Culture

Comment un joint avec une grande star d'Hollywood a ruiné la vie de Lila Leeds

Temps de lecture : 10 min

Amie de Robert Mitchum avec qui elle aimait fumer de temps en temps, la jeune actrice a vu sa vie et sa carrière ruinées par un raid de la police visant l'acteur.

Lila Leeds dans Wild Weed. | Capture d'écran via YouTube
Lila Leeds dans Wild Weed. | Capture d'écran via YouTube

Cela faisait plusieurs fois que Robin Ford, un jeune agent immobilier, appelait Lila Leeds pour l'inviter à dîner. Ils s'étaient rencontrés lors d'une fête à Santa Monica dans la maison de plage du producteur Pat DiCicco. La jeune actrice cherchait à déménager de son petit appartement en ville et Ford lui avait proposé ses services, pas indifférent aux charmes de la belle blonde dont l'éditorialiste James Bacon avait un jour dit qu'elle était «une des plus belles femmes qui ait jamais atterri à Hollywood» ressemblant «à Lana Turner mais en plus mignonne».

Cette fois, pour la convaincre, il lui avait promis qu'un ami à lui, un grand acteur, avait souhaité la rencontrer. Il lui avait assuré qu'elle serait ravie de le connaître également. Elle avait donc accepté et le soir même, il passait la chercher à son appartement de Franklin Avenue, en plein cœur d'Hollywood.

Au volant d'une Buick verte toute neuve, il y a Robert Mitchum, un jeune acteur de 31 ans tout en flegme qui, après avoir récolté une nomination aux Oscars pour son second rôle dans le film de guerre Les Forçats de la gloire (1945), avait commencé à se faire un nom dans des films noirs comme Lame de fond (1946), Feux croisés (1947) ou La Griffe du passé (1947).

Le courant passe bien entre Leeds et Mitchum qui, fidèle à son image de gentil garçon nonchalant, ne se montre ni arrogant, ni pressant avec la jolie blonde. D'emblée, il lui annonce qu'il est marié avec deux jeunes enfants partis sur la côte est, le temps qu'une brouille avec son épouse se dissipe.

«J'aimais bien Bob, confiait-elle en 1950 au New York Daily News. Pas parce que c'était une grande star mais parce que c'était un type bien. [...] Ce n'était pas le glamour ou la réputation qui rendait Bob attirant. C'est juste qu'il était un type normal.»

Cette belle rencontre, Lila Leeds ne sait pas encore que, quelques semaines plus tard, elle ruinera sa vie et sa carrière dans un de ces très médiatiques scandales qui font aujourd'hui la légende d'Hollywood, ceux dont ne sortaient jamais gagnantes les jeunes actrices, chair à canon d'une industrie sans pitié pour les plus faibles.

La nouvelle Lana Turner

Née dans une petite bourgade de l'Iowa, Lila Leeds exhibe très tôt un caractère bien trempé. Après avoir déménagé à 12 ans au Nouveau-Mexique avec sa mère, elle fugue à 17 ans et atterrit à Saint-Louis dans le Missouri où elle travaille comme danseuse dans un club de jive. Elle n'y fera pas long feu: malade, elle suppliera, quelques mois plus tard, sa mère de venir la chercher avant de l'emmener au soleil, à Los Angeles, pour récupérer.

Là, la jeune Lila ne tarde pas à trouver sa place. Elle est d'une beauté stupéfiante avec un pulpeux physique, un atout parfait dans une ville entièrement basée sur l'apparence. «Je n'ai eu aucun mal à trouver un bon job dans un de ses drive-ins glamour où ils habillent les serveuses en shorts et pulls en V», racontait-elle. Quelques semaines plus tard, c'est Jackie Coogan, le Kid de Chaplin désormais trentenaire, qui lui décroche un nouveau job au vestiaire de Ciro, un club du Sunset Trip très en vogue. C'est là qu'elle rencontre Little Jack Little, un musicien bien plus âgé, qu'elle épouse à Las Vegas avant de s'apercevoir quelques jours plus tard qu'il avait oublié de divorcer d'une autre femme. Elle n'avait pas encore 19 ans.

Fatiguée des remarques déplacées et de se faire pincer les fesses au Ciro, elle décide de tenter sa chance au cinéma en prenant des cours de théâtre. Dès sa première pièce, elle est remarquée. «Le soir de la première, il y avait des gens de chaque studio dans le public, se rappelait-elle. Je connaissais mes répliques et j'ai changé de pull cinq fois en trois actes. Le jour suivant, j'avais trois bonnes offres de travail.»

Neuf mois seulement après avoir débarqué à Los Angeles avec sa mère, elle signait avec la MGM, le plus prestigieux studio de l'époque, et tournait ses premiers films, la comédie Le Vantard avec Red Skelton et le film noir La Dame du lac avec Robert Montgomery d'après le roman de Raymond Chandler. Ce ne sont que de petits rôles mais, au studio, on lui promet de belles et grandes choses. On lui dit qu'elle est la nouvelle Lana Turner.

Un goût commun pour l'herbe

Justement, on lui offre un rôle au côté de la pulpeuse blonde dans Le Pays du dauphin vert en 1947, un rôle qu'on lui présente comme celui qui la mettra sur la carte. Mais l'après-guerre n'est pas tendre pour la MGM qui connaît des difficultés financières face à l'arrivée de la télévision et la concurrence de la Warner et de la Fox. Le studio licencie de nombreux acteurs et actrices sous contrat dont Lila Leeds, qui n'est même pas créditée dans le film de Victor Saville.

Elle déprime de plus en plus, passe ses soirées à écumer le Strip et ses clubs de jazz où elle connaît beaucoup de musiciens. Avec eux, elle fume de la marijuana dans les loges et sur les parkings. Une habitude prise très jeune auprès du Stan Kenton Band lors de leur passage dans le Missouri. «Je fumais socialement, comme certains boivent un verre. L'herbe ne me faisait pas grand-chose, j'étais juste plus somnolente et relaxée. J'ai entendu parler de gens qui deviennent fous avec l'herbe. Mais, jusqu'à maintenant, en ce qui me concerne, ça ne fait que me relaxer.»

Relax n'est pourtant pas l'impression que donne Lila Leeds dans les récits de la presse. Au début de l'année 1948, les journaux relatent par exemple une altercation au Ciro entre Leeds et une autre blonde, la mannequin Kitty Hamilton. «La Bataille des blondes», affichent alors les titres. Quelques jours plus tard, elle sera retrouvée inconsciente et transportée aux urgences après une overdose médicamenteuse. Elle aurait pris la mauvaise bouteille dans son armoire à pharmacie après s'être sentie mal. Les jours de Lila Leeds à Hollywood semblent comptés.

Pourtant, la Warner Bros. est prête à lui laisser une seconde chance. Après une courte apparition dans The House across the Street, on lui promet le plus gros rôle de sa carrière. En juin 1948, elle décroche même le premier rôle d'un film de série B, Jungle Goddess. Prête pour une nouvelle vie, dans les dernières semaines d'août, elle quitte son appartement de Franklin Avenue, s'installe en sous-location dans une petite maison de trois pièces sur Ridpath Drive à l'entrée de Laurel Canyon, juste au-dessus de Sunset Boulevard, et le 31, elle appelle Mitchum pour lui faire visiter.

Fatigué par une journée passée à chercher une maison avec Robin Ford, il lui dit qu'il va passer. Lila, elle, appelle son dealer pour lui commander de la marijuana –les deux, le jour de leur rencontre, s'étant découvert un goût commun pour l'herbe. Ce soir-là, ils seront quatre: Lila et Bob, plus Robin Ford et Vicky Evans, la colocataire de Lila, une jeune mannequin, rencontrée quelques jours plus tôt, venue tenter sa chance à Hollywood. Ford et Mitchum arrivent chez Lila peu avant minuit. Quelques minutes plus tard, ils avaient tamisé les lumières et allumé les joints.

Impossible d'échapper au scandale

Ils sont à peine perturbés par un bruit sur le porche de la cuisine. Seule Evans, qui ne fume pas, se lève pour aller voir, pensant que ce sont les chiens restés à l'extérieur. Mais en ouvrant la porte, deux hommes chargent et se précipitent à l'intérieur de la maison en utilisant la jeune femme comme bouclier. Mitchum a à peine le temps, joint à la main, de jeter la table basse contre les assaillants qu'ils sortent des revolvers pour les pointer sur sa tête. «Officiers de police! Personne ne bouge!», hurlent-ils.

Bien décidés à éradiquer la dope dans les milieux hollywoodiens, les deux inspecteurs de la brigade des stups étaient, semble-t-il, sur la trace de Mitchum depuis déjà quelques semaines. Ce rendez-vous dans la petite maison de Leeds, les fenêtres grandes ouvertes en cette soirée d'été, loin des villas, à l'écart des regards indiscrets, avait été l'occasion parfaite de prendre en flagrant délit la star hollywoodienne.

Enquête sur la drogue à Hollywood dans Photoplay (décembre 1948). | Capture d'écran via Archive.org

Impossible d'échapper au scandale. La marijuana est alors vue comme une drogue menant à tous les vices: on dit que sa consommation, qui peut coûter jusqu'à deux ans de prison, conduit au meurtre, aux accidents de la route, au suicide, aux viols et à la folie. Dans un Hollywood de l'après-guerre encore largement contrôlé par les censeurs et en quête perpétuelle d'une moralité d'apparat, Leeds et Mitchum sont condamnés au moment même où ils franchissent le pas de la porte, les menottes aux poignets. Les fixers de la RKO et d'Howard Hughes, le tout nouveau propriétaire du studio, n'ont rien pu faire. La presse est déjà là. Alors, quand un policier lui demande son métier, Mitchum répond «ancien acteur»: il est persuadé que sa carrière à Hollywood est ruinée.

Il n'en perd pas pour autant sa nonchalance déjà légendaire, plaisantant, dès le lendemain matin, avec les reporters sur son uniforme en denim, le fait qu'il n'ait pas eu son café du matin ou la réaction des patrons de son studio. Lila non plus ne semble pas très affectée, se moquant des deux jeunes boxers incapables de faire leur boulot de chien de garde.

Les deux semblent persuadés qu'ils ont été piégés, que les policiers avaient été renseignés de l'arrivée de Mitchum chez Leeds. En cause, Vicky Evans et/ou Robin Ford: l'une parce qu'elle n'avait pas touché à l'herbe de la soirée et avait été la personne à ouvrir à la police, l'autre parce qu'il avait été celui qui avait présenté Mitchum à Leeds et qu'il aurait voulu échapper à de la prison pour une précédente arrestation. Pour cette raison, l'avocat de Mitchum est convaincu qu'il peut, grâce à un vice de procédure, échapper à une condamnation.

Double standard

Surtout qu'au-delà du procès, l'acteur semble trouver une nouvelle aura auprès du public. Évidemment, le studio reçoit des centaines de lettres de conservateurs et conservatrices accablant l'acteur. Mais un groupe bien plus nombreux a été titillé par ce flegme et ce tempérament de bad boy qu'il ne cultivait jusque-là que dans ses films. Quand passaient les bandes-annonces pour ses westerns Rachel and the Stranger et Ciel rouge, la salle ne résonnait qu'aux sons des applaudissements et des huées d'approbation. Il était indéniable que les files d'attente se formant aux coins des rues, semblables à celles pleines d'adolescentes devant le tribunal, n'étaient destinées qu'à lui, la star virile et nonchalante.

Par conséquent, le scandale a beau lui valoir quarante-trois jours d'emprisonnement, une broutille au regard de l'année à laquelle il avait été condamné au départ, il peut dès 1949, presque comme si de rien n'était, reprendre le travail: le tournage de Ça commence à Vera Cruz a été spécialement aménagé pour lui par la RKO et le réalisateur Don Siegel. Les rôles continueraient à pleuvoir pour des décennies.

Double-page consacrée à Robert Mitchum et à sa vie de famille retrouvée dans Photoplay (août 1949). | Capture d'écran via Archive.org

Lila, en revanche, a de quoi s'inquiéter. Contrairement à Mitchum pour la défense duquel la RKO a engagé le meilleur avocat d'Hollywood, elle n'est, à 20 ans, qu'une petite actrice de seconde zone sans le sou. En cas de besoin, personne n'hésiterait à la jeter sous le bus, à lui faire porter le chapeau. La seule déclaration à la presse de son agent n'est ainsi pas très optimiste. «Elle avait une carrière prometteuse, disait-il. Elle était destinée à un grand succès, si seulement elle s'était comportée différemment. Il semble qu'elle ait désormais anéanti toutes ses chances.»

Malgré les autographes qu'on lui demande dans la rue, elle sait qu'elle ne sera jamais la nouvelle Lana Turner. Le procès lui a été fatal: la presse a fait d'elle une belle blonde stupide et légèrement illuminée, une cautionary tale, un exemple qu'on raconte aux jeunes adolescentes pour les empêcher de faire des bêtises.

En 1952, dans un article du magazine Collier's, elle révèle ainsi qu'après le procès et ses soixante jours de prison, elle n'avait «reçu qu'une seule offre… qui n'était qu'une tentative évidente pour capitaliser sur la notoriété de l'affaire Mitchum». Le film conte l'histoire d'Ann Lester, une jeune orpheline initiée à la marijuana par un dealer pour qui elle finira par vendre après avoir perdu son job à cause de sa consommation de drogue.

Pour la première fois, Lila tient le premier rôle mais, sorti dix ans après le désormais culte Reefer Madness, le mauvais et vulgaire film d'exploitation, intitulé successivement She Shoulda Said No! ou Wild Weed, est déjà démodé et fait un bide. L'Amérique est passée à autre chose. «Je l'ai fait. J'étais fauchée», expliquait Leeds à Collier's.

Ce sera sa dernière apparition au cinéma. Déprimée, elle s'enfonce et reprend ses mauvaises habitudes. Après un accident de voiture sur le Sunset Strip, elle est bannie de Californie pour violation de conditionnelle par le même juge qui l'avait condamnée quelques mois auparavant.

Exilée dans le Midwest, elle se met à travailler dans des boîtes de nuit, se marie à deux reprises, dont une avec un musicien autrefois accusé d'avoir braqué une station-service pour entretenir sa propre addiction, et fait des allers-retours en prison. En 1954, elle est arrêtée dans un raid de son appartement à Chicago. Une agence de presse affirme alors que «la police a trouvé assez d'héroïne pour leur fournir une bonne affaire» en plus de deux enfants en bas âge «dans un sale état». En 1956, elle est arrêtée pour prostitution.

Lila Leeds ne réapparaît que vingt ans plus tard. Un articles du Los Angeles Times, en janvier 1974, mentionne un jeune homme de 19 ans poignardé à mort dans une contre-allée de Melrose Avenue à Hollywood par un vendeur de bibles itinérant. D'après l'enquête de la police, le seul contact à Los Angeles du jeune homme était une pasteure initiant dans une petite église de Western Avenue, The Spiritual Mission Inc. Laymen's Evangelist (SMILE). Son nom était Lila Leeds.

Désormais âgée de 48, ses cheveux blonds depuis longtemps disparus, elle avait dérivé, malade et sans argent, sur les traces de son passé et était revenue en Californie en 1966. Elle y avait entendu l'appel de Dieu et avait commencé à étudier la religion, s'était portée volontaire pour aider les associations évangélques locales. Un temps, elle avait chanté et raconté sa transformation auprès d'un prédicateur avec la coupe de cheveux d'Elvis nommé Johnny Barton. «Venez pour votre miracle», annonçait la publicité.

Publicité pour le prêche de Johnny Barton publiée dans l'Oxnard Press-Courier (30 novembre 1974). | Capture d'écran via Newspaper Archive

Chez SMILE, elle avait, semblait-il, trouvé la paix intérieur, aidant les jeunes femmes et hommes qui, comme elle, avaient vu la face sombre d'Hollywood, celle de la misère et de la drogue, trahis par des rêves de gloire, d'argent et de volupté.

Michael Atlan

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