Politique / Culture

Le président à l'Élysée, seul avec du monde autour

Temps de lecture : 7 min

Dans ce lieu chargé d'histoire mais déconnecté du monde réel, il existe un risque élevé de se sentir minuscule et esseulé.

Le président François Hollande, filmé en 2012 par Patrick Rotman dans Le Pouvoir. | Capture d'écran Films Actu via YouTube
Le président François Hollande, filmé en 2012 par Patrick Rotman dans Le Pouvoir. | Capture d'écran Films Actu via YouTube

Propulsée à la tête de la cuisine privée du président de la République alors qu'elle officiait jusque-là dans un village situé à quelques encablures de Brive, Hortense Laborie (Catherine Frot) ne s'attendait pas à mettre un jour les pieds au palais de l'Élysée. C'est l'un des membres du cabinet présidentiel, joué par Hippolyte Girardot, qui se charge de lui offrir au pas de course sa première visite de ce qu'il nomme «le 55», en référence à l'adresse des lieux –l'Élysée est en effet située au 55, rue du Faubourg Saint-Honoré.

«Surtout ne jamais traverser la cour, lui apprend le conseiller. Toujours longer le mur, prendre la petite porte que vous voyez là et descendre dans les sous-sols. Ou alors, entrer par le rue de l'Élysée, côté est, mais ça fait un peu entrée des fournisseurs. Ça manque de classe.» Après lui avoir recommandé «de saluer tout le monde avec déférence» («parce qu'on ne sait jamais sur qui on tombe»), il conclut sur le fait que pour se repérer dans le palais, mieux vaut avoir un solide sens de l'orientation.

La scène se déroule au début des Saveurs du palais, film signé Christian Vincent d'après la vie de Danièle Mazet-Delpeuch, qui fut la cuisinière personnelle de François Mitterrand entre 1988 et 1990. Des salles de réception jusqu'au fin fond des cuisines, où le chef de l'État aime à venir déguster en douce des plats proscrits par son médecin, l'héroïne sillonne les différentes strates de l'Élysée avec la même aisance.

Nullement impressionnée par la nature de sa mission, elle est en revanche attentive aux émotions qu'elle parvient à transmettre au président (incarné par Jean d'Ormesson cinq ans avant sa mort), mais aussi à celles qu'elle ressent chaque fois qu'elle arpente les lieux.

Tout petit

Immense et intime à la fois: c'est l'image que j'ai de l'Élysée depuis le tout début des années 1990, lorsque, petit, j'ai lu un million de fois un livre d'Olivier Seigneur et Serge Bloch intitulé Le président de la République a faim. Un peu comme Jean d'Ormesson chez Christian Vincent, le big boss de la France a un petit creux en pleine nuit, descend en robe de chambre jusqu'aux cuisines et finit par découvrir des recoins qu'il ignorait jusqu'alors, lui qui est censé se contenter des ors de la République.

Super petit livre hautement recommandable.

C'est un livre un peu mélancolique, parce qu'à cette occasion, le président se dit que c'est un peu triste, d'habiter là mais de ne pas tout connaître, qu'il s'agisse des gens ou des lieux. Il réalise alors à quel point sa fonction l'isole, le condamnant au prestige et aux relations protocolaires (ce qui n'est évidemment pas formulé de cette manière dans le livre, jeune public oblige).

Patrick Rotman compose le portrait d'une Élysée en forme de tour d'ivoire mortifère, dépourvue de convivialité et bien trop éloignée du peuple.

L'impression donnée par Le président de la République a faim n'est pas si loin de celle laissée par Le Pouvoir, documentaire consacré par Patrick Rotman aux premiers mois passés par François Hollande à l'Élysée –le film est d'ailleurs sorti en salles le 15 mai 2013, un an jour pour jour après le début du mandat du dernier président socialiste. On a l'impression d'un chef d'État tout petit dans un lieu immense et intimidant, sans savoir si ce déséquilibre est dû à un défaut de charisme du locataire ou à l'envergure chargée d'histoire du lieu.

Le président Hollande a tout à fait conscience de ce que représente ce lieu, lui qui y fit ses premiers pas plusieurs décennies auparavant. En voix off, il se confie à Patrick Rotman: «C'est un lieu que je connaissais pour y avoir travaillé il y a trente ans, auprès de François Mitterrand. Ce qui m'a frappé, c'est que rien n'avait changé. Le mobilier, peut-être même les huissiers qui m'attendaient –l'un d'entre eux était déjà là en 1981– et l'ambiance.»

Le risque de la tour d'ivoire

Entretenu avec amour et abnégation par le personnel qui y fourmille, l'Élysée ne change pas. Une constatation aussi rassurante qu'inquiétante: «Ce qui m'avait toujours surpris à l'Élysée, poursuit François Hollande, c'est que le temps donnait l'impression de s'être arrêté. Et puis ce sentiment que tout était retenu, contenu. Et c'est ce que j'essaie de remettre en cause: je pense que ce lieu doit être un lieu où la vie doit être davantage présente.» En prenant le temps de s'attarder sur les lieux qui composent le palais et sur ceux et celles qui le font vivre, Patrick Rotman compose en effet le portrait d'une Élysée en forme de tour d'ivoire mortifère, dépourvue de convivialité et bien trop éloignée du peuple.

«Le palais est un théâtre. Un décor qui écrase les personnages, un lieu d'où toute spontanéité est bannie, où les regards sont partout, où l'Histoire vous en impose.»
Diastème, réalisateur du Monde d'hier

Lors de la première réunion organisée avec ses collaborateurs et collaboratrices après son arrivée à l'Élysée, François Hollande insiste justement sur cet aspect: «C'est pas facile de vivre dans un palais. De travailler dans un palais. On se sent d'abord à l'abri de tout, ce qui est une grave erreur. On se croit différent des autres, ce qui est une deuxième erreur. [...] Nous devons nous débarrasser de ce cadre-là. Bien sûr, le respecter, être fiers des fonctions occupées, mais, vous encore plus que moi sortir, ne pas rester confinés dans ces lieux. Et aussi ne pas être rattrapés par les usages, les protocoles qui font qu'à un moment vous échappez à vous-même.»

Plus tard, à l'occasion d'un déplacement, il dira aussi la nécessité pour lui de sortir régulièrement de l'Élysée, pour «parler à des gens», pour ménager sa vie privée aussi. La charge représentée par le palais aura-t-elle contribué à dégrader sa relation avec sa compagne d'alors et à le pousser vers d'autres bras, dans d'autres lieux?

Inquiétudes

Dans Le monde d'hier, sorti le 30 mars dernier, Léa Drucker interprète une présidente de la République terminant son mandat dans un état d'inquiétude aussi bien lié à son état de santé préoccupant qu'à celui du pays, en passe d'être récupéré par l'extrême droite si personne n'agit. Le film se déroule en grande partie dans le palais présidentiel, qui n'est jamais nommé.

Une volonté de la part de Diastème, réalisateur et principal scénariste du film, qui s'en explique dans le dossier de presse: «L'idée était de faire un palais présidentiel crédible, mais qui ne soit pas l'Élysée, justement. C'est amusant à faire: on a tourné à moitié dans un château à Rambouillet, à moitié à la mairie de Rennes.»

Diastème restitue en tout cas l'atmosphère impersonnelle du lieu de vie et de travail de la cheffe de l'État du film, lieu qui contribue à accentuer le sentiment d'inconfort qui traverse le public et la présidente. Quand tout vous échappe (le pays, votre santé, votre famille), il semble bien difficile de ne même pas disposer d'un cocon où se ressourcer une fois la journée terminée. Et lorsque la présidente Élisabeth de Raincy peut enfin s'endormir dans son grand lit confortable, c'est pour être brutalement tirée du sommeil par un agent venu la prévenir qu'un attentat a au lieu quelques minutes plus tôt.

Chaque année, les frais de fonctionnement de l'Élysée s'élèvent à plus de 100 millions d'euros.

«Le palais est un lieu de solitude, poursuit Diastème. C'est aussi un château hanté, et il y a sans doute quelque chose de cet ordre-là dans le vrai palais de l'Élysée... [...] Le palais est un théâtre. Un décor qui écrase les personnages, un lieu d'où toute spontanéité est bannie, où les regards sont partout, où l'Histoire vous en impose.» Des propos qui poussent à imaginer à quoi pourrait ressembler un film de genre tourné à l'Élysée, qu'on aurait bien confié au Dario Argento des seventies ou à David Cronenberg.

L'une des scènes du Monde d'hier renforce cette impression d'inquiétude. La présidente de Raincy emmène François Willem, candidat d'extrême droite qui a ses chances de devenir le prochain chef de l'État, visiter les souterrains de l'Élysée, et lui montre notamment les pièces secrètes, où seul·es les président·es ont normalement le droit de se rendre. Le message est clair: c'est la dernière fois que vous voyez ces lieux, explique-t-elle à Willem. Pendant une seconde, on se demande si l'ordre ne va pas être donné d'abattre froidement le candidat extrémiste et de faire disparaître son corps dans cet endroit auquel personne n'a accès.

Tout brûler?

Chaque année, les frais de fonctionnement de l'Élysée s'élèvent à plus de 100 millions d'euros. Pourrait-on imaginer une présidence différente, qui s'exerce en d'autres lieux et avec moins de faste? Cela pourrait contribuer à rapprocher les prochain·es chef·fes de l'État du peuple français, mais cela ferait perdre au pays et au poste un prestige auquel il semble bien difficile de renoncer. Il est certain qu'avec un président comme Jeff Tuche à la barre du pays, l'Élysée subirait au minimum un sacré rafraîchissement.

Dans Les Tuche 3 –décidément le fil rouge de cette série– Olivier Baroux met en scène une présidence Tuche haute en couleur, où les repas sont principalement constitués de frites et où la décoration est repensée en profondeur. Même la prestigieuse cour du palais subit un lifting radical, puisqu'elle accueille food trucks et barbecues. De quoi faire au moins baisser le budget cuisine de l'Élysée, tout en désacralisant des lieux qui en ont bien besoin. Comme le résume si abruptement Philippe Poutou lorsqu'on lui demande ce qu'il ferait d'un tel palais s'il était élu: «Je n'en sais rien, on s'en fout.» Il y a effectivement d'autres sujets sans doute plus importants.

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