Politique / Culture

La présidente de la République française, une mère sacrificielle?

Temps de lecture : 8 min

Ce pur personnage de fiction (jusqu'à quand?) doit mener de front vie personnelle et vie personnelle. Et payer de sa personne sans espérer la moindre reconnaissance.

Le Premier ministre (Benjamin Biolay), la présidente de la République (Léa Drucker) et le secrétaire général de l'Élysée (Denis Podalydès), dans Le Monde d'hier. | Capture d'écran PyramideDistrib via YouTube
Le Premier ministre (Benjamin Biolay), la présidente de la République (Léa Drucker) et le secrétaire général de l'Élysée (Denis Podalydès), dans Le Monde d'hier. | Capture d'écran PyramideDistrib via YouTube

50,12%. C'est le score réalisé par Grace Bellanger au second tour de l'élection présidentielle face au candidat de l'union de la droite. Ancienne éditrice, passée par le monde associatif (elle a œuvré avec brio contre le mal-logement), la quadragénaire a surpris tout le monde. Par sa candidature, par sa cote de popularité montante, puis par son élection à l'arraché. Jeune et inattendue: en surface, la présidente Bellanger (Anne Consigny) rappelle un certain Emmanuel Macron, devenu en 2017 le plus jeune président de l'histoire de France.

Mais l'âge de la cheffe de l'État n'est pas au cœur des discussions: ce qui fascine la France et les journalistes, c'est le fait que Grace Bellanger soit la première femme à présider le pays. Bienvenue dans L'État de Grace, série écrite par Jean-Luc Gaget (collaborateur régulier de Sólveig Anspach et récent coscénariste de Zaï Zaï Zaï Zaï, d'après Fabcaro). Réalisés –sans génie– par Pascal Chaumeil (réalisateur de L'Arnacœur, décédé en 2015), ses six épisodes d'une heure furent diffusés sur France 2 à l'automne 2006.

Mise en avant par la chaîne au gré d'une campagne de pub frisant le matraquage, cette création fut loin de connaître le succès espéré: 3 millions de curieux pour les deux premiers épisodes, puis moins de 2 millions et demi lors des deux semaines suivantes. Pas de quoi donner envie à la chaîne de commander une saison supplémentaire. L'État de Grace se suit pourtant sans déplaisir, même si on est bien loin d'Aaron Sorkin ou de Baron noir.

Gaget et Chaumeil tenaient un sujet en or, ils en ont tiré une œuvre tendre et sympathique, aux rares soubresauts politiques. Car plus que la façon dont est reçue l'arrivée d'une femme à l'Élysée, c'est la grossesse inattendue de Grace Bellanger qui va rapidement prendre toute la place. S'étant résolue à ne jamais devenir mère (par envie de privilégier sa carrière, mais aussi parce que ses tests de fertilité n'ont jamais été au beau fixe), la présidente apprend dès le deuxième épisode qu'elle est enceinte de Xavier (Frédéric Pierrot), son compagnon de plus en plus officiel, ancien juriste devenu prof de golf après avoir perdu sa première femme.

Grossesse et présidence

La suite de la série tourne autour d'une question évidemment intéressante, qu'un simili David Pujadas lui pose lors du journal de 20 heures: «Cette grossesse est-elle compatible avec l'exercice de votre fonction?» Malgré la rédaction d'une lettre de démission qui ne sera finalement jamais rendue publique, et en dépit de deux ou trois alertes de santé, la présidente Bellanger parviendra à concilier les deux avec grâce. Même les quelques attaques venues de ses opposants comme de son propre camp n'y pourront pas grand-chose.

L'État de Grace n'est hélas pas la grande série politique sur les effets possibles d'une présidence au féminin –si tant est que cette dernière expression ait du sens. On y observe juste comment le sexisme ordinaire s'exerce y compris contre la femme la plus puissante du pays, ce qui commence dès l'épisode 1 avec les commentaires inappropriés du président russe (non, pas Poutine) sur sa tenue. Des propos auxquels elle répond en le clashant à propos de sa cravate.

S'il y avait un «premier homme de France», supporterait-il sa fonction?

Pour le reste, on apprend qu'elle s'entretient régulièrement par téléphone (et hors du protocole officiel) avec son homologue américaine, la présidente Hillary Clinton: toutes deux échangent des considérations sur les façons d'assurer leur présidence malgré les difficultés rencontrées –c'est-à-dire les obstacles inhérents à la fonction, plus ceux liés au fait d'être des femmes. Elles parlent aussi de chaussures, et l'on ne sait pas bien si c'est une légère dérive sexiste de la série, ou si c'est juste une façon de rappeler qu'on peut être une femme de pouvoir ET aimer parler mode. Après tout, il doit arriver très régulièrement que les hommes politiques discutent avec passion de costumes et de Berluti.

L'État de Grace cite peu de véritables personnalités politiques, hormis le couple Clinton. Mais il fait tout de même référence à la seule Première ministre de l'histoire du pays: «Je n'ai pas l'intention de revivre le martyr d'Édith Cresson lors de son passage à Matignon, à la fois sacrifiée par les médias et lâchée par l'Élysée», déclare Grace Bellanger lors d'une conférence de presse. Quasiment le moment le plus politique de la série.

Faisant davantage dans la bienveillance que dans le réalisme, la série montre des hommes globalement aux petits soins avec la présidente enceinte, qu'il s'agisse du secrétaire général de l'Élysée ou des gradés chargés d'assurer la sécurité du pays et de sa présidente. Cela n'empêche pas quelques saillies sexistes (mais pas que) de fuser: «Les gens t'ont élue à cause d'un effet de nouveauté, lui balance le Premier ministre joué par André Marcon. La prochaine fois, ce sera le tour d'un homo ou d'un handicapé.»

Quant à Xavier, le père de son futur bébé, il fait une couvade carabinée, se sent progressivement délaissé au profit de l'enfant à venir et du pays, et manque un temps d'être récupéré par les mouvement de défense des droits des hommes (ceux qui pensent que la domination masculine n'existe pas), puis par des adversaires politiques qui lui proposent de le parachuter député européen afin de redonner du sens à sa vie.

S'il y avait un «premier homme de France», supporterait-il sa fonction? Accepterait-il de rester au second plan comme le fit récemment Joachim Sauer, époux d'Angela Merkel depuis 1998? Rien n'est moins sûr. D'ailleurs, lors d'une réception, Bill Clinton confie à Grace Bellanger qu'il n'est pas facile pour lui de se sentir invisible lorsqu'il voyage aux côtés de sa femme. Dans ces moments-là, on regrette que L'État de Grace n'ait pas opté pour une tonalité un peu plus grinçante, à la limite de la misandrie.

Mère de la nation

Une question se pose d'ailleurs, qui se pose aussi dans Le Monde d'hier, film de Diastème dans lequel Léa Drucker dirige le pays: les présidentes sont-elles systématiquement amenées à briser des cœurs? Dans L'État de Grace, c'est le chauffeur de la présidente (Thierry Godard) qui lui déclare sa flamme avant de se faire éconduire; et l'on apprend un peu plus tard que celle-ci a reçu près de 10.000 lettres d'amour à l'Élysée de la part de citoyens français. Dans Le Monde d'hier, Franck L'Herbier, son secrétaire général joué par Denis Podalydès, finit par lui confier ses sentiments, l'air grave. Imaginerait-on des employées de l'Élysée déclarer leur amour à tel ou tel président de la République?

Thierry Godard joue également dans Le Monde d'hier, mais son rôle est un peu moins touchant que celui du chauffeur amoureux: chez Diastème, il est le candidat d'extrême droite en passe d'empocher l'Élysée. Cela constitue la préoccupation principale de la présidente Élisabeth de Raincy (Léa Drucker), qui en a cependant d'autres: elle est atteinte d'une maladie qu'elle a tort de minimiser, et sa fille Mila lui crée du souci. Mais le devoir et le pays avant tout: tout en tentant de gérer comme elle peut une situation familiale compliquée, la présidente Raincy tente avant tout de sauver son pays des griffes de la bête immonde. Ce qui lui sera reproché sans tarder par sa fille.

Auprès de sa fille comme de ses autres compatriotes, Élisabeth de Raincy a le mauvais rôle: l'austérité, c'est elle.

S'il nourrit pour elle un profond sentiment amoureux, le secrétaire général Franck L'Herbier n'épargne pas Élisabeth de Raincy: «Plus personne ne peut te blairer dans ce pays, à part moi», lui dit-il dans ce qui ressemble à une réplique de pervers narcissique. Le Monde d'hier fait converger la présidente et la mère vers un même rôle de «bad cop», surnom souvent donné à celui ou celle des deux parents –quand il y a deux parents– qui se fâche et punit le plus tandis que le ou la «good cop» a plutôt tendance à arrondir les angles et à jouer les complices.

Auprès de sa fille comme de ses autres compatriotes, Élisabeth de Raincy a le mauvais rôle: l'austérité, c'est elle. Elle s'en tirera au mieux avec le sentiment d'avoir été à la hauteur de ses fonctions, mais elle n'accèdera jamais à la reconnaissance à laquelle tant de politiques aspirent –le plus souvent en vain. Une véritable mère sacrificielle, ce dernier qualificatif rappelant une autre présidente de fiction brisée sur l'autel de la démocratie: Amélie Dorendeu, jouée par Anna Mouglalis dans Baron noir.

Fusible au féminin

L'arc narratif lié à ce personnage n'est sans doute pas le plus crédible de la très bonne série créée par Éric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon. Au départ, Amélie Dorendeu n'est qu'une proche conseillère de Francis Laugier, le président socialiste incarné par Niels Arestrup, qui, contraint de démissionner à la suite d'un scandale, finit par la pousser à se présenter à sa succession. Le coup de la jeune conseillère qui grille la priorité à tous les vieux loups du PS, on y croit moyennement: après tout, si Emmanuel Macron est arrivé à doubler tout le monde et à créer la surprise en 2017, c'est justement parce qu'il n'a jamais tenté de faire son trou ni chez les socialistes, ni chez Les Républicains. Son cavalier seul a payé.

On y retrouve en tout cas l'idée selon laquelle une bonne présidente est une présidente qui, d'une façon ou d'une autre, se sacrifie.

Mais admettons: Dorendeu devient la candidate désignée pour se présenter après la démission de Laugier, et remporte l'élection présidentielle après avoir battu de peu le candidat frontiste au second tour. Il convient de noter que la candidature d'Amélie Dorendeu n'a rien de particulièrement féministe: «Je ne suis plus la première femme présidente de la République», explique-t-elle à des communicant·es qui lui conseillent de jouer davantage la carte du féminin. Sous-entendu: qu'importe le fait que je sois une femme, je suis la présidente, point final, et ma politique s'inscrira dans la droite lignée de celle de mon prédécesseur. Ni plus ni moins.

Après un quinquennat placé sous le signe du consensus et de l'alliance avec le centre, elle se présente à sa propre succession, se qualifie pour le deuxième tour face à un vidéaste ayant siphonné les voies du FN. Seule solution trouvée par le héros de la série, le politicard dunkerquois Philippe Rickwaert, pour sauver le pays: faire déclarer Dorendeu inapte afin d'obtenir l'annulation de l'élection.

Le sacrifice de la première présidente de l'histoire du pays ne s'arrêtera pas et s'ornera même d'une dimension tragique, ce qui coïncidera avec la conclusion définitive de la série. On y retrouve en tout cas l'idée selon laquelle une bonne présidente est une présidente qui, d'une façon ou d'une autre, se sacrifie. Quitte à flanquer toute sa vie en l'air.

Reste que ces séries et ce film, rares œuvres de fiction imaginant la France présidée par une femme, sont toutes écrites et réalisées par des hommes. En attendant qu'une femme soit élue tôt ou tard à l'Élysée (mais pas n'importe quelle femme, bien entendu), peut-être serait-il bon de confier de tels sujets à des autrices et des réalisatrices. Pour qu'elles donnent enfin leur version de qui pourrait changer avec une présidente au sommet de l'État, tant sur le plan de la gestion du pouvoir que sur le tournant politique qui serait possiblement donné au pays.

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