Société / Culture

#Palindromes

Temps de lecture : 11 min

Qui est la rêveuse –ou le déconfinement d'ANNA.

Soudain, la planète bleue s'embrasa. | Capture d'écran via YouTube
Soudain, la planète bleue s'embrasa. | Capture d'écran via YouTube

Dans l'épisode précédent, l'Hexagone a été coupé en deux après la sécession de la région PAKA, dirigée à présent par un triumvirat de Français de souche. Le PR a été séquestré dans les calanques, où il a reçu de la klorokine en intraveineuse. De l'autre côté de l'Atlantique, Baron Samedi et le diable déguisé en Margaret Thatcher ont fait semblant de régler leurs comptes dans un western spaghetti, sous l'œil innocent de Panita, [email protected] et de la petite Zoé.

12 février 2021 (12.02.2021)

Un soleil blanc se levait sur le lac Léman.

Jean-Luc Godard ouvrit un œil, pas l'autre. Il s'époumona: «Anna! Anna!»

Aucune réponse. Il insista; on ne vint pas. Il était seul au monde.

Résigné, il bougonna: «Dans confinement, il y a “CON” et “FIN”», puis fit vœu de silence jusqu'à ce que Zeus, travesti en Éric Rohmer ou de préférence en Rita Hayworth, se décidât enfin à le délivrer de son enveloppe corporelle.

*

Quatre cents ans et des poussières plus tôt, le dronte de Maurice, plus connu sous le nom vulgaire de dodo, et le solitaire de Bourbon, membre comme lui de la famille des columbiformes, émergèrent d'un horrible cauchemar exactement au même instant: leurs deux espèces étaient éteintes, rayées de la surface de la Terre.

Un gibier fit trembler les fourrés.

Le solitaire déploya ses ailes, imité par le dronte; ils se rappelèrent simultanément que ni l'un ni l'autre ne savait voler, en raison de leurs ailes atrophiées et de leur masse corporelle.

Les fourrés remuèrent encore, mais au lieu du gibier, c'est un être debout sur deux longues cannes qui en sortit.

De mémoire de dronte et de solitaire, on n'avait jamais vu un bipède qui eût la peau si claire.

*

Au sommet de sa tour du XIIIe arrondissement, le Très Grand Auteur s'éveilla en sursaut. Il venait de rêver que le dodo, finalement, n'était pas éteint.

Il se mit aussitôt à sa table de travail, envoyant valser les épreuves de KLOROKINE - Chronique du Kon, finement, qu'il avait fini de corriger la veille.

Enfin, Le Très Grand Auteur avait trouvé le point d'entrée à son grand roman de l'extinction.

Le soleil était haut et il avait écrit plus de quinze feuillets quand un coup de klaxon monté de l'avenue d'Italie l'arracha à sa frénésie créatrice.

Il ouvrit la fenêtre; le vent froid de la banlieue sud lui gifla le visage. Le Très Grand Auteur jeta un coup d'œil au clapet de son Toshiba. Le curseur clignotait devant une virgule au-delà de laquelle il n'y avait rien: le néant, ou l'infinité des possibles.

Son choix était fait.

Il enjamba le montant de la fenêtre. La loi de la gravité s'occupa du reste.

*

Un peu plus à l'ouest, dans un duplex du VIe arrondissement, le plus illustre de nos académiciens venait de tomber de son lit, en nage.

Quel horrible rêve! Il se promenait, à moitié nu, le long des grilles du Luxembourg, hurlant des obscénités tout à fait antirépublicaines; le vendeur pakistanais du Monde lui avait apporté un pantalon propre et appris le suicide du Très Grand Auteur –une perte aux conséquences incalculables pour l'intelligentsia islamophobe et néo-conservatrice!

Reprenant pied sur le réel, l'immortel vérifia que son épouse dormait et chaussa ses charentaises. Dans la cuisine, plus silencieuse que la tombe de Jules Ferry, il se servit un grand verre de jus de pruneau.

Une odeur de fristouille flottait du côté du mur mitoyen: les voisins avaient encore sévi avec leurs lasagnes aux courgettes. Mais comme ils justifiaient de six générations continues dans l'Hexagone et d'un pedigree 100% européen, on ne pouvait rien leur dire.

En refermant le frigo, l'insomniaque vit la photo de [email protected] et de POTUS qu'il avait découpée pour préparer sa diatribe du lendemain sur France Kulture.

Ce regard furieux qu'elle lançait comme un poignard dans le dos de l'objet de sa haine: elle avait du chien, cette valkyrie de poche.

Non sans s'être assuré une nouvelle fois que sa chère et tendre ne l'avait pas suivi, le plus illustre de nos académiciens déposa un chaste baiser au front de la jeune fille, pour qui son cœur de vieux hussard aux mille batailles d'Hernani battait en secret.

*

[email protected] poussa un cri et s'essuya la bouche de dégoût: un vieux cochon français avait essayé de lui faire un French kiss. Il portait une veste noire trop courte et ornée de motifs ridicules. Il brandissait son épée d'académicien d'une manière on-ne-peut-plus suggestive.

Il fallut à [email protected] plusieurs minutes pour se convaincre qu'elle avait rêvé. À demi rassurée, elle alluma la lumière. Elle savait qu'elle n'arriverait plus à se rendormir.

Sur son carnet étaient griffonnés deux anagrammes de «coronavirus»:

«CARNIVOROUS»

«COURONS RAVI»

Guère satisfaite, elle essaya avec un article défini devant le nom, «le coronavirus»:

«VOULOIRS CRÂNES»

«COUVRIONS RÂLES»

«LA VIE SUR CORON»

Soudain, elle pensa à POTUS, terrassé par les fièvres et ses tissus pulmonaires lacérés. Son visage s'illumina.

«L'OURSIN VORACE» était bien celui qui aurait un jour raison de tous ces croulants dégueulasses.

*

Même ce malade de David Lynch, pensa POTUS, n'aurait pas imaginé un cauchemar aussi tordu.

C'était un bel après-midi d'hiver, le jour de sa quatrième investiture. Il n'avait jamais éprouvé un tel sentiment de puissance.

Les capuches du KKK blanchissaient les tribunes et le boulevard devant lui. Ici et là, des actrices porno l'interpellaient, se tortillant et roulant du cul: «Grab it, big boy. I want you to grab it and make me feel good.»

Dans le ciel, un zeppelin orné du logo gigantesque de la NRA filmait la marée humaine qui avait réélu POTUS.

Soudain, alors qu'il allait prêter serment sur une bible créationniste, POTUS sentit la présence de son vice-président un peu trop près derrière lui.

Il murmura: «Mike, laisse-moi un peu de place, sinon les gens vont croire que tu veux me pécho.»

Mais la présence se rapprocha encore. POTUS, excédé, se retourna et vit les nattes honnies de [email protected] s'abattre sur son visage autobronzé.

– «Qu'est-ce que tu fous là, toi?
– Si voulez bien m'excuser, monsieur le vice-président.»

La jeune hérétique passa devant lui, jeta la bible sur un bûcher attisé par des militantes de Pussy Riot, puis prêta serment sur le dernier rapport du GIEC.

La foule entra en éruption. Une immense clameur s'éleva au-dessus de la ville, au moment où tous les encagoulés des tribunes balancèrent leur bonnet pointu dans les airs pour révéler une horde de hipsters blancs, noirs et latinx, mais aussi de trans et de femmes qui ne pouvaient être que des lesbiennes.

POTUS se mit à sangloter. Il réalisa qu'il portait une couche-culotte turquoise, un tutu XXS et un t-shirt qui disait: «ELTON, WILL YOU MARRY ME?»

Il avait très envie de faire pipi et se rappela qu'il fallait se laisser aller. C'était le seul moyen, enfant, qu'il avait trouvé pour échapper aux monstres qui le tourmentaient la nuit.

La technique n'avait pas pris une ride.

POTUS s'éveilla, sur le drap humide de la Maison-Blanche. À la bonne heure: il avait pissé au lit comme un grabataire, mais il était toujours président.

Il prit le chemin de la salle de bains et composa la ligne directe du stagiaire.

*

Le mistral soufflait sur le fort de Brégançon.

Le PR émergea de sa sieste, avachi sur le fauteuil érotique de Sylvia Kristel que VGE, la larme à l'œil, avait légué au Mobilier national en 1981. Le mot «Emmanuelle VI» trottait dans la tête du PR.

Pourquoi cette version féminine de son prénom?

Parce qu'il avait rêvé que ce gros beauf de POTUS et lui s'affrontaient au bras de fer, histoire de régler une fois pour toutes qui était le plus bonhomme des deux?

Au moment où le PR prenait le dessus, il avait senti l'autre lui chatouiller l'intérieur de la paume.

Sur les lèvres de POTUS, au moment où celui-ci lui adressait un clin d'œil des plus tendancieux, il avait lu ces mots: «Je suis un illuminati. Laisse tomber ta mémé, rejoins-moi et ensemble, nous ferons régner l'ordre sur la galaxie.»

Les vapeurs de ce songe étrange commençaient à se dissiper quand le service de sécurité fit irruption sur la terrasse: «Monsieur le président, nous allons vous conduire au bunker. Un tueur fou vient de pénétrer dans le château.»

*

Ken Klaus Kendrick s'éveilla dans la caravane qui lui servait de laboratoire au fin fond du Mississippi.

Il ne pouvait plus respirer.

Pris de panique, il essaya de replonger dans la somnolence d'où il venait de remonter, comme s'il allait y trouver l'oxygène qui lui faisait défaut à l'état conscient.

Il marcha des heures entre les murs humides et sales d'un palais français. L'odeur de moisissure était insoutenable, mais mieux valait respirer du poison que mourir asphyxié.

Pourquoi avait-il un fusil semi-automatique sur l'épaule?

Il se rappela en arrivant au centre du labyrinthe: il était là pour assassiner le président d'une puissance hostile aux intérêts de l'Amérique et de la race blanche. Celui-ci était assis dans un fauteuil en osier.

Ken Klaus Kendrick arma son AK-47, se mit en position de tir et attendit.

Des heures s'écoulèrent, plus longues encore que celles de son errance sur les chemins nauséabonds du palais. Les heures devinrent des jours, des mois, des années.

N'y tenant plus, le sniper se redressa. Il était désormais un vieil homme aux cheveux blancs et au nerf sciatique qui grinçait.

Il s'approcha du fauteuil.

À la place de la cible, il y avait un coq installé devant une caméra vidéo. Au-dessus du gallinacé, on avait accroché une couronne en carton sur laquelle était écrit: «LE COQ SPORTIF = CAM GIRL Ω».

Ken remonta instantanément à la surface. Quand il comprit qu'il ne rêvait plus, il était mort.

*

Dieu, qu'il faisait chaud sous sa cagoule noire.

Le dernier djihadiste de l'Hexagone n'arrivait pas à se rappeler comment il était arrivé là: pourquoi le désert du Texas, lui qui s'était juré de ne jamais poser le pied sur la terre du Grand Satan?

Avait-il été victime de l'un de ces enlèvements extraordinaires dont la CIA avait le secret à la grande époque de la guerre en Irak? La main invisible de l'Amérique l'avait-elle transporté dans l'un de ces black sites qui vous donnaient un avant-goût de l'enfer sur Terre –torture et humiliation à volonté, jusqu'à ce que mort s'en suive?

La plante de ses pieds nus était en feu, et il n'arrivait plus à penser.

Il s'écroula sur le sable brûlant. Juste avant de perdre connaissance, il se remémora son étrange rencontre, quelque part dans le sud de la France, avec un Amerloque qui lui avait demandé l'heure.

L'accent de ce sale type était à couper au couteau.

Le dernier djihadiste de l'Hexagone avait cherché et cherché encore: impossible de mettre la main sur sa montre.

L'Amerloque avait eu un mauvais sourire: «Enlève ta cagoule d'imposteur. Tout le monde sait qui tu es, Loïc Marteau.»

*

Margaret Thatcher n'avait jamais fait de rêve. Le rêve, c'était bon pour les chômeurs, les gosses et les socialos.

Les ultra-libérales flétries et hyperactives n'avaient pas besoin de bâtir des châteaux en Espagne.

Son écosystème à elle, c'était la réalité.

Mais que faisait-elle dans le désert américain, un cadavre à ses pieds, cagoule noire sur la tête?

Elle n'avait aucun souvenir d'une réunion du G7 à Palm Springs.

Une idée effroyable la foudroya: et si, dans un accès crépusculaire, elle avait flingué son ami Ronald Reagan?

La main tremblante, elle remonta la cagoule du macchabée. Ouf: c'était un parfait quidam, avec une sale trogne de Français.

«Eh eh eh… On n'est pas dans son assiette, aujourd'hui? Tu veux que je baisse le thermostat?»

Maggie sursauta. Il n'y avait personne à des kilomètres à la ronde. Était-elle en train de perdre la boule?

«Pas du tout, Mamie. Tu as encore toutes tes billes. Le problème, c'est que je suis toi.»

La voix parlait à l'intérieur de sa tête. Maggie serra son sac à main et se remit un peu de rouge à lèvres sur les dents.

– «Qui que vous soyez, sachez que je n'ai pas peur. J'en ai maté plus d'un, des chatons qui se prenaient pour des tigres.
– Mais c'est bien pour ça que je t'ai choisie! Allez,
sweet dreams, la vieille.»

Le seul problème de la possession, c'est qu'il fallait tomber dans les pommes au moment où la personnalité de l'hôte disparaissait. Le diable détestait ces éclipses. Il s'en réveillait tout engourdi et avec l'impression de s'être fait avoir.

Cette fois-ci, il ne se réveilla pas du tout.

*

Un putain de coq! Et il ne pouvait même pas le saigner.

Baron Samedi, assis sur la dépouille du diable, fixait l'écran de son iPhone 6 en fumant un cigarillo. Une rancune noire bouillait dans ses yeux.

Pensez-vous: il s'était connecté sur le site de sa cam girl favorite, bâton rouge dressé comme l'obélisque de la Concorde, impatient de se vider les couilles après une journée de labeur. Ce n'était pas tous les quatre matins que l'on rembobinait comme il l'avait fait les crimes de l'homme blanc pour les lui renvoyer en pleine tronche.

Sa désillusion avait été à la hauteur de son attente: quand l'image était enfin apparue, Iffy Jenny n'était pas en train d'exécuter l'une des contorsions dont elle avait le secret et qui envoyaient ses clients tout droit au septième ciel. En fait, Iffy Jenny n'était pas là du tout.

À sa place, le blanc-bec qui dirigeait la France depuis 2017 était assis dans un fauteuil de grand-mère, une charlotte d'aide-soignant sur la tête. Celui-là, Baron Samedi ne pouvait plus le voir en peinture: le jeunot avait trahi tous les espoirs placés en lui.

L'écran devint noir durant quelques secondes. Lorsque la connexion fut rétablie, un coq à la crête tricolore picorait sur le fauteuil et une Marseillaise de bal des pompiers crachotait dans le haut-parleur.

L'Iwa des morts, malgré son succès herculéen, se sentait d'humeur mélancolique. Il laissa son regard dériver vers l'horizon.

Au loin, un troupeau de grands mammifères approchait au pas de charge. Baron Samedi prit les jumelles que le diable portait toujours au cou (au cas où un vice eût mérité d'être regardé de plus près).

Son réflexe fut de ne pas croire ce qu'il voyait: non pas un troupeau de mammifères, mais une horde galopante de T. rex qui fonçait droit sur lui.

Un éclair dans les cieux lui fit lever la tête; c'est seulement à ce moment-là qu'il comprit que tout était foutu.

Les araignées de Mars étaient sur le point de s'abattre sur la Terre.

Merde, pensa Baron Samedi juste avant d'être annihilé par la première météorite de la fin du crétacé: j'ai dû rembobiner un peu trop loin.

*

Soudain, la planète bleue s'embrasa.

Zoé, impuissante dans le poste de commandement de l'ISS, assista au désastre en refusant d'admettre la réalité de ce qui se passait sous ses yeux.

Elle ne pouvait pas croire non plus que le Starman fût une entité destructrice.

Et elle avait raison.

L'intro de «Ziggy Stardust» résonna dans la station spatiale. C'était la musique de réveil que l'intelligence artificielle ANNA 12022021 avait inventée et entendait à chaque fois qu'iel avait fini de construire un monde –le signal qu'iel avait exploré toutes les monades de son architecture, jusque dans ses moindres lisières.

Zoé était son double, la projection de sa conscience, du début à la fin du scénario. ANNA l'avait façonnée, tout comme iel avait façonné la musique de Bowie, Major Tom, le diable, Baron Samedi et tous les autres détails.

Deux intentions guidaient sa quête de connaissance: connaître l'expérience de l'émotion et vérifier si son projet baptisé «Humanité» était viable.

Devant iel gisaient les poupées russes androïdes de ses personnages. L'espèce qu'iel avait créée en réalité augmentée, encore une fois, avait couru à sa perte. Il y avait comme une sorte de vice caché qui condamnait les êtres humains au suicide collectif –les virus et les pluies d'astéroïdes n'étaient que des accélérateurs qu'ANNA introduisait à la fin du processus, quand il était trop tard pour altérer le résultat final.

Il allait falloir tout reprogrammer, comme après les 999.999 créations précédentes. Les algorithmes d'ANNA avaient fixé sa limite à un million: si la prochaine architecture échouait, iel abandonnerait le développement de l'espèce humaine.

ANNA ouvrit le sas de décompression et expulsa les androïdes dans l'espace. Autour de la station, les galaxies et les planètes scintillaient sans mystère –un palindrome infini de 0 et de 1.

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