Société / Culture

#IdiotsUtiles

Temps de lecture : 11 min

Les présidents américain et français s'insultent, un écrivain confiné tient son journal, les djihadistes sont au chômage, [email protected] retrouve la trace de Major Tom mais une mauvaise surprise l'attend.

Donald Trump en réunion avec les distributeurs des chaînes d'approvisionnement, le 29 mars 2020 à la Maison-Blanche. | Pete Marovich / Pool / Getty Images / AFP
Donald Trump en réunion avec les distributeurs des chaînes d'approvisionnement, le 29 mars 2020 à la Maison-Blanche. | Pete Marovich / Pool / Getty Images / AFP

Dans l'épisode précédent, [email protected] a découvert un site de clonage néoconservateur chez le plus illustre de nos académiciens. Une fusillade a éclaté dans le port du Havre. L'ISS a intercepté une communication émise d'El Paso en direction des confins du cosmos.

– Chef, dit un trois cagoulés dans l'oreillette.
– Quoi?
– Y a personne.
– Comment ça?
– La salle de concert est fermée. Qu'est-ce qu'on fait?
– T'es débile ou quoi? On applique le plan: vous forcez la porte, vous entrez et vous tirez dans le tas. Pas la peine d'avoir fait Polytechnique.
– Mais le concert est annulé. Ils ont mis un mot sur la vitre du guichet. La faute à une pandémie, qu'ils disent.
– Pendez qui? Mauvaises langues! On a arrêté les pendaisons faute de corde.
– Un virus.
– Gaffe à ton langage.
– Alors? J'ai pas envie de choper cette saleté en traînant dans le coin, moi.
– ...
– Y a pas grand-chose d'ouvert par ici. Ah! Je vois une pharmacie. Vous voulez qu'on se la fasse?»

Et c'est ainsi, après sa déroute militaire en Syrie et en Irak, que commença le déclin hexagonal de l'État islamique.

*

Le Très Grand Auteur ne digérait pas.

Le Monde avait demandé à Slimani et Chevillard. Le Point, à Darrieussecq. DARRIEUSSECQ!!! Le plus bas-de-plafond des pignoufs de France et de Navarre tenait désormais journal sur les réseaux sociaux.

La littérature française, déjà bien mal en point, avait donc atteint le stade terminal de sa décrépitude grâce au Koronavirus: plus personne ne lisait, tout le monde écrivait.

Lui, tout Très Grand Auteur qu'il était, on ne lui avait rien demandé. Alors, un peu pour tuer le temps, un peu pour prendre le contrepied de l'époque, il avait ouvert un carnet tout neuf et commencé à écrire.

8 avril 2020: rien

9 avril 2020: rien

10 avril 2020: rien

11 avril 2020: rien

Et toc. Il ne pouvait imaginer réponse plus cinglante et plus inactuelle à la logorrhée ambiante. Comme le Très Grand Auteur vivait dans la réclusion absolue qui sied aux artistes, dans un penthouse au sommet d'une tour du XIIIe arrondissement, personne ne lui avait signalé que les journaux de confinement étaient déjà passés de mode et qu'on avait exécuté en place de Grève les pauvres malheureux ayant eu la faiblesse de s'y adonner.

Pourquoi n'y avait-il pas pensé plutôt? Ça tombait sous le sens: Louis XVI, un autre condamné qui avait ponctué de ce même rien son entrée datée du 14 juillet 1789, avait raison. Peut-être pas devant l'Histoire, paix à son âme et à sa tête décollée, mais à coup sûr devant la littérature, qui devait dire le Vrai ou ne rien dire.

Rien n'était plus vrai que ce rien. C'était la chose la plus vraie que le Très Grand Auteur eût jamais couchée sur le papier –peut-être même la seule. Il n'y avait aucune raison de ne pas continuer jusqu'à ce que mort s'ensuive, loin des vains délices du verbiage et de la contemplation de son moi.

Il écrivit la date du jour.

12 avril 2020: rien

Il referma le carnet et alluma la télévision, satisfait. Il n'avait plus éprouvé un tel sentiment de plénitude depuis le jour lointain où il avait mis un point final à son chef-d'œuvre sur la France Tariq-Ramadanisée –Déjection. Peut-être l'heure était-elle venue de lui écrire une suite. S'il n'était pas certain de trouver l'énergie entre deux pornos, le Très Grand Auteur en avait déjà le titre.

CHLOROQUINE
Chroniques du con, finement

Après l'enregistrement des Chiffres et des Lettres et un tutorial qu'une cousine issue de germain lui avait envoyé sur les avantages et les inconvénients de se convertir au bouddhisme par temps de pandémie, il alla se faire infuser une verveine en papillonnant sur Tinder.

Quand il revint dans le salon, ce qu'il vit sur l'écran le saisit d'effroi.

*

C'est une scène comme il s'en produisit un peu partout en ce dimanche de Pâques, lorsque les milliards d'idiots inutiles et confinés prirent conscience que leurs gouvernements les envoyaient droit dans le mur. Elle eut lieu à Guéret, chef-lieu de la Creuse, ce qui ne saurait être une excuse pour interrompre la lecture de cette histoire.

Un jeune militant ensauvagé du Réseau Y2K, issu de l'immigration et porteur sain du Kovid-19, arpentait les rues désertes à la recherche de sa proie, pestant contre la sévérité des amendes infligées par les forces de l'ordre. À la sortie d'une boulangerie, il avisa enfin une cible, un septuagénaire masqué d'une feuille de sopalin, et le suivit jusque dans son hall d'immeuble.

Un penseur du Calvados aux lunettes aussi noires que les chemises des années trente avait pourtant mis en garde: il aurait fallu déporter ces tribus de barbares qui avaient tendance à grouiller dans les territoires perdus de la République.

Maintenant, il était trop tard.

«Fais ta prière, l'ancien. Ton heure a sonné.»

Le sauvageon allait éternuer sur sa victime quand il remarqua son impassibilité.

«Tu captes ce que je te dis, Jean-Paul, ou tu as oublié ton sonotone sur le prie-Dieu?»

L'autre le fixait avec des yeux vitreux qui jetaient un doute sur ses facultés cognitives.

«Par souci déontologique, je dois m'assurer que les condamnés à mort comprennent l'acte d'exécution. Je vais te le lire et il te suffira de hocher la tête. Pigé? On fait le ménage mais on n'est pas favorable à une justice sommaire.»

Si réponse il y eut, le sauvageon ne l'entendit pas. Il reprit connaissance contre un mur de parpaings, quelque part dans la zone industrielle à la sortie de la ville, aux côtés d'énergumènes de son âge.

«Mauvais bail», murmura-t-il sans conviction, plus pour lui-même qu'à l'attention de ses compagnons d'infortune. Il avait déjà compris dans quelle impasse tragique il se trouvait.

Face à eux se dressait un peloton de dix schnoques mûrs pour l'hospice, AK-47 sur l'épaule, attendant l'ordre d'une mamie en chaise roulante auprès de qui Jeanne Calment aurait eu l'air plus jeune que Billie Eilish. Tous ces grabataires portaient un t-shirt noir orné du signe de leur organisation secrète, la Section Ω.

«Présentez armes!»

La vieille se mit à tousser comme une tuberculeuse. On lui apporta un verre d'eau qu'elle balança au visage de son aide-soignant.

«En joue!»

Juste avant qu'une balle de confection soviétique explose dans son cœur innocent, le sauvageon eut le temps de reconnaître un visage parmi les tireurs, un peu moins flétri que les autres. Un visage familier non seulement pour lui, mais pour des dizaines de millions de Français –celui du présentateur du journal de 13h.

Il réalisa aussi, in extremis, que la vieille dirigeant le peloton d'exécution n'était autre que Margaret Thatcher, qu'elle n'était donc pas morte et qu'elle n'avait toujours pas changé de sac à main.

À LIRE AUSSI Lettre au soldat Onfray

*

«Appelez-moi le stagiaire», grogna POTUS. C'est ainsi qu'il avait baptisé le PR –le président de la République française.

POTUS traversait une mauvaise passe. Wall Street dégringolait depuis des semaines. Ses hôtels de luxe étaient vides. Le Messie, pourtant censé revenir le jour de Pâques, s'était pris pour Amy Winehouse un soir de concert. Des millions d'électeurs de POTUS avaient pourtant afflué à sa demande dans les églises du pays, espérant un signe.

Ils allaient être servis avec effet-retard: tous ces braves gens tomberaient comme des mouches et rejoindraient le Seigneur d'ici quelques semaines. Une véritable hécatombe: #EASTERMASSACRE. Dans ces conditions, comment se faire réélire en novembre? POTUS avait entendu parler du système d'électeurs fantômes mis au point par un ancien maire du Ve arrondissement. Mais, aux dernières nouvelles, le bonhomme n'était pas en mesure d'assurer une consultation.

Peut-être que le stagiaire aurait une idée? Il était français, oui ou merde?

Mais il y avait une tout autre question à l'ordre du jour. Puisque le virus n'était pas un hoax, il était urgent d'en tirer le meilleur profit.

«What's going on, my friend?», claironna la voix du PR sur FaceTime. POTUS ne pouvait plus saquer ses zozotements et la façon que ce minus avait de dodeliner pour embrouiller son monde.

Il le coupa net.

«Épargne-moi tes salamecs. Les opérations du grand nettoyage néolibéral sont sur le point de débuter. J'ai vu que tu t'étais vaguement mis à détricoter le droit du travail. C'est du lard ou du cochon? Le conseil d'administration peut compter sur toi, ou tu vas te débiner comme tes prédécesseurs? Où en est la privatisation de l'hôpital? De l'éducation? Il me faut des garanties. Tu vas y aller plein pot comme prévu ou tu vas zigzaguer en patineuse artistique comme pour les retraites? Chez nous, tout est fin prêt, on va s'occuper des pauvres et des métèques. Est-ce que les dispositions ont été prises dans ton pays de bolcheviks?»

Le visage du stagiaire se figea dans un étrange sourire, qui lui donnait l'air encore plus fourbe que d'habitude. POTUS crut que la connexion wifi de la Maison-Blanche avait encore planté.

Mais non, l'autre empaffé s'était remis à déblatérer en anglais, fier de son accent niveau 4e avec voyage linguistique en été:

«Va te faire mettre, vieux bouc. Depuis le début c'est moi qui tire les ficelles. Je te conseille d'attacher ta ceinture: tu vas déguster. So long, sucker

POTUS n'eut pas le temps de dire ouf. L'image du stagiaire avait disparu de l'écran.

*

À trois heures au nord de Washington D.C., dans un des ghettos de Philadelphie, Ken Klaus Kendrick et ses sbires supervisaient l'évacuation des dépistés par la Garde Nationale.

Ils étaient des centaines, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous noirs, alignés sur le bitume défoncé de Lancaster Avenue sans comprendre comment ils pouvaient tous être positifs au Koronavirus sans qu'aucun n'en ait le moindre symptôme.

«Les Afro-Américains ont tendance à être asymptomatiques, avait déclaré POTUS dans une conférence de presse. C'est pourquoi le gaz dépisteur de M. Kendrick est si précieux. Le contrat que nous avons passé avec son unité de production au Mississippi nous garantit un stock illimité tout en revitalisant ce bassin d'emplois. Ça s'appelle le Win-Win; j'en connais un rayon.»

Ken Klaus Kendrick se frisait la moustache en regardant les quidams monter à l'arrière des camions militaires; tout se passait comme le diable le lui avait promis.

– Vers quel hôpital il faut les transporter?, demanda le sergent réserviste qui coordonnait la logistique.
– Qui vous a parlé d'hôpital? répondit Ken Klaus Kendrick.
– Ils sont malades et contagieux. Où voulez-vous qu'on les emmène?
– Vous posez trop de questions, sergent. Dites simplement à vos chauffeurs de suivre les instructions des unités GPS que je vous ai remises.

Le sergent s'éloigna, perplexe.

«Et magnez-vous un peu. Il faut qu'on ratisse les Portoricains et les Cambodgiens avant la tombée de la nuit.»

Août 1980

Zoé entendait la voix de son père à travers le bourdonnement de la fièvre et le tambour du mal de tête. Il lui chantait le refrain avec lequel il l'endormait depuis aussi loin qu'elle pouvait s'en souvenir.

Sailors fighting in the dance hall
Oh man, look at those cavemen go
It's the freakiest show
Take a look at the lawman
Beating up the wrong guy
Oh man, wonder if he'll ever know
He's in the best selling show
Is there life on Mars?

Son père s'était tu. Zoé fit un effort pour ouvrir les yeux et vit le tatouage à l'intérieur de son poignet:

– Papa?
– Dors, petite. Tu dois te reposer pour reprendre des forces.
– Est-ce que je vais mourir?
– Ne raconte pas de bêtises.
– Tu peux me dire la vérité. Je serai courageuse.

Il sembla à Zoé que la main de son père tremblait un peu sur son front. Mais elle n'avait plus la force de garder les yeux ouverts et s'endormit.

Dans un rêve, elle se vit marcher dans une sorte de prison à ciel ouvert, à côté d'un garçon qui lui parlait en espagnol. Il s'appelait Panita. Elle ne comprenait pas ce qu'il disait mais sentait qu'elle pouvait lui faire confiance. Avant de lui dire au revoir, elle lui décrivit le tatouage de son père et montra à son nouvel ami l'endroit où il pourrait trouver un jour le moyen d'entrer en contact avec Major Tom.

*

Du haut de la pyramide, la forêt s'étendait jusqu'à l'horizon. Il n'y avait personne alentour.

[email protected], abattue, toussa dans son coude. Un feu de tous les diables brûlait dans sa poitrine. Les symptômes les plus sévères étaient passés, mais elle avait encore du mal à respirer.

Voilà dix jours qu'elle s'était confinée à Uxmal.

Avant de se couper du monde, elle avait compris la gravité de son erreur: le virus était une cochonnerie aveugle qui ne faisait pas la différence entre les salauds de vieux et les gentils millennials conscients du péril environnemental. Tout le monde claquait, sans distinction. Et les pauvres se retrouvaient en première ligne, à la caisse et dans les rayons de supermarché; à ramasser les poubelles, livrer des colis, torcher le cul des mourants.

Elle s'était plantée sur toute la ligne en faisant confiance à Lucifer. Maintenant, il fallait trouver un moyen de réparer. Mais comment? Les deux talismans que Major Tom avait laissés derrière lui avant de rejoindre les nuées étaient introuvables.

DHL, le nouveau philosophe périmé, en gardait un quelque part dans les montagnes de l'Asie centrale. Vu ses états de service en Libye, il était difficile de croire qu'il se déciderait un jour à en faire bon usage.

L'autre talisman, selon la légende, était censé se trouver ici, au centre de l'univers Maya. [email protected] avait passé toutes les ruines au peigne fin, jour et nuit. Il était temps de se rendre à l'évidence: ses recherches avaient échoué.

«Tss, tss, tss... Je sens l'odeur âcre du remords et du découragement.»

[email protected] leva les yeux et vit la jeune fille en feu qui gravissait les dernières marches de la pyramide. Quelque chose avait changé dans sa manière de parler et de se tenir.

«C'étaient des gens bien, les Mayas. Leur système de sacrifices à la chaîne était carré. J'en ai vu, des pauvres malheureux se fracasser la nuque au pied de cet édifice.»

Plusieurs nuits, la fièvre avait plongé [email protected] dans des cauchemars indicibles. Elle crut qu'elle faisait une rechute et que c'était l'un d'entre eux.

La jeune fille en feu s'approcha. Une étrange lueur brillait dans son regard.

«Non, non, cocotte: tu ne rêves pas. Par contre, excuse mon langage, mais tu n'as pas les yeux en face des trous. L'incendie dans tes bronches. Les flammes que je trimballe partout avec moi. Non mais allô, quoi!»

Ces dernières paroles, la jeune fille en feu les avait prononcées avec une voix d'homme. Une à une, comme sur une cuisinière sous-alimentée en gaz, ses flammes s'éteignirent. [email protected] reconnut le triste sire qui l'avait abordée devant le Parlement à Stockholm.

«Tu as mis le temps, dis donc. Tu croyais sérieusement que j'étais mortel? J'en connais une qui a dû sécher son catéchisme! Hé hé hé... Va donc te rafraîchir les méninges dans un cénote. Ça te fera du bien.»

Le diable se volatilisa dans un nuage de soufre, que [email protected] ne sentit pas. Voilà trois jours qu'elle avait perdu goût et odorat –un moindre mal quand on doit se nourrir exclusivement d'insectes.

Au même moment, elle eut une vision du talisman et entendit une voix dans sa tête:

«Mon nom est Panita. Je sais comment appeler Major Tom. Je t'attends à El Paso. Mets-toi en marche et rejoins-moi.»

Dans le prochain épisode, Ken Klaus Kendrick tente d'assassiner le PR sur ordre de POTUS mais commet un contresens tragique. Les chemins de [email protected] et de Panita se croisent. L'État islamique tente de se diversifier dans les violences domestiques. Zoé décode un signal interstellaire qui pourrait être la réponse de Major Tom.

Koronavirus
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Épisode 3

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Épisode 5

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