Culture

Comment Disney a mangé «Chérie, j'ai rétréci les gosses» de Yuzna et Gordon

Temps de lecture : 8 min

Les deux cinéastes, Brian Yuzna et Stuart Gordon, révélés par des films d'horreur de séries B, avaient passé quatre ans à préparer ce film. Avant de se faire broyer par la machine hollywoodienne.

Rick Moranis et Robert Oliveri dans Chérie, j'ai rétréci les gosses. | Capture d'écran via YouTube
Rick Moranis et Robert Oliveri dans Chérie, j'ai rétréci les gosses. | Capture d'écran via YouTube

1985, une journée d'été à Los Angeles. Brian Yuzna et Stuart Gordon, deux jeunes cinéastes trentenaires qui viennent de former leur société de production, profitent d'un après-midi ensoleillé pour se détendre dans le jardin de Yuzna. Quand soudain, les jeunes enfants de ce dernier débarquent, enthousiastes.

Ils viennent de rentrer du cinéma où ils ont découvert en avant-première le film Natty Gann, l'histoire d'une jeune fille parcourant l'Amérique de la Grande Dépression pour retrouver son père. Ils y avaient été invité par leur voisin, Jeremy Kagan, le réalisateur du film. «Papa, comment ça se fait qu'on ne peut jamais voir tes films», demandent les enfants à leur père.

Brian Yuzna est sonné. Le trentenaire a du mal à encaisser, bien forcé d'admettre que les films qu'il produit avec son comparse derrière la caméra sont strictement déconseillés aux enfants.

Du gore pour enfants

Re-Animator, par exemple, leur premier succès, l'histoire d'un étudiant en médecine inventant un sérum pour ressusciter les morts, est un déluge de gore et d'humour dérangé. Du genre à montrer un mort-vivant agresser sexuellement une femme attachée grâce à sa tête tranchée. Avec leur style horreur Camp, les deux cinéastes ne reculent devant aucune transgression.

«Nos films n'étaient pas le genre à inviter toute une classe d'enfants du voisinage», résumait Stuart Gordon dans le livre de Maitland McDonagh, Filmmaking On The Fringe: The Good, The Bad, And The Deviant Directors. «Alors on a commencé à en parler, à réfléchir à une idée pour un film que nos enfants pourraient voir. Et on a commencé à imaginer de petits enfants jouant dans le jardin parce que c'était là que nous avions cette discussion. Et tout d'un coup, cette idée nous est venue, celle d'enfants qui sont rétrécis et vivent des aventures en essayant de traverser le jardin.»

Yuzna et Gordon viennent de poser, en un après-midi, les bases de ce qui est alors appelé The Teenie-Weenies. Parce qu'un film Disney les avait poussé dans cette direction, ils décident d'aller pitcher leur idée chez Mickey Mouse. Par pur esprit de compétition.

À l'époque, le studio traverse une crise. Ses films d'animation (Taram et le chaudron magique, Oliver et Compagnie, Basil détective privé) subissent successivement des échecs massifs au box-office. Mais plusieurs de ses films pour adultes produits pour des budgets bien inférieurs (Splash, Le Clochard de Beverly Hills, Trois hommes et un bébé, Good Morning Vietnam) cartonnent. Le film pour enfants devient un gros mot dans les couloirs du studio.

«Le nom Disney était alors si tarni qu'il a même été question de changer son nom en Touchstone [la filiale récemment créée produisant les films adultes, ndlr] et abandonner les films familiaux qui étaient réputés être du poison pour le box-office», expliquait Gordon en 2016.

Mais le pitch de Yuzna et Gordon est trop beau pour être refusé. Il est en effet dans la veine directe de quelques classiques qui avaient fait les beaux jours de la maison aux grands oreilles dans les années 1960: Monte là-dessus, Après lui le déluge, Les Mésaventures de Merlin Jones ou Un Neveu Studieux, tous des films sur un exhubérant savant, mêlant comédie légère et science-fiction.

Nouvelle aventure

Reste que Yuzna et Gordon sont accueillis au studio avec appréhension. «Disney était inquiet que je tue tous les gamins», plaisantait Gordon auprès de TCM. Comme il le disait en 2001, «ce n'est pas si différent de Re-Animator. Ça parle d'un savant fou et d'une expérience qui tourne mal. Le potentiel de couper des têtes était bien là. Quand vous avez une fourmi géante arrivant droit vers vous avec ses mandibules géantes, vous ne savez pas ce qu'il peut arriver».

Le cauchemar pouvait commencer pour les deux cinéastes avec, en son coeur, le nouveau directeur de la production du studio, Jeffrey Katzenberg, alors jeune trentenaire plein d'ambition dont les méthodes de travail n'avaient pas grand chose à voir avec la joyeuse énergie des tournages de séries B d'horreur.

«À cette époque, le studio était appelé “Mousewitz” [contraction de mouse et Auschwitz, ndlr] et Jeffrey était un chef très exigeant, attendant que tout le monde travaille aussi dur que lui», racontait Gordon. «La journée de travail s'étendait souvent tard dans la nuit. Il avait l'habitude de dire que si vous n'aimiez pas venir travailler le samedi, ce n'était pas la peine de venir le dimanche.»

Après plusieurs mois d'aller-retours et de milliers de notes «souvent contradictoires» sur le scénario, Yuzna et Gordon rencontrent Katzenberg dans une scène qui donnerait des sueurs froides au plus chevronné des réalisateurs.

«C'était dans une salle de réunion au quatrième étage du bâtiment consacré à l'animation chez Disney. Les larges tables étaient entourées de plus de vingt personnes: des comptables, des experts des effets spéciaux et plusieurs producteurs avec, au bout de la table, Jeffrey en personne.»

Des réunions de ce genre, il y en aura beaucoup d'autres, toutes prévues très tôt le matin. Toujours plus tôt en fait. De sept heures du matin au début, elles sont avancées à six heures, puis à cinq heures. «Katzenberg avait même minuté avec un chronomètre les feux rouges sur son chemin entre Beverly Hills et Burbank afin de ne pas perdre une seule minute. Il a remplacé sa Porsche avec levier de vitesse par une Ford Mustang automatique afin de pouvoir libérer ses mains et passer des coups de fils avec les nouveaux énormes téléphones portables de voitures.»

C'est lors de ces réunions que Katzenberg suggère d'étranges idées pour le film, comme celle où «les enfants minuscules [feraient] face à une énorme merde de chien».

Une inspiration débordante

Mais proportionnellement aux absurdités, Katzenberg se montre aussi très inspirant et génial. C'est lui, par exemple, qui a l'idée, contre l'avis de Gordon et Yuzna et de ses propres cadres, de retitrer The Teenie Weenies, parce que ça sonnait comme «un porno à petit budget», en Chérie, j'ai rétréci les gosses parce qu'il aimait les titres qui expliquaient le contenu du film.

C'est aussi en suggérant que les enfants puissent être «piégés dans un gigantesque chariot et bombardé par des courses», probablement pour faire du placement de produit et ainsi augmenter le budget sans demander à Disney d'ouvrir son portefeuille, que Stuart Gordon et Brian Yuzna ont l'idée de la scène où «un des gamins tombe dans un bol de Cheerios et garde la tête hors du lait en utilisant la céréale en forme de O comme une bouée de sauvetage. Son inventeur de père le prend dans une cuillère et dans un moment de perversité freudienne s'apprête, par accident, à le dévorer quand son fils lui hurle de ne pas le manger».

Une scène devenue la préférée de son auteur et une des plus cultes du film.

Une fois le scénario terminé, Brian Yuzna s'envole, avec femme et enfants, pour Mexico pour superviser la création des gigantesques décors qui doivent recréer une banlieue américaine et le gigantesque jardin.

Un tournage (trop) colossal

Le processus prend neuf mois et inclut la construction de douze maisons, un cookie de trois mètres sculptés dans de la mousse de polyuréthane, une fourmi mécanique géante couverte de vrai crin de cheval, des douzaines de brins d'herbes de douze mètres fabriqués à partir de fibres optiques et de mousse de polyuréthane et un bassin de 60.000 litres rempli d'eau chlorée, d'épaississant alimentaire et de pigment mélangés pour ressembler à du vrai lait.

«Le film était sur le point d'arriver et j'étais sur le point de le réaliser, se rappelait Gordon. On avait passé la pré-production, tout planifié, travaillé avec les décorateurs, trouvé un chef opérateur et tout le monde pour les effets spéciaux. Mais deux semaines avant le début du tournage, je suis tombé malade.»

«J'ai perdu mon job. Ils ont engagé un nouveau réalisateur et une nouvelle équipe.»
Brian Yuzna, cinéaste

Par là, il veut dire qu'il s'est mis à violemment saigner du nez au beau milieu d'une réunion, un symptôme causé par un très haut niveau de stress et de l'hypertension artérielle. «Vous allez mourir si vous faites ce film», lui intime le médecin.

Les méthodes martiales de Katzenberg –qui ont plus tard valu une crise cardiaque au patron de Disney– avaient eu raison de sa santé. Gordon devait se résoudre à abandonner le film qu'il faisait pour ses enfants afin d'éviter que ces derniers se retrouvent sans père. Et avec lui, Brian Yuzna.

«J'ai perdu mon job, expliquait Yuzna à Fangoria en 2015. Ils ont engagé un nouveau réalisateur et une nouvelle équipe. C'était vraiment un choc pour moi car c'était mon idée et nous avions écrit le scénario. Mais voilà. On avait été appelé par les majors puis renvoyé en troisième division. C'est dur de comprendre le business parfois.»

Succès volé, retour à la case départ

Le remplaçant s'appelle Joe Johnston. Le jeune quadragénaire, s'il n'a pas d'expérience comme metteur en scène, est un protégé de George Lucas avec qui il a travaillé sur les effets spéciaux de la trilogie Star Wars et le premier Indiana Jones.

Arrivé au dernier moment, il n'a pas une grande marge de manœuvre mais il arrive tout de même à modifier le scénario avec l'aide de Tom Schulman, qui vient d'écrire Le Cercle des Poètes Disparus pour le studio.

Le 23 juin 1989, Chérie j'ai rétréci les gosses sort sur les écrans. Au générique, les noms de Stuart Gordon et Brian Yuzna n'apparaissent que comme créateurs de l'histoire, dans le fameux «Original Story by».

Peu importe le travail de préparation, toutes les années à peaufiner le script, les effets spéciaux ou les décors, les deux hommes sont effacés. Même si, selon Brian Yuzna, «le film est à 80% le même» que celui qu'ils avaient préparé, Chérie j'ai rétréci les gosses est un film de Joe Johnston, uniquement de Joe Johnston qui est le seul, par exemple, à parler dans le making-of.

Évidemment, grâce à l'énorme succès au box-office du film qui atteint la septième place des plus gros films de l'année 1989 et génère, dans les années suivantes, une suite, une série télé et même une attraction à Disneyland, les deux hommes touchent régulièrement des chèques de royalties dès lors que les personnages originaux sont utilisés.

Mais difficile de ne pas se sentir déçu et amer en voyant les films familiaux Disney renouer avec le succès dans les années 1990 et les opportunités offertes à Johnston dans les années qui suivront la sortie, sa carrière explosant avec Rocketeer, Jumanji et, quelques années plus tard, le premier Captain America.

Stuart Gordon, lui, malgré son bureau chez Disney, n'a vu aucun de ses projets aboutir avec le studio, le forçant à repartir vers la série B où il va connaître, malgré tout, quelques beaux succès comme Fortress avec Christophe Lambert ou Le Dentiste réalisé, cette fois, par son vieil ami Brian Yuzna.

Ce dernier aussi est reparti vers l'horreur à petit budget. Pour évacuer Disney de son système, il s'attache à Society, son premier film en tant que réalisateur. Un thriller paranoïaque et horrifique sur une secte maléfique dans les hautes sphères de Beverly Hills. «Les riches ne font jamais de cadeaux aux petits pauvres comme toi», y insiste un des personnages. Ironie.

Mais peut-être l'important est-il qu'ils ont enfin pu montrer un de leurs films à leurs enfants? Même s'ils sont (presque) les seuls à le savoir qu'il est d'eux.

Michael Atlan

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