Politique / Culture

Le débat de l'entre-deux-tours, un moment suspendu

Temps de lecture : 7 min

S'il n'a sans doute pas un impact déterminant sur le résultat final de la présidentielle, ce débat reste un moment exceptionnel, qui peut faire entrer les uns et les autres dans l'histoire.

Niels Arestrup a pris part à un débat présidentiel (dans Baron noir) et en a mis en scène un autre (dans Le candidat). | Capture d'écran Clip Universe via YouTube
Niels Arestrup a pris part à un débat présidentiel (dans Baron noir) et en a mis en scène un autre (dans Le candidat). | Capture d'écran Clip Universe via YouTube

«Dans le monde tourmenté et violent qui nous entoure, quelles sont, monsieur Dedieu, les grandes lignes de votre projet en matière de politique étrangère?» C'est la première question du débat qui oppose Michel Dedieu à son concurrent, Éric Carson, grand favori pour le deuxième tour de l'élection présidentielle qui se tiendra quelques jours plus tard. Minimaliste et terne, le plateau qui accueille les échanges évoque les années 1970, mais nous sommes bien au XXIe siècle, comme peut en attester la présence de téléphones portables.

À la question posée, Michel Dedieu répond par un long silence. Celui-ci semble durer des heures alors qu'il ne doit vraisemblablement pas excéder les vingt secondes. Dans le secteur audiovisuel, chaque instant de silence en vaut mille. Qu'aucun mot ne soit prononcé relève de l'inquiétante anormalité. En coulisses ou devant leur écran, les observateurs se figent. Michel Dedieu perd-il les pédales, ou est-il au contraire l'acteur volontaire d'un moment qui fera date? Le candidat finira par ouvrir la bouche, et ses premiers mots donneront le ton.

Hors du temps, voire passablement daté selon ses détracteurs, Le candidat est un film qui bouscule, une merveille de film politique qui se nourrit des arcanes du pouvoir avec une absence d'illusions qui tient durablement au corps. Il s'agit du seul et unique film réalisé par Niels Arestrup, qui l'a d'ailleurs écrit en solo. Le réalisateur semble être à l'image de l'acteur: exigeant, sans concession, clairement pas là pour rigoler.

C'est Yvan Attal qui endosse le costume de Michel Dedieu, aspirant président dont ça n'était pas le destin, mais qui a dû se jeter dans la bataille à la suite de la défection inopinée du candidat officiel de son parti. Attal est parfait, comme souvent, et c'est particulièrement vrai dans la scène du débat qui clôt le film. Son corps et son visage traduisent l'anxiété d'un homme qui sait que chacun de ses mots peut lui faire gagner ou perdre d'importantes quantités de voix, et que quoi qu'il arrive, ces mots-là resteront ancrés dans l'histoire du pays.

Annoncer la couleur

Le débat de l'entre-deux-tours peut-il réellement peser sur l'issue d'une élection présidentielle? Probablement pas. En revanche, il donne sans nul doute le ton du début du mandat à venir. Le «monopole du cœur» évoqué par Valéry Giscard d'Estaing face à François Mitterrand, le «Monsieur le Premier ministre» de ce dernier devant Jacques Chirac, ou encore l'anaphore de François Hollande contre Nicolas Sarkozy («Moi, président de la République») ont marqué les esprits, voire fait naître quelques attentes.

Il crée une excitation moins ostensible mais pourtant aussi réelle que s'il s'agissait de la finale de la Coupe du monde de football.

En 2017, le fait que Marine Le Pen ait perdu pied face à un Emmanuel Macron plus serein et plus maître de ses arguments a eu deux conséquences principales: assoir le candidat de la disruption dans sa position de grand favori, et marquer la fin de l'ascension de la candidate d'extrême droite, qui semble n'avoir jamais réussi à renouer avec la popularité qui était la sienne encore quelques semaines avant ce débat.

Et si, cinq ans plus tard, un candidat au moins aussi extrême semble en mesure de lui damer le pion, c'est peut-être parce que le 3 mai 2017, en direct devant des millions de Françaises et de Français, elle a montré ses limites.

Le débat du second tour est un grand moment. Pour toute personne s'intéressant à la politique française, c'est quasiment un incontournable. Il crée une excitation moins ostensible mais pourtant aussi réelle que s'il s'agissait de la finale de la Coupe du monde de football: après des mois et des mois d'oppositions à couteaux tirés et de soubresauts imprévus, il ne reste plus que deux élus potentiels. Mais la dernière marche est haute. Si haute. Et celui ou celle qui ne la franchira pas a de fortes chances de ne jamais s'en relever.

Sélection naturelle

«C'est plus que de la politique, là. Deux bonshommes, un vainqueur, un vaincu», résume Philippe Rickwaert (Kad Merad), député-maire PS du Nord et bras droit de Francis Laugier (Niels Arestrup), lequel vient de s'installer à la table du débat qui l'opposera au président sortant. «C'est Darwin», lâche laconiquement Amélie Dorendeu (Anna Mouglalis), simple conseillère qui ignore encore à quel destin elle est promise. Ce n'est pas un hasard si la série Baron noir, dont les trois saisons ont créé l'événement, s'ouvre à peu de chose près sur une séquence de débat d'entre-deux-tours.

Sur le plan de l'intensité, le vrai sommet de l'élection est là. Le scrutin du dimanche qui suivra n'est que la promulgation du gagnant (ou de la gagnante) de cet ultime combat. Il est logique qu'une série aussi bien ficelée que Baron noir commence par là. Et qu'elle ne manque pas, d'ailleurs, d'y revenir par la suite. On se gardera de divulgâcher les rebondissements haletants de la série, mais celle-ci montre de façon indéniable que participer à un tel débat, c'est forcément passer à la postérité, quel que soit le résultat dans les urnes.

Derrière les caméras, soutiens et assistants font les cent pas, mâchoire serrée.

Du débat de ce soir-là, qui oppose Francis Laugier au président Jean-Marc Auzanet (Michel Voïta), on n'entendra que quelques bribes, la série étant narrée du point de vue de Rickwaert, qui va vite devoir s'éloigner du plateau pour régler une affaire urgente. Mais il a suffi d'une poignée de plans pour que la série impose son standing: contrairement à ce que propose Le candidat (la réalisation d'Arestrup, qui est cette fois acteur), on nage dans le réalisme le plus total.

Une grande table sépare les deux débattants. Au centre, deux journalistes (Wendy Bouchard et Romain Hussenot dans leurs propres rôles) s'apprêtent à jouer les arbitres. Derrière les caméras, soutiens et assistants font les cent pas, mâchoire serrée. Les compteurs de temps de parole sont prêts à être enclenchés. Quant aux mille écrans composant l'arrière-plan, ils représentent à eux tous le palais de l'Élysée, enjeu parmi les enjeux, symbole parmi les symboles. La tension est grande, et chaque seconde pèse dans la balance.

Jeff Tuche, l'expression d'une déconnexion

Ce sera quasiment un fil rouge de cette série d'articles: récemment, un autre film mettait en valeur le caractère presque sacré du débat d'entre-deux-tours. Il s'agit des Tuche 3, dont on ne rappellera jamais assez qu'il est de loin le meilleur épisode d'une série qui (pour l'instant) en compte quatre. Invité surprise du deuxième tour de la présidentielle (il était arrivé cinquième, mais trois candidats ont dû renoncer in extremis sur fond de scandales), Jeff Tuche (Jean-Paul Rouve) se voit contraint d'y affronter le président sortant.

«Moi je vais te dire ce qui se passe: les Français se mettent en pyjama et ils zappent sur Les Experts: Miami
Jeff Tuche (Jean-Paul Rouve) dans Les Tuche 3

C'est un débat insolite qui se joue. «Je ne veux pas être président, je veux juste un TGV à Bouzolles», explique ce candidat de la protestation, qui n'a jamais eu d'ambition nationale. Mais les échanges prennent vite une tournure inattendue. Devant un Michel Papin (Philippe Magnan) incapable de masquer son mépris face à la classe populaire qu'il représente, Jeff Tuche prend l'ascendant.

«C'est trop long, explique-t-il au bout de quelques secondes de débat. Moi j'ai fait ci, moi j'ai fait ça... [...] Moi je vais te dire ce qui se passe: les Français se mettent en pyjama et ils zappent sur Les Experts: Miami Si Jeff Tuche finira par être élu à l'Élysée, ce n'est pas uniquement parce qu'il sera parvenu à faire dire à son adversaire qu'il n'en a «rien à foutre des chômeurs», mais aussi et surtout parce qu'il aura su traduire les préoccupations et les réflexions d'une partie de la population française, fatiguée par des débats stériles et avide de mesures concrètes.

Hors champ

Plusieurs films évoquent le débat sans le montrer, et notamment le pétard mouillé La conquête, évocation de la campagne sarkozyenne de 2007, qui lorgne plus du côté du Théâtre des Deux Ânes que de celui d'Aaron Sorkin. Vers la fin du film réalisé par Xavier Durringer (sur un scénario de Patrick Rotman), on voit le futur président (Denis Podalydès) s'entraîner face à une doublure de Ségolène Royal, qui d'ailleurs n'apparaît jamais à l'écran même si elle est régulièrement évoquée.

Pierre Charon, à l'époque conseiller de Paris, se charge alors de jouer les sparring-partners et de singer grossièrement la candidate socialiste. Ironiquement, c'est un certain Dominique Besnehard qui interprète le rôle de Charon, lui qui fut justement l'un des conseillers en communication de Royal sur cette campagne et lors de la période qui a suivi, avant de claquer la porte en 2009. L'idée de la séquence est de montrer des hommes imbus d'eux-mêmes traitant la candidate adverse avec mépris et condescendance.

Il aurait pourtant été appréciable de faire un point sur la façon dont le candidat UMP a pris les devants durant le débat.

Mais de l'imitation faite par Besnehard avec beaucoup de délectation jusqu'à l'absence de Ségolène Royal du film, La conquête est finalement aussi méprisant que les personnages qu'il est censé dépeindre. Certaines ellipses en disent beaucoup: un fondu au noir nous mènera de la répétition pré-débat vers le jour glorieux (tout dépend du point de vue) du 6 mai 2007, date de l'élection de Sarkozy à la tête de la France.

Il aurait pourtant été appréciable de faire un point sur la façon dont le candidat UMP a pris les devants durant le débat, non seulement sur le plan des arguments, mais aussi sur celui de la bataille psychologique. Reprocher avec insistance à Ségolène Royal de trop s'énerver lorsqu'elle s'indigne n'a rien d'innocent: c'est glisser implicitement aux électeurs que la pseudo «hystérie féminine» n'apporte rien de bon au pays, et c'est aussi expliquer qu'on n'est plus le petit roquet nerveux si souvent décrit par les médias.

Pour d'autres raisons, Raymond Depardon n'a pas pu filmer le débat Giscard-Mitterrand dans son documentaire 1974, une partie de campagne. Le film fut commandé au réalisateur et financé par VGE lui-même, qui décida finalement de faire pression pour que Depardon ne le sorte pas –une censure qui dura vingt-huit ans.

Avant d'être invité à sortir du studio d'enregistrement, le documentariste a pu filmer les quelques minutes qui précèdent le débat: l'arrivée des deux candidats sur le plateau, la découverte des gigantesques chronomètres mécaniques destinés à comptabiliser le temps de parole, les premiers mots échangés avec les journalistes Jacqueline Baudrier et Alain Duhamel. Oui, Alain Duhamel. Déjà.

Cinélysée
Les candidats de la société civile, simples cailloux dans la chaussure du pouvoir?

Épisode 4

Les candidats de la société civile, simples cailloux dans la chaussure du pouvoir?

Le président à l'Élysée, seul avec du monde autour

Épisode 5

Le président à l'Élysée, seul avec du monde autour

Newsletters

Quand les producteurs d'énergie appellent à la sobriété, il faut se poser des questions

Quand les producteurs d'énergie appellent à la sobriété, il faut se poser des questions

L'appel des dirigeants d'EDF, Engie et TotalEnergies à une sobriété d'urgence a fait beaucoup de bruit. Mais, pour qu'il ait un impact, il faut que les pouvoirs publics passent rapidement à l'action.

Madame Irma la Nupes

Madame Irma la Nupes

Paris Est, Paris Ouest: l'éternel clivage politique

Paris Est, Paris Ouest: l'éternel clivage politique

Cela fait cent cinquante ans que l'ouest parisien ne vote pas comme l'est. Et la gentrification de la capitale n'y a rien changé.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio