Culture

Comment la mort violente du créateur des Trois Stooges a été digérée par Hollywood

Temps de lecture : 9 min

La mort de Ted Healy est entourée d'un mystère. Pour certaines personnes, elle serait le symbole d'un Hollywood immoral, impitoyable et violent où tout est permis pour protéger les grandes stars.

Ted Healy dans Plane Nuts (1933). | Capture d'écran via YouTube
Ted Healy dans Plane Nuts (1933). | Capture d'écran via YouTube

«Los Angeles, 22 décembre. La mort de Ted Healy, comédien au cinéma, était due à des causes naturelles et il n'y aura pas d'enquête», pouvait-on lire dans le New York Times du 23 décembre 1937.

C'était, semblait-il, le dernier développement d'une affaire qui avait commencé à intéresser la presse quelques jours auparavant, après le refus du médecin personnel de Healy de signer le certificat de décès de son patient, convaincu que sa mort était plus suspecte qu'il n'y paraissait.

Quelques heures plus tôt, un témoin aurait en effet aperçu Healy se faire tabasser sur le parking du café Trocadero sur le Sunset Strip, alors le repère de tout ce qu'Hollywood comptait de stars.

Pour autant, «Dr. A.F. Wagner, le chirurgien de l'autopsie, a rapporté, que les coupures et les hématomes sur le visage et la tête de Mr. Healy “étaient entièrement superficielle en nature et n'ont pas causé ou contribué à la mort”, lisait-on dans le Times. «Dr. Wagner a déclaré que les poumons de l'acteur de 41 ans étaient congestionnées et qu'il souffrait d'une sérieuse maladie des reins.»

Dossier classé. Les funérailles, annonçait le journal, auraient lieu le lendemain à 10 heures du matin en l'église catholique St Augustine à Culver City, de l'autre côté de la rue où se trouvait les studios MGM, là où il avait tourné la plupart de ses plus grands succès.

Que s'est-il passé ce soir-là au Trocadero? Pendant plus de cinquante ans, les récits ont divergé. Mais, pour certaines personnes, ces quelques heures, en plein cœur de la machine à rêves, ont montré un visage très sombre d'Hollywood à son âge d'or, un univers impitoyable où régnait la violence, la corruption et où tous les moyens, y compris les plus immoraux, étaient permis pour enfouir les secrets de ses plus grandes stars.

Gifles et onomatopées

Né Ernest Lea Nash, Ted Healy a passé son adolescence à Brooklyn où sa famille, native du Texas, s'était installée alors qu'il avait 12 ans. Volubile et improvisateur de génie, le jeune garçon se découvre rapidement une passion pour la comédie.

À 25 ans, évoluant dans le vaudeville, des spectacles de music-hall où se mêlent comédie, acrobatie, danse, imitation, musique et dressage d'animaux, il est, avec ses 9.000 dollars par semaine, déjà l'un des comédiens les mieux payés d'Amérique. Une véritable star.

C'est au début des années 1920 qu'il invite à le rejoindre sur scène Moses Horowitz, une vieille connaissance de Brooklyn, qui sera bientôt rejoint par Larry Feinberg, puis par son petit frère Jérôme Horowitz.

Renommés Moe Howard, Larry Fine et Curly Howard, pour éviter une réaction antisémite du public, le trio est rapidement présenté comme les Ted Healy's Stooges, un terme issu du yiddish qui caractérisait le membre du public invité sur scène pour être moqué.

Le succès ne tarde pas à arriver pour les routines slapstick pleines de gifles et d'onomatopées des quatre comédiens qui remplissent les salles à travers l'Amérique dans des revues musicales et comiques.

Healy, accompagné de sa troupe, entame alors une carrière au cinéma grâce à un contrat signé en 1933 avec la MGM, le plus grand et prestigieux studio de son époque.

Outre les courts-métrages qu'il tourne avec ses Stooges, il fait même plusieurs apparitions aux côtés de stars comme Clark Gable et Joan Crawford (dans Le Tourbillon de la Danse), Jean Harlow (dans Mademoiselle Volcan) ou Marion Davies et Gary Cooper (dans L'Agent n°13).

Le problème est que Healy a une personnalité à la Jekyll et Hyde: drôle et charmant lorsqu'il est sobre, il peut devenir susceptible et violent lorsqu'il est ivre.

C'est donc parce qu'ils n'en peuvent plus, frustrés et fatigués des éclats de colère de leur mentor, sans compter les misérables 500 dollars par semaine qu'il leur verse quand lui peut gagner vingt fois plus, que, dès l'année suivante, Moe, Larry et Curly lui disent adieu.

Harry Cohn, le patron de Columbia, le studio rival, vient de leur proposer un contrat. Il n'inclut pas Healy. Ils s'appeleraient désormais les Trois Stooges.

La carrière de Healy est ruinée. Tandis que ses élèves connaissaient la gloire dans le monde entier grâce à des dizaines de très populaires courts-métrages, lui est obligé d'emménager dans une petite maison de Westwood, se noyant dans l'alcool et arpentant, la nuit, les bars de Sunset Boulevard.

La nuit du dimanche 19 décembre 1937 est l'une d'elle. Healy, qui vient d'épouser une étudiante de l'UCLA rencontrée seulement quelques semaines plus tôt, est au Trocadero, apparemment pour fêter la naissance de son fils.

Après avoir échappé à la surveillance du garde du corps engagé par son manager pour l'empêcher de boire, il se serait rendu au Ray Haller's Seven Seas Cafe où il aurait emprunté cinquante dollars puis au Hollywood Brown Derby. En arrivant au Trocadero, il aurait été si ivre que la direction aurait demandé à ses serveurs de ne pas lui servir d'alcool.

Le reste de sa soirée devient alors très flou. Il n'émerge que plusieurs heures plus tard, à 2h30 du matin quand le catcheur Man Mountain Dean, avec qui il a tourné dans Mademoiselle Volcan, tombe sur lui devant l'hôtel Plaza où il sort d'un taxi, en sang et incohérent. Il ne sait apparemment pas comment il s'est ouvert l'arcade sourcilière. Il mourra le lendemain matin, malgré les efforts de plusieurs médecins.

Une brouille sévère

C'est une mort de plus à Hollywood. Il était à peine le premier et sûrement pas le dernier. L'alcool tuera plus tard d'autres stars comme W.C Fields, Errol Flynn ou Veronica Lake. Cependant, tous et toutes n'avaient pas été retrouvés le visage en sang quelques heures avant de mourir.

C'est pourquoi, des proches mais aussi des historien·nes, ont, au fil des années, commencé à parler, à exprimer leurs doutes sur une version des faits trop simples. La mort de Ted Healy serait plus complexe que supposerait les rapports de police. Selon eux, il y aurait eu, au cœur de l'affaire, une star, une immense star.

Wallace Beery était l'un des visages les plus connus de la MGM qui, en plus de gros succès comme Min & Bill, Big House ou Villa Villa, avait remporté en 1931 l'Oscar du meilleur acteur pour son interprétation dans le film de boxe Le Champion.

Lui aussi a la bouteille et le coup de poing facile. D'après Sammy Wolfe, un membre de la nouvelle troupe de Stooges que Healy tentait de monter, il se serait trouvé au Trocadero ce soir-là, accompagné de Pat DiCicco, un agent et producteur avec des liens avec le gangster Lucky Luciano.

«Wallace Beery était assis au bar avec Pat DiCicco, relate Wolfe dans des propos cités par les frères Forrester dans leur livre The Three Stooges paru en 2002. Beery faisait beaucoup de bruit. Ted Healy était à l'autre bout du bar et Ted a dit à Beery de se taire. Beery lui a dit qu'il ne se tairait pas et ainsi de suite. Ensuite Beery s'est levé et a frappé Ted tout droit sur le côté de la tête, juste là au bar. Ted a dit: “Sortons pour que je vous règle votre compte à tous les deux!” J'imagine que Beery et DiCicco sont sortis sur le parking mais il y avait déjà un autre type là. Il a sauté sur Ted suivi des deux autres types et ils l'ont tabassé.»

Reste qu'aucun article de presse n'a jamais mentionné la présence des deux hommes ce soir-là au bar. Seul un article du Los Angeles Herald Examiner mentionne, le 26 décembre, «une figure très connue d'Hollywood» qui aurait vu «un autre type» le «tabasser» et «lui donner une énorme raclée».

Celui qui était, sans nulle doute, présent, c'est le cousin de DiCicco, Albert R. Broccoli, un jeune homme bien apprêté de 28 ans qui enchaîne alors les petits boulots sur les tournages et qui deviendra, trois décennies plus tard, un des hommes les plus puissants du cinéma mondial en lançant la franchise James Bond.

Lui est cité dans l'Examiner, expliquant que «Ted semblait un peu titubant. Il s'est tourné vers un client du bar et lui a demandé, en me pointant, “qui est ce type?”. Je l'ai ignoré ça et l'ai félicité [pour la naissance de son fils, ndlr]. Mais Healy est venu vers moi et m'a frappé dans le nez. Mon nez a commencé à saigner. Puis il m'a frappé dans la bouche et m'a remis un coup de poing dans le menton ce qui m'a presque mis KO. Je l'ai repoussé parce que je ne voulais pas le blesser. Des clients du bar l'ont ensuite emmené dans une antichambre.»

Alors qui croire? Ne subsistent que des témoignages tardifs, des rumeurs, des on-dit et une constellation de petits éléments parus dans les articles d'époque.

Dossier classé

Pour certain·es, c'était suffisant pour laisser penser qu'avec l'aide de la pègre angelinos et des amis de DiCicco, Eddie Mannix et Howard Strickling, les fixers de la MGM chargés d'enfouir les secrets inavouables des stars, avaient agi dans l'ombre pour protéger Beery.

Les Forrester racontent ainsi dans leur ouvrage que Babe Howard, la veuve de Shemp Howard, un des Stooges d'origine, leur a confié en 1977, lors de leur recherche pour une biographie des Trois Stooges, que Healy, baignant dans son sang, avait appelé son mari pour lui révéler que DiCicco et Beery, ainsi qu'un troisième homme qu'il ne connaissait pas, l'avaient tabassé à la sortie du Trocadero. Une affirmation qu'ils n'avaient pas pu confirmer à l'époque, selon eux, par peur des représailles (DiCicco est décédé en 1978).

Il y a cette photo prise de Healy mort et publié dans le Los Angeles Daily News qui montre clairement son visage tuméfié et surtout les récits contradictoires publiés dans la presse.

Plusieurs personnes, les Forrester notamment, ont également vu, dans un entrefilet du Film Daily de février 1938 annonçant que Wallace Beery s'était envolé pour trois mois de vacances avec sa famille en Europe, une forme de preuve qu'il aurait voulu échapper aux questions des enquêteurs.

Il y a également l'ex-femme de Healy, Betty Brown qui, à la mort de Healy, est la seule à remettre en cause les conclusions de la police et de l'autopsie.

«J'ai trouvé des témoins qui ont vu Ted dans deux bagarres, dimanche dernier, confiait-elle au Herald Examiner le 24 décembre 1937. L'un d'eux était à l'intérieur du Trocadero et l'autre à l'extérieur. Il y a beaucoup de questions auxquelles il manque des réponses. J'ai vu Ted samedi soir en présence d'autres gens. Il m'a dit qu'il ne s'était jamais senti mieux dans sa vie, qu'il prenait mieux soin de lui-même et qu'il n'avait pas bu depuis au moins six mois. Nous étions dans un café en train de discuter affaire et Ted a bu du café et a déclaré qu'il ne boirait plus jamais comme il l'avait fait autrefois. Je suis persuadée que la mort de Ted a à voir avec son agression et je n'aime pas du tout la façon dont certaines personnes m'ont demandé de la fermer à propos de cette affaire.»

Une version qu'elle abandonnera quatre jours plus tard, le 28 décembre, après une visite chez le procureur où le médecin ayant pratiqué l'autopsie lui expliquera en détail les causes de la mort.

Le dossier fut classé. Définitivement cette fois: Ted Healy était un alcoolique chronique qui s'était tué à petit feu et avait fini sa course dans une dernière nuit de débauche durant laquelle son rapport violent à la bouteille l'avait conduit à trois reprises dans des confrontations plus ou moins musclées.

Ne restait que cette interrogation: s'il y avait eu pots-de-vin et menaces sur les journalistes, la famille, les propriétaires de clubs, la police et/ou les légistes, cela aurait-il suffi à faire d'une mort violente une simple mort naturelle et surtout à changer l'histoire… définitivement? Possible. On ne le saura jamais, en fait.

Michael Atlan

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