Politique / Culture

Les candidats de la société civile, simples cailloux dans la chaussure du pouvoir?

Temps de lecture : 6 min

Profs de SVT, chômeurs ou humoristes, ils sont perçus comme des empêcheurs de gouverner en rond. Et ensuite?

Christophe Mercier (Frédéric Saurel), vidéaste à succès promu candidat «anti-système» dans la saison 3 de Baron noir. | Clip Universe via YouTube
Christophe Mercier (Frédéric Saurel), vidéaste à succès promu candidat «anti-système» dans la saison 3 de Baron noir. | Clip Universe via YouTube

C'est ce qu'on appelle un grand acteur. De Frédéric Saurel, la majeure partie du public ne connaît pas le nom. Pourtant, des Parasites (premier film vaguement culte de Philippe «Mais que diable a-t-on encore bien pu faire au bon Dieu» de Chauveron) à Mes pires potes (série créée par le tandem Nagui-Pullicino pour Canal+), nous sommes nombreuses et nombreux à l'avoir plus d'une fois vu jouer les gentils nounours à grosse tignasse.

Lorsqu'il a débarqué dans la troisième et dernière saison de Baron noir dans le rôle de Christophe Mercier, peu l'ont reconnu. À des modifications physiques indéniables (cheveux débroussaillés, probable perte de poids, temps qui passe) s'ajoute ce qui fait la marque des acteurs de qualité: un changement de posture, de regard, de ton. Une interprétation, en somme. De celles qui marquent durablement.

Dans Baron noir, Frédéric Saurel est donc Christophe Mercier, prof de SVT connaissant un succès exponentiel grâce à la publication sur YouTube de vidéos dans lesquelles il expose sa vision de l'avenir de la France ainsi que son rejet viscéral du système en place. «Son truc c'est d'expliquer qu'on est en dictature, que les élections sont une arnaque et que la démocratie c'est pas ça», explique Salomé Rickwaert (Lubna Gourion) à son père Philippe (Kad Merad), figure controversée mais populaire du Parti socialiste –et accessoirement personnage central de la série.

Le brio de Baron noir consiste à ne faire apparaître Christophe Mercier que dans le cinquième épisode de la dernière saison, qui en compte huit, tout en parvenant à rendre crédible son ascension galopante. Débarquant comme un diable sorti de sa boîte, le vidéaste «anti-système» agit comme un grain de sable dans les rouages du paysage politique français, proposant de faire de la politique autrement et de redonner le pouvoir au peuple.

Plouf plouf

Le grand cheval de bataille de Mercier, ce qui l'a fait connaître et contribuera à le mener vers les sommets, c'est le tirage au sort. Choisir nos représentants et représentantes de façon aléatoire afin de mettre fin à ce système dans lequel ce sont toujours les mêmes qui édictent, qui discourent, qui gouvernent: tel est son credo.

Une idée attrayante de prime abord, mais qui sent incontestablement l'essence: mal dosée, mal conçue, mal encadrée, une république faite de jeunes perdreaux sans expérience n'a-t-elle pas tout pour mener au chaos ou à la banqueroute? La question est intéressante et régulièrement mise sur le tapis (comme tout récemment par le politologue Clément Viktorovitch dans le podcast Spotify «Meurice recrute»).

On regrette presque que les scénaristes n'aient pas fait le choix de montrer ce qu'aurait donné une présidence sous le signe des «anti-système» et du tirage au sort.

Afin de combattre ceux qu'il nomme avec jubilation les «irresponsables politiques», qu'il considère comme une gigantesque «tumeur» dont le corps social doit se débarrasser, Mercier ne tarde pas à tenter de se présenter à la présidentielle. En fin observateur du monde politique, il utilise la course aux 500 parrainages pour démontrer à quel point le système est gangréné par les pressions et les manipulations. La vidéo d'un maire se disant dans l'impossibilité de lui accorder sa signature par peur de voir des subventions disparaître contribue à le rendre de plus en plus crédible aux yeux du grand public.

Chez Guillaume Meurice, Clément Viktorovitch explique que pour croire à la force du tirage au sort, il est nécessaire de faire confiance au peuple –et de le former. Rickwaert et ses amis, eux, ont comme un gros doute; d'ailleurs, c'est aussi le cas des scénaristes de la série (parmi lesquels les fils Chevènement et Finkielkraut, à l'œuvre sur chacun des épisodes «Mercier»). Le prof de sciences de la vie et de la terre est décrit comme un danger; finalement, le bad guy de la saison, c'est bien lui, et non le frontiste Chalon, parfaitement incarné par Patrick Mille.

Finalement, si Philippe Rickwaert se présente finalement à la présidentielle contre Mercier, c'est moins pour accéder au poste suprême que pour sauver la France. En tout cas c'est ce qu'on voudrait nous faire croire. On regrette presque que les scénaristes n'aient pas fait le choix de montrer ce qu'aurait donné une présidence sous le signe des «anti-système» et du tirage au sort. Las, Baron noir s'arrête sur cette frustration, laissant aux Tuche 3 le loisir de montrer à quoi pourrait ressembler une présidence «gilets jaunes». Je ne crois même pas à ce que je viens d'écrire.

La gueule du peuple

Il y a plus de quarante ans, en des temps où Valéry Giscard d'Estaing était encore président de la République, Jean Poiret (au scénario) et Pierre Tchernia (à la réalisation) ont également réfléchi à ce qu'il pourrait advenir de la France, ou en tout cas de la campagne présidentielle française, si un candidat issu de la société civile était en passe d'investir l'Élysée. Les circonstances sont bien différentes de celles décrites dans Baron noir ou Les Tuche 3: dans ce film intitulé La gueule de l'autre, un politicien flippé laisse temporairement (?) sa place à son cousin et sosie, un acteur raté dont le fait de gloire est une pub pour un déodorant.

Martial Perrin (président des Conservateurs Indépendants Progressistes et aspirant chef de l'État) et son remplaçant Gilbert Brossard sont tous les deux campés par Michel Serrault, qui s'en donne à cœur joie: côté pile, il est aussi sombre que dans Garde à vue, la médiocrité en plus; côté face, il est tendre, facétieux et joliment tourmenté (comme dans Le Bonheur est dans le pré, où tout partait déjà d'une histoire de ressemblance physique).

Les gens qui viennent du peuple ont toujours vachement plus la cote.

Perrin s'éclipsant par peur de se faire buter par un barbouze fraîchement évadé de prison, il charge donc son cousin de faire campagne à sa place, l'envoyant au casse-pipe par la même occasion. Mais si Brossard n'est ni une fine lame de la politique ni un brillant orateur, il a pour lui un atout gigantesque: il fait partie des «vraies gens», il est accessible, il est altruiste, si bien que sa cote de popularité (ou plutôt celle de Perrin) monte en flèche.

Avec La gueule de l'autre (1979), satire vieillissante mais pleine de fulgurances, on n'est pas si loin du Président d'un jour campé par Kevin Kline en 1993, histoire d'un sosie chargé de remplacer POTUS le temps que celui-ci s'offre une soirée légère, puis contraint de rester plus longtemps en raison de l'AVC de celui-ci: au cinéma, les gens qui viennent du peuple ont toujours vachement plus la cote, parce qu'ils savent vraiment ce dont a besoin le peuple.

Que des n°10 dans ma team

Dans la réalité, ces choses-là ne dureraient sans doute qu'un temps: passée la première impression, celle d'avoir enfin un peu de renouveau au sommet du pays, les accusations d'incompétence ne tarderaient pas à fuser. Même si l'essentiel, pour être un bon président (ou une bonne présidente), est sans doute de savoir s'entourer. C'est à peu près ce qui se dit dans la série L'État de Grace, où la présidente jouée par Anne Consigny est quasiment une débutante en politique, puisqu'elle travaillait précédemment à lutter contre le mal-logement.

Le premier épisode se déroule en début de mandat, à un moment où Grace Bellanger est déjà au creux de la vague en matière de popularité. Et c'est finalement sa vie privée, et notamment sa grossesse, qui va permettre de la rendre plus populaire, même si tel n'était pas l'objectif de départ. Si le mandat de la présidente Bellanger semble se dérouler dans une (relative) sérénité, c'est parce qu'autour d'elle, chacun et chacune écoute, exécute, et exprime pleinement ses compétences. Pour le bien de la France et la satisfaction de la cheffe d'État.

Il est rare qu'un regard posé sur un·e citoyen·ne lambda arrivant (ou aspirant) à l'Élysée ne soit pas gorgé d'excès. À en croire la fiction, il y aurait d'un côté les personnes à hauteur du peuple, capables de comprendre sa douleur et de faire preuve d'empathie (voire de trouver quelques mesures susceptibles d'enrayer le mal); et de l'autre les incontrôlables, les terrifiants, ceux qui n'ont même pas besoin d'être de misérables polémistes pétainistes pour faire peur.

La simple idée qu'un Christophe Mercier (qui clame sans complexe qu'il n'a pas d'autre programme que le tirage au sort, ce qui est logique en soi) ou qu'un Coluche puisse s'approcher du pouvoir et tenter de l'utiliser autrement, voire de le redistribuer, tétanise les gens dont la politique est le métier (pour qui ça sent le chômage imminent) et une partie de la population, bien consciente que le fait de parier sur des types qui veulent tout changer sans avoir fait leurs preuves relève du plus risqué des jeux de hasard. Ceux qui, s'ils s'avéraient perdants, nous en feraient prendre pour cinq ans.

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