupart des personnages de lesbiennes étaient voués ou bien à mourir dans d'atroces souffrances, ou bien à être de dangereuses prédatrices: criminelles, vampires ou semi-folles, gravitant autour d'hétérosexuelles esseulées comme des «rapaces».

«Une grande partie de la science-fiction n'a fait que reconduire des normes et les empirer: on se débarrasse des identités qu'on n'a pas envie de mettre au premier plan. Mais il y a une reprise de pouvoir à l'intérieur des récits qui est possible selon le point de vue de l'auteur. Des personnages apparaissent ou disparaissent, et sont utilisés à des fins théoriques. Cela peut laisser plus de place à des personnes qui sont d'habitude en marge de la société», observe Émilie Notéris, elle-même autrice de plusieurs essais et fictions traversées par les questions queer.

Chez l'auteur français Francis Berthelot par exemple, «le personnage homosexuel est toujours triomphant. Il est habile, astucieux, drôle, débrouillard... C'est une revanche sur ce sacrifice qu'on retrouvait beaucoup dans le cinéma», remarque Ïan Larue, «prof de tout», officiellement de littérature comparée à la Sorbonne Paris Nord.

Reste que s'il est un endroit propice à la réinvention et la critique des mondes, c'est bien celui de la science-fiction. Le cocktail queer + SF ne pouvait qu'être favorable à la production de récits alternatifs ou expérimentaux, qui ont tôt fait de se réapproprier le genre. La nouvelle étant l'une des formes privilégiées de la SF, de nombreuses publications confidentielles de type fanzines, magazines ou recueils plus ou moins artisanaux ont vu le jour, comme WatCh, Janus ou Khatru, des fanzines féministes.

«Le milieu de la science-fiction est un milieu queer par essence, parce que tout le monde fait tout: on est à la fois anthologiste, auteur, traducteur... C'est une structure où on a une variété de gens qui vont écrire des articles du style journalisme, puis des fictions, puis vont faire des dessins, etc. Il y a un côté underground multifonction, avec des tas de petites publications, de petits recueils. Mais le milieu est double. Il n'échappe pas à la starification masculiniste, et compte beaucoup d'hommes blancs un peu chiants, très années 1950, jeunes mais vieux», décrit Ïan Larue, qui a notamment écrit deux romans de science-fiction et un essai intitulé Libère-toi cyborg! Le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe.

Alors que le détournement fait partie de la culture gay, les parodies ne sont pas ce qui manque dans la science-fiction queer, qu'elles jouent avec les références de la culture populaire –comme la Trilogie de Gaïa de John Varley, sorte de travestissement du Seigneur des anneaux, ou l'évocateur CosmoQueer vs StarStraight de Kevin Saad– ou sur les ressorts de l'inversion, comme dans The Female Man de Joanna Russ.

De Stonewall aux années sida

L'histoire LGBT+ a naturellement eu une influence sur les textes de science-fiction écrits à des périodes charnières. Dans la nuit du 28 juin 1969, alors que la police fait une énième descente dans un bar gay de Greenwich Village, à New York, l'histoire bascule: une foule entière, menée par deux femmes trans et une butch, Sylvia Rivera, Marsha P. Johnson et Stormé DeLarverie pour ne pas les nommer, va se former pour riposter aux humiliations policières. Les premiers lancers de bouteilles et de briques se terminent dans la rue, avec une manifestation nocturne improvisée qui rassemble un bon millier d'homosexuel·les en colère: c'est ce qu'on appellera les émeutes de Stonewall.

Quelques jours avant, le prince de la New wave Samuel R. Delany venait d'achever les premières épreuves de son roman Hogg, qu'il présentera comme «le dernier roman gay pré-Stonewall écrit aux États-Unis», situé dans la ville fictive de Pornotopia. Le livre n'ayant pas trouvé d'éditeur pour excès de pornographie, Delany reprenait en 1973 ses brouillons pour écrire une seconde version de Hogg, post-Stonewall, en même temps qu'il écrivait Dhalgren, son premier roman de SF dans lequel le héros entretient des relations explicitement homosexuelles: avec la révolte, le tabou était tombé.

«Tout le monde a traduit le cyborg par “il” mais une fois qu'on lit “la cyborg”, ça devient beaucoup plus clair.»
Ïan Larue, professeure de littérature comparée

Dans une interview donnée à Literary Hub, Delany avançait que «si la communauté gay n'existait pas, la communauté straight nous aurait inventés parce qu'elle mourait d'envie de savoir ce qui se passait. Seulement, ils pensaient tout savoir, et c'était le problème. Donc à moins que ce que vous racontiez ne corresponde à ce qu'ils pensaient, il était difficile de parler et d'être écouté». Il ajoutait: «À cette époque, dans les années 1960, si on parlait d'homosexualité, les gens partaient du principe qu'on était gay. Ce n'est pas qu'il n'y avait pas de représentations; il n'y avait pas de personnage gay comme personnages secondaires jusqu'à l'après-Stonewall.»

Une décennie plus tard, l'épidémie de sida marquait un tournant. «Les années sida ont forcément eu un impact assez fort dans l'écriture de la science-fiction queer, tout comme les problématiques féministes ont pu influencer l'écriture d'ouvrages», estime Émilie Notéris. Une fois encore, Samuel R. Delany faisait figure de pionnier, signant l'un des premiers textes de fiction traitant du sida, publié par un gros éditeur. Dans son recueil Return to Nevèrÿon, la nouvelle The Tale of Plagues and Carnivals utilisait la métaphore de la peste pour parler de l'hécatombe provoquée par le virus dans les milieux homosexuels. Plus récemment, Octavia E. Butler publiait Fledging, un roman de SF sur les vampires amenant volontiers une relecture au prisme de l'épidémie de sida.

Des corps déviants aux cyborgs

En 1984, Donna Haraway publie un court essai féministe qui va très vite devenir une référence incontournable dans les études de genre: c'est le Manifeste cyborg, qui envoie valdinguer les catégories essentialistes du genre. Son travail est très vite récupéré par les milieux queer, qui voient dans cette figure du cyborg une manière de repenser des affinités et des corporalités nouvelles, qui échappent au piège identitaire et biologique.

«Tout le monde a traduit le cyborg par “il” mais une fois qu'on lit “la cyborg”, ça devient beaucoup plus clair, avance Ïan Larue. Haraway réfléchissait au futur du féminisme: les cyborgs, ce sont des femmes démoléculées, bien contraintes de s'associer alors qu'elles n'ont ni la même religion, ni la même race, ni la même situation... La cyborg est quelque chose de très organique et de politique, qui crée des liaisons entre des personnes “queerisées” par la situation. Haraway montre comment on peut faire des conjonctions avec tout ce qu'on veut, et ça change tout: la cyborg est très plastique, elle s'allie aux machines, aux animaux, aux plantes, etc. On allie des éléments qui étaient séparés par la philosophie traditionnelle. La cyborg, c'est l'anti-marketing publicitaire: on s'allie comme on peut dans un bordel total, avec des gens avec qui on n'est pas forcément d'accord, et personne n'ira dire “oh là là vous êtes divisés”. C'est une espèce d'ensemble où les gens sont divisés ensemble.»

«La frontière entre la science-fiction et la réalité sociale est une illusion d'optique», prévenait déjà Haraway dans les premières pages du manifeste. Réinvestir la figure du ou de la cyborg, c'est s'autoriser à sortir des schémas normatifs en sollicitant l'imaginaire de la science-fiction dans une optique queer militante.

«Les récits hétérosexuels ont déjà été rabâchés à de nombreuses reprises et bénéficieraient de se queeriser. »
Émilie Notéris, travailleuse du texte

«Cela prend sa source dans des références plus anciennes, avec notamment la figure de Frankenstein, à travers laquelle on trouvait un questionnement sur la notion même de reproduction, reproduction des normes et reproduction sexuelle, prévient Émilie Notéris. Frankenstein de Mary Shelley montrait la manière dont des corps fabriqués, dirigés, produits dans des buts reproductifs, échappent à leurs producteurs, et aux injonctions qui ont été portées par leur naissance: comment des créatures différentes peuvent nier le destin biologique et social qui peut leur être imposé? La figure du cyborg est une figure de résistance qui se place en deçà de l'être humain et du rapport à la biologie.»

En réintroduisant de l'utopie dans le réel, la figure du cyborg –parmi d'autres– nous montre que si les questions de genre et de sexualité sont travaillées par la fiction, par revers, la fiction peut nous aider à repenser tout l'appareil de normes sociales, genrées et sexuelles auxquelles nous sommes confronté·es au quotidien.

«Les récits hétérosexuels ont déjà été rabâchés à de nombreuses reprises et bénéficieraient de se queeriser et de casser cette norme qui a été installée. On peut aussi avoir à un moment donné une sexualité hétéro, mais refuser de rentrer dans ce cadre. Il y a une libération possible de tous les corps par la théorie queer», affirme Notéris. Dans cette perspective, elle avance la notion de «fiction réparatrice», qu'elle a théorisée dans un ouvrage du même nom:

«L'écriture queer, c'est insuffler un trouble à l'intérieur même des genres et des récits, questionner des séparations arbitraires qui n'ont pas lieu d'être. La fiction réparatrice, c'est venir troubler des agencements qu'on tient pour acquis. Quand on dit qu'il y a d'un côté des ouvrages théoriques, de l'autre des ouvrages littéraires, on oppose des couples de notions très clairs, comme dans les binarismes corps/esprit, nature/culture, macro-récit/micro-récit... Or auparavant, les traités scientifiques ou théoriques étaient écrits en forme de récits. Toutes ces structures sont donc questionnables et réparables; on peut venir flouter ces frontières et travailler sur des zones de correspondances. Comment, à l'intérieur de propositions textuelles ou cinématographiques, les frontières sont, si ce n'est abolies, tout du moins troublées? Cela permet de dépasser la réduction du queer à la simple sexualité ou au genre.»

Fanfictions et mainstream... jusqu'au pinkwashing?

Si les récits queer restent encore relativement marginaux dans la science-fiction, une forme de démocratisation a eu lieu, que l'on retrouve majoritairement sur le terrain de la fanfiction. Beaucoup de réécritures par des fans de science-fiction mettent en scène des héros ou des héroïnes à qui l'on prête des tendances homoérotiques, ou bien développent les histoires de personnages secondaires queer ou queerisés afin de leur redonner une place au centre du récit –c'est notamment le cas de Star Trek, revisité à foison.

«Il y a un pouvoir de la fiction, de faire évoluer les mentalités et bouger les regards, mais il y a également un danger qui peut se profiler, en laissant passer l'idée que comme c'est déjà dans la fiction, il n'y aurait plus besoin de prendre en charge ces questions dans le réel. Cela peut annuler des engagements politiques ou laisser place à des réappropriations en guise de papier peint, qui soulèvent les problématiques de pinkwashing», nuance Émilie Notéris.

De fait, l'entrée dans le mainstream de l'imagerie LGBT+, et les formes d'accessoirisation des identités queer qui vont avec, tendent à remettre en question le premier statut de contre-culture que le queer revendiquait. Il ne suffirait pas alors d'ouvrir la science-fiction à une expérience queer ou féministe, mais à une forme d'altérité plus poussée, et à un dépaysement permanent. Cela implique aussi de révolutionner nos bibliothèques:

«Avant, il n'y avait généralement aucun livre de science-fiction dans les étagères familiales, c'était le sous-genre de la honte, se souvient Notéris. Il faut maintenant procéder à des sorties de placards ou d'étagères: comment on remet certains livres sur les étagères, comment on se construit? Pour avancer, quand on commence à s'intéresser au féminisme ou au queer, il faut se donner une bibliothèque, des œuvres qui peuvent faire rêver.»

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