Culture

#LibertéÉgalitéBeyoncé

Temps de lecture : 13 min

Major Tom est revenu. Le PR reçoit de la Klorokine en intraveineuse. Outre-Atlantique, Baron Samedi abat ses cartes; le diable sort un cinquième as de sa manche. Qui règnera sur la planète?

Je suis Cap'tain Zombi / Je bois par les oreilles / J'entends avec les dix doigts / J'ai une langue qui voit tout / Un odorat-radar qui capte / Les ondes du cœur humain. | Capture d'écran via YouTube
Je suis Cap'tain Zombi / Je bois par les oreilles / J'entends avec les dix doigts / J'ai une langue qui voit tout / Un odorat-radar qui capte / Les ondes du cœur humain. | Capture d'écran via YouTube

Dans l'épisode précédent, l'exorcisme laïc du PR a tourné court. Le diable a envoyé Ken Klaus Kendrick et POTUS ad patres. Alors que la terrible Résolution -18 entrait en vigueur, [email protected] et Panita se sont échappés de leur centre de détention pour mineurs d'El Paso.

17 octobre 2020

Au premier matin après la fin du monde, les quelque 200 millions d'Européen·nes qui avaient survécu se réveillèrent avec une étrange litanie dans la tête, scandée par une voix liquide, chargée des embruns de l'Atlantique. Ce n'était pas celle de Major Tom:

Écoutez monde blanc
Les salves de nos morts
Écoutez ma voix de zombi
En l'honneur de nos morts
Écoutez monde blanc
Mon typhon de bêtes fauves
Mon sang déchirant ma tristesse
Sur tous les chemins du monde
Écoutez monde blanc!*

Le plus illustre de nos académiciens, que les événements récents avaient rendu un peu dur de la feuille, crut qu'il avait oublié de fermer un robinet. Il inspecta méticuleusement chacune des valves de son duplex, dans la cuisine et ses trois salles de bain. Toutes les arrivées d'eau étaient coupées.

Ce fut le coup de grâce pour sa raison vacillante: le malheureux tomba dans le puits de la démence et, vêtu de sa seule veste d'Immortel sur un caleçon à rayures, se mit à sillonner les rues désolées autour du Luxembourg en hurlant «Liberté, Égalité, Beyoncé!» à qui voulait l'entendre, c'est-à-dire principalement les pigeons et les chiens errants, de plus en plus nombreux dans la capitale en ce bien triste automne.

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*

À quelques centaines de kilomètres de là, le PR essayait de trouver un semblant de logique aux titres insensés qu'il entendait sur la fréquence de RMC Infos. Mais pourquoi, bonté divine, écoutait-il cette radio de ploucs?

INFORMATIONS NATIONALES:

LE PRÉSIDENT CIOTTI INVESTI AUJOURD'HUI PAR LE PRINCE ALBERT…

PAKA PREND LA PLACE DU LICHTENSTEIN, RAYÉ DE LA CARTE, À L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE L'ONU…

LES RELATIONS DIPLOMATIQUES AVEC PARIS TOUJOURS PAS RÉTABLIES…

DANS LE PAYS CONNU AUTREFOIS SOUS LE NOM DE FRANCE, BOOBA ET KAARIS AURAIENT DU MAL À SE RÉPARTIR LES RESPONSABILITÉS AU SEIN DU TRIUMVIRAT DIRIGÉ PAR SIRI

Le PR essaya de rassembler ses souvenirs des derniers mois et de comprendre comment on avait pu en arriver là:

La centrale nucléaire de Fessenheim, en explosant, avait immunisé toute la population européenne au Koronavirus.

POTUS avait été renversé et assassiné le jour où sa Résolution -18 était entrée en application.

Son successeur, l'abominable Ken Klaus Kendrick, était resté au pouvoir exactement soixante-trois secondes avant d'être déposé à son tour, puis désintégré par le diable.

Les forces de l'OTAN prêtes à envahir l'Hexagone s'étaient mystérieusement retirées après l'annonce de la vacance du pouvoir à Washington.

Tou·tes les retraité·es étaient au cimetière. Les comptes publics étaient revenus à l'équilibre comme par enchantement, sans réforme des retraites.

Le PR se rappelait aussi que sa cote de popularité avait grimpé à 4,3%. Après, c'était le trou noir.

«Ces racailles du Réseau Y2K vous ont bien amoché», dit une voix familière et rocailleuse, nimbée d'un épais parfum de lavande.

«– Où suis-je?
– Ô misère! Les séquelles sont pires encore qu'on le craignait.
»

Le PR avait horreur de l'accent provençal. Pagnol, la pétanque sur la place du village, le rosé et le pastis, tous ces clichés qui s'étalaient sans grâce, très peu pour lui. Il en était secrètement malade chaque fois qu'il lui fallait traverser la Loire du nord vers le sud.

Par quel terrible revers de fortune avait-il pu échouer aux portes de Marseille?

Les formes et les silhouettes étaient floues autour de lui, comme dans un film saboté par le chef op'. Des présences qui n'étaient pas inconnues au PR allaient et venaient dans la pièce, parlant à voix basse, mais il lui était impossible de mettre un nom sur elles.

Le seul fait d'articuler le jeta dans d'affreuses douleurs:

«– Booba, Kaaris… Passent encore. Mais Siri! La Siri d'@pple? C'est donc elle qui a pris ma place?
– Elle dirige les dix régions qui ont prêté allégeance au nouveau régime. Le pays n'a pas encore de nom. La Corse et l'Occitanie ont fait sécession avec nous et sont désormais nos satellites.
– Mais…
– C'était inévitable vu votre mollesse avec les jeunes et les tribus de banlieue. Nous étions plusieurs à vous avoir mis en garde; vous n'avez rien voulu entendre. À la première occasion, ils en ont profité. Et voilà le résultat. On parle déjà d'établir la charia dans le département-pilote du 93.
– Vous mentez!
– Nous serons plus forts et plus courageux que vous l'avez été. La reconquête commence. Quant à vous, dodo l'enfant do. Augmentez-lui le flux de Klorokine dans la perfusion.»

Le PR se sentit partir à la renverse, comme quand les terminales du lycée le pendaient par les pieds en poussant des cris obscènes devant les fenêtres de la prof de théâtre.

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*

Panita dut se rendre à l'évidence: ils étaient perdus. Autour d'eux, le désert s'étendait à l'infini. Il n'y avait d'ombre nulle part.

Il mit un genou à terre, faisant de son mieux pour protéger la petite Zoé de la morsure du soleil. Son visage était pâle et elle dormait. Ils avaient bu leur dernière gorgée d'eau voilà plus de vingt-quatre heures.

«Il faut continuer, dit [email protected] Si on s'arrête…»

Panita secoua la tête. Comme des centaines de milliers d'enfants, ils avaient quitté leur cachette dans l'espoir de rallier la frontière mexicaine sans être interceptés par une patrouille.

Les rumeurs les plus folles couraient.

Sur une fréquence pirate, avant que le portable de [email protected] rende l'âme, ils avaient entendu que l'État fédéral n'existait plus. Au dernier décompte, 63 millions d'Américain·es étaient mort·es du Koronavirus: POTUS avait beau avoir cassé sa pipe quatre mois auparavant, on continuait à persécuter les enfants et les minorités, tenues responsables de ce désastre.

Plusieurs États avaient formé une nouvelle coalition, les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, tandis que d'autres avaient choisi de faire cavalier seul. Certaines institutions, comme l'Armée de l'air et la NASA, s'étaient liguées avec des corporations et des groupes mafieux pour assurer le maintien de l'ordre et éviter le plongeon dans l'anarchie.

Comme tout le monde, [email protected], Zoé et Panita voulaient rejoindre le Mexique. La Résolution -18 n'y faisait pas loi et on racontait que les autorités de Mexico avaient trouvé l'antidote au virus.

Selon des sources concordantes, tou·tes les mineur·es étaient accueilli·es sur le sol mexicain. Les autres, malades ou pas, étaient repoussé·es sans ménagement.

Les États-Unis étaient à genoux devant leur voisin latino.

Panita regarda le ciel blanc. Il ne savait même plus où se trouvait le soleil. Sa bouche était sèche comme un parchemin et ses poumons le brûlaient.

La mort rôdait partout. Major Tom et le Starman, après leur entrée fracassante dans l'atmosphère, demeuraient invisibles.

Il n'y avait plus qu'à se laisser mourir là.

«Eh eh eh, fit une voix derrière eux. Si près du but et si découragé. C'est toute l'histoire de mon peuple, ça

Panita aperçut un Noir endimanché qui essayait de regarder sous la robe de [email protected]

«Qui es-tu? Qu'est-ce que tu fais ici?»

L'apparition éclata d'un rire tonitruant:

«Comment, fiston! Tu ne m'as pas reconnu? Baron Samedi, pour vous servir.»

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*

Le PR se pinçait, encore et encore, mais rien n'y faisait: à chaque fois qu'il rouvrait les yeux, la réalité parallèle dont d'obscures puissances avaient fait son domicile était toujours là, inamovible.

Il y voyait clair à présent. Et rien n'avait de sens: les fake news continuaient à s'empiler sur RMC INFOS, dans la bouche de reporters et d'éditorialistes au bagout méridional.

POLITIQUE INTERNATIONALE:

LEONARDA NOMMÉE PRÉSIDENTE DU CONSEIL ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

COMMISSION DE RECONCILIATION ENTRE CHARIA ET LAÏCITÉ: DIAM'S PRESSENTIE COMME MÉDIATRICE

«JE SUIS NUMÉRO 2 DANS L'ORDRE PROTOCOLAIRE; CETTE FIOTE DE BOOBA N'EST MÊME PAS MINISTRE D'ÉTAT» (KAARIS À LA SORTIE DU PREMIER COMITÉ DE SALUT PUBLIC)

SIRI RAPPELLE TOUT LE MONDE À L'ORDRE: «MOI SEULE DÉCIDE; MES COLLABORATEURS EXÉCUTENT»

FAIT DIVERS: UN ACADEMICIEN DE L'ANCIEN-RÉGIME PLACÉ EN GARDE À VUE POUR EXHIBITIONNISME ET ATTENTAT À LA PUDEUR

La seule bonne nouvelle, c'est que le PR n'avait plus mal à la tête. Depuis qu'il avait repris conscience, la réalité ressemblait à un cauchemar, mais au moins cet énergumène de Baron Samedi lui foutait une paix royale avec sa poudre de perlimpinpin et ses carabistouilles.

Le PR sortit sur la terrasse en traînant sa perfusion et constata non sans épouvante que ses sens ne l'avaient pas trompé: le complexe où on l'avait installé pour sa convalescence se trouvait en effet au-dessus des calanques, dans une sorte de monastère troglodyte.

Devant lui, la Méditerranée avait pris une teinte mauve sous le couchant.

«Admirable vue, n'est-ce pas?»

Le PR se retourna et vit deux hommes à la chevelure poivre et sel qui approchaient aux bras d'une jeune femme blonde.

Il les connaissait, il avait vu mille fois leurs visages, il savait que ce trio ne pouvait que lui être hostile –mais impossible de se rappeler leurs noms.

À gauche, il y avait ce philosophe à lunettes noires qui passait son temps en Martinique et à dénigrer l'autorité présidentielle; au centre, le meilleur espoir du fascisme à visage semi-humain, qui avait tant de mal à se faire sa place à l'ombre de sa tante; à droite, l'apothicaire préféré des Français·es, le Zorro de la Klorokine, 100% de gueule et zéro de science.

Son horrible gourmette faisait gling-gling sur son poignet velu. C'est lui qui avait pris la parole:

«– M. le président déchu, je m'adresse à vous en ma qualité de ministre de la Santé de PAKA.
– Je sais qui vous êtes. Je suis venu vous voir en avril et j'aurais bien fait de m'abstenir, maintenant que j'y pense. Qu'est-ce qu'il y a dans cette perfusion? Pourquoi est-ce que je n'arrive plus à me rappeler aucun nom? Même le mien, nom d'un petit bonhomme! Je sais qui je suis mais pas comment je m'appelle. C'est sortilège!
– Non: c'est seulement le premier stade du traitement. D'ici quelques heures, les noms des choses commenceront à se désagréger eux aussi. Puis vos souvenirs. Les connexions entre vos terminaisons nerveuses et votre cerveau. D'ici demain, il ne restera plus rien de votre identité. On procèdera à l'ablation.
– Le nirvana!
s'exclama le philosophe, ce qui fit glousser la blonde.
– L'ablation de quoi?
– Tous vos organes. Ne vous alarmez pas: la douleur sera inexistante. Vous aurez le niveau de conscience d'une étoile de mer. Tiens! À ce propos, regardez.»

À l'horizon, six ferries sortaient du port en file indienne, proue dressée vers le large.

«Nous construisons un nouvel État-Nation, par et pour les Gaulois de souche. Ces bateaux s'en vont en Algérie. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées.»

Le PR sentit les larmes lui monter aux yeux mais il ne savait plus que c'étaient des larmes. Il lui restait la seule sensation, aussi brute qu'un bloc de granite.

La blonde lui rajusta son nœud de cravate:

«Quand on vous aura empaillé, vous serez exhibé en pièce maîtresse au musée de la Guerre civile. Les visiteurs n'oublieront jamais, après vous avoir vu, ce qu'il en coûte de trahir sa patrie.»

Le PR jeta un dernier regard vers l'horizon, dans un suprême effort pour se remémorer le vers de Rimbaud:

C'est la mer allée avec le soleil.

Mais quoi, au juste?

Ce fut la dernière fois qu'il eut une pensée complexe.

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*

Sur un des six bateaux qui s'en allèrent ce jour-là vers l'Afrique, il n'y avait que des Français·es d'origine maghrébine: c'est ce qu'avait annoncé en fanfare la jeune et blonde ministre de l'Intérieur de PAKA.

La réalité était un peu différente, comme en témoignait la présence sur le pont avant du dernier djihadiste de feu l'Hexagone, Abou Assan Al-Fransaoui, que ses infortunés parents avaient déclaré à l'état-civil de Bourganeuf vingt-cinq ans plus tôt sous le nom de Loïc Marteau.

«– Mais puisque je vous dis que je suis de souche! Ma grand-mère paternelle a remonté notre arbre généalogique jusqu'à Charlemagne.
– À d'autres! T'as vu ta barbe et ton pantacourt? Et tes prêches sur Facebook, c'est pour un atelier d'écriture créative?
– Vous ne pouvez pas me faire ça. Je ne parle pas un mot d'arabe. Même Allahou Akbar, je n'ai jamais réussi à prononcer correctement.
– Tu diras ça aux matons algériens. Ils te donneront des cours de phonétique.»

Le pauvre Loïc avait fini par baisser les bras et accepter son destin de martyr; il allait finir ses jours au bled. Perdu pour perdu, autant passer à la postérité: porteur asymptomatique du Koronavirus, il occupa le reste de la traversée à contaminer méthodiquement tous les passagers et l'équipage, postillonnant, expectorant, éternuant à tire-larigot. On se serait cru sur le porte-avion Charles-de-Gaulle.

Sa besogne achevée, Loïc s'accouda au bastingage et regarda la blancheur d'Alger émerger de l'horizon. Il mourut quelques jours plus tard dans une rixe de bas-fond, après qu'un autochtone eut compris de travers la phrase par laquelle Loïc avait cru lui demander s'il n'avait pas une cigarette à lui offrir.

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*

Zoé s'était endormie, la tête lourde sur l'épaule de [email protected], qui méditait. Quant à Panita, il n'en pouvait plus. Voilà près d'une heure que ce Baron Samedi lui cassait les oreilles avec sa chanson de geste:

Je suis Cap'tain Zombi
Je bois par les oreilles
J'entends avec les dix doigts
J'ai une langue qui voit tout
Un odorat-radar qui capte
Les ondes du cœur humain
Et un toucher qui perçoit
À distance les odeurs
Quant à mon sixième sens
C'est un détecteur de morts
Je sais où sont enterrés
Nos millions de cadavres
Je suis comptable de leurs os
Je suis comptable de leur sang
Je suis peuplé de cadavres
Peuplé de râles d'agonies
Je suis une marée de plaies
De cris de pus de caillots
Je broute les pâturages
De millions de morts miens
Je suis berger d'épouvante
Je garde un troupeau d'os noirs
Ce sont mes moutons mes bœufs
Mes porcs mes chèvres mes tigres
Mes flèches et mes lances
Mes laves et mes cyclones
Toute une artillerie noire
À perte de vue qui hurle
Au cimetière de mon âme!*

Le vent emporta la dernière syllabe et un grand silence tomba sur le désert.

Panita ne voulut pas se réjouir trop vite, car le Noir était reparti plus d'une fois à l'abordage après une fausse fin.

Mais non: il semblait bien en avoir fini et était maintenant plongé dans une torpeur qui ramollissait tous ses membres.

«Excusez-moi», dit une voix mielleuse.

Panita se retourna. Il n'y avait personne.

«On dit souvent que je me cache dans les détails. Les gens se trompent en pensant qu'il s'agit d'une image: l'expression est à prendre au pied de la lettre.»

Panita soupira: il ne manquait plus que le diable. Il y avait vraiment des jours où il aurait fallu rester au lit. Le problème, c'est que Panita n'avait jamais eu de lit.

«– Que veux-tu?, demanda [email protected] à l'entité invisible.
– Petite sotte: je t'avais pourtant dit de rester confinée à Uxmal. Regarde-toi, à présent. Une vraie souillon.
– Réponds-lui,
insista Panita.
– Je suis venu réclamer mon dû. Celui-ci n'a rien à faire là», dit le diable en prenant l'apparence de Margaret Thatcher et en pointant Baron Samedi du doigt.

Le Noir, comme aiguillonné par cette mise en cause, sortit de sa léthargie:

«– Au contraire, mon frère.
– Je ne suis ni ton frère ni ta sœur,
dit la dame de fer en tapant du pied. Je suis le prince de ce monde et toi celui de l'autre. Chacun chez soi…
– … et les vaches seront bien gardées! J'ai entendu dire que c'est la devise de ce nouvel État dans le Sud du pays-connu-autrefois-sous-le-nom-de-France. J'ai pensé un moment que son Président serait une bonne monture: erreur! J'avais misé sur le mauvais cheval. Puisque tu es d'humeur guerrière, la vioque, on va régler ça comme des bonhommes. Finissons-en.
»

Baron Samedi alluma son ghetto blaster et poussa tous les boutons à fond. Trois notes de guitare déchirèrent la brume de chaleur qui semblait émaner du sable brûlant: la musique du duel entre Harmonica et Frank à la fin d'Il était une fois dans l'Ouest.

«Voilà bientôt cinq siècles que je traîne de ce côté de l'Atlantique pour trouver l'antidote à la malédiction que fut l'arrivée des Blancs. Croyez-moi quand je vous dis que je me suis donné beaucoup de mal. Les tremblements de terre? C'est moi. Les feux de forêt: encore moi. Les ouragans, les blizzards, la grippe espagnole, la télévision, le beurre de cacahouète, Pinochet, la Zone 51, les armes à feu, NASCAR, le football américain, Bush Jr., les opioïdes, Facebook, Bolsonaro, POTUS, les fertilisants, les perturbateurs endocriniens, les voix insupportables des États-Uniennes: moi, moi, moi. Je ne vais pas me faire souffler ma vengeance du génocide amérindien, de la destruction environnementale, de l'exploitation du Sud par le Nord, de la traite et de l'esclavage par une créature du folklore judéo-chrétien!
– Tu n'es qu'un bouffon,
répondit le diable. Ce virus, c'est moi qui l'ai pensé, couvé, accouché –et sans arrière-pensées, s'il-te-plaît! Je ne me paye pas le luxe d'avoir des raisons. J'avoue: je voulais juste mettre le dawa.»

Au moment où la musique allait s'arrêter, Panita se jeta entre les deux adversaires:

«On ne guérira pas le génocide par le génocide. Sinon, il n'y aura plus que le néant.»

Le diable et Baron Samedi firent feu en même temps. Le garçon reçut en plein cœur les deux balles maudites qu'ils se destinaient l'un à l'autre.

[email protected] se précipita. Panita serrait dans sa main le talisman du Starman.

Il était trop tard.

«Pourquoi?, implora [email protected]
– Parce que, répondirent le diable et Baron Samedi d'une seule et même voix, comme si leurs deux organes étaient reliés par une diabolique stéréo. Le mal ne connaît qu'un ennemi: l'enfance.
– N'est-ce pas, Major Tom?
– Je ne saurais mieux dire, Starman.
– Qu'est-ce que vous racontez?,
demanda [email protected]»

Le diable et Baron Samedi ne faisaient plus qu'un, et pourtant [email protected] sentait encore leurs deux présences.

«– Petite, nous sommes les deux faces du chaos.
– Vous mentez
, protesta [email protected] en brandissant le talisman. La prophétie du Starman est vraie. Major Tom est revenu pour nous sauver.
– Des fables! Vous les enfants avez besoin de héros et d'histoires qui finissent bien. Cela n'arrivera plus: c'est l'enfance elle-même qui vient de mourir.»

[email protected] regarda Panita. Son front et ses mains étaient déjà en train de refroidir. Elle leva les yeux et aperçut la petite Zoé, qui venait de s'éveiller.

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En comprenant ce qui avait eu lieu, l'enfant poussa un cri si déchirant qu'elle fut transportée, adulte, sur la station spatiale internationale.

Zoé, hagarde, se rappela ce qu'elle avait vu la nuit du départ de son père et qu'elle avait refoulé toutes ces années: Baron Samedi et le diable, penchés au-dessus de son cadavre, ricanant, se frottant les mains du tour qu'ils étaient sur le point de jouer à l'humanité.

* Les parties du texte suivies d'un astérisque sont extraits de Captain Zombi, du grand poète haïtien René Depestre.

Dans le finale de Koronavirus, les personnages s'éveillent d'un mauvais rêve et les masques tombent. Mais qui est la rêveuse?

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