Sciences / Culture

Chimère (de tous les vices)

Temps de lecture : 5 min

RENTRÉE LITTÉRAIRE – OGM, Roms, débat participatif et chimères sont abordés dans un livre malin, drôle et finement écrit par Emmanuelle Pireyre.

Chimera, de Gustave Moreau, 1884. | Musée Gustave Moreau via Wikimedia
Chimera, de Gustave Moreau, 1884. | Musée Gustave Moreau via Wikimedia

Tout a commencé par un article de Jean-Yves Nau, «Chimères, la recherche à l'anglaise», publié sur Slate.fr en 2011, qu'Emmanuelle Pireyre lit en 2014 lorsque, sollicitée par le Libé des écrivains, elle prépare un article consacré aux OGM et entreprend de «lire des tas de choses». Au même moment, elle découvre une œuvre de Patricia Piccinini, quelque part entre Jérôme Bosch et Walt Disney, qui nourrit son «imaginaire inquiet».

«On disait alors qu'il y avait des garde-fous très importants, avec l'interdiction des quatorze jours ou d'inséminer des embryons dans un utérus. Ces garde-fous sont en train de sauter et cela m'affole assez», indique-t-elle, faisant référence aux travaux de Hiromitsu Nakauchi, un chercheur japonais qui entend «produire des chimères et utiliser leurs organes de substitution pour les greffer sur des patients et leur éviter les médicaments antirejet».

«J'élève ma chimère» (Laurence Pernoud, 47e éd.)

De Frankenstein à L'Île du docteur Moreau, en passant par Dracula, nombre de romans ont sorti de l'ombre des chimères. Dans son roman, à la fantaisie rigoureusement orchestrée, Emmanuelle Pireyre met en scène Alistair, une créature mi-homme mi-chien sortie des laboratoires de Newcastle, qui échoue à Saint-Quentin-en-Yvelines, où une dénommée Brigitte, résolument normale, va l'élever en remplissant soigneusement un Livre de bébé, «documentant chaque étape de son enfance d'une pléthore de mesures [avec des] photos du chiot, debout sur la table parmi les DVD, en boule sur un coussin, longeant le lac au bout d'une laisse, croissant de jour en jour», puis en appliquant les principes de la méthode Montessori. Il ne manque ici que le Pernoud.

Croissant rapidement, d'ailleurs. Il regarde des films de Rohmer (qu'il commente façon Première davantage que Cahiers du cinéma, c'est rassurant) avec sa maîtresse (?), mère (?). Loin d'être terrifiant, cet humain-chien se transforme en une sorte d'ado désœuvré, vautré dans le canapé, émettant des borborygmes et affichant sans aucune pudeur des attributs généreux.

Bientôt, Brigitte se sentit «gênée d'entrer nue dans sa baignoire», où elle avait installé sa panière et d'où il la «scrutait de ses yeux pénétrants tandis qu'elle se douchait» –coexistence perturbante (quand elle lui fait à manger, Brigitte s'interroge: peut-on «offrir du bio à un organisme génétiquement modifié?»), mais plutôt amusante au fond.

J'interroge Emmanelle Pireyre:

– Vous aimeriez vivre avec une telle chimère?
– Mais pas du tout! Pour moi, c'est l'horreur!


Emmanuelle Pireyre. | Patrice Normand

Malgré la tendresse et l'ironie, elle entend ainsi dénoncer le triturage du vivant et son irruption dans notre quotidien. «Je lis surtout des documents. Et, à la différence de la science-fiction ou de l'anticipation, j'ancre mes récits dans notre monde. Le livre de Wells se déroule dans une île lointaine, imaginaire. Moi, j'ai choisi Saint-Quentin-en-Yvelines!»

Science sans conscience citoyenne n'est que ruine de l'âme

Bientôt, la narratrice s'intéresse aux théories de Jacques Testart, un des papas scientifiques d'Amandine, premier bébé éprouvette français (1982). Il préconise aujourd'hui une participation des citoyen·nes aux prises de décision relatives aux recherches scientifiques.

«Je me suis rendu chez Jacques avec une boîte de macarons.» Il lui parle de science citoyenne et l'adjectif la fait d'abord tiquer.

«Nous devons enfin intégrer, m'a-t-il dit, que nous, collectivement, sommes les commanditaires de nos scientifiques. Puisque c'est nous qui finançons les chercheurs avec nos impôts, puisque leurs travaux transforment notre environnement, puisque enfin nous payons les pots cassés quand d'aventure ils ratent, quand leurs inventions nous explosent à la figure, nous rendent aveugles ou stériles, nous font naître avec des bouts qui manquent ou sautiller parmi des flaques contaminées, c'est à nous d'indiquer quels sujets les scientifiques doivent étudier et lesquels leur sont interdits.»

Rapidement convaincue et, ce roman est rhizomique, la voici qui s'intéresse aux conventions citoyennes. Justement, l'Union européenne en organise une, ou plutôt vingt-sept. Aussitôt, l'enquêtrice se rend dans le Morvan pour assister à l'une d'elles le temps d'un week-end.

«Nous autres Français finissions notre glace et faisions par notre inertie contrepoids à la folie du monde.»
Extrait de «Chimère», d'Emmanuelle Pireyre

Le hasard fait bien les choses: les Français·es (Ingrid, boulangère à Asnières, Étienne, bibliothécaire retraité, Alice et Ryad, deux préadolescents, Wendy, une Manouche qui voulait aider les gadjé, Zacharie, un employé d'Amazon) y parleront du temps libre.

Au bord de la Cure, sous un parasol, le groupe grignote un repas paléolithique, pour prendre conscience que les chasseurs-cueilleurs ne prélèvent dans la nature que ce dont ils ont besoin tandis que l'animatrice évoque Montesquieu: il «se déchaîna contre l'oisiveté des peuples, Engels nota que le travail est le critère qui nous distingue du singe, Hegel se tapa les cuisses durant des heures».

Pendant ce temps, les Chypriotes s'intéressent à la biodiversité, la Lettonie aux nanotechnologies, le terrorisme revient à la Belgique, la population roumaine hérite du système de santé, les OGM revenant aux Bulgares, etc. «Bref, partout des gens s'agitaient frénétiquement, tandis que nous autres Français finissions notre glace et faisions par notre inertie contrepoids à la folie du monde.»

Ainsi va ce roman, richement documenté, qui met son érudition au service d'un récit aussi rigoureux qu'imprévisible, d'une écriture étrangement factuelle et précise, déroutant la personne qui le lit par son humour pince-sans-rire, avant de l'entraîner dans sa fantaisie.

Chimère de toutes les vertus?

De manière assez jouissive, la romancière parvient à unir les deux créatures les plus dissemblables de l'Europe: la Manouche et le technocrate européen. C'est sa chimère à elle, utopique, capable de nous sortir brillamment du Brexit.

Richard, un eurocrate, a sillonné l'Europe pour «vérifier que les aides de l'UE aux minorités parvenaient à destination sans être interceptées par les pouvoirs locaux, [allant] à la rencontre des Arvanites de Grèce, Saxons de Transylvanie, Corses, Savoisiens, Catalans, suédophones de Finlande, Masuriens de Pologne, tous ces petits peuples, récalcitrants, paisibles ou paranoïaques».

Il a un faible pour les Roms et «leur absence de territoire compact qui obligeait pour leur porter assistance à les pourchasser sans frontières». Il a formé un groupe pour faire du romani la langue officielle de l'UE, à la fois «plus légitime que l'anglais, surtout maintenant [et aussi] unique langue déjà parlée dans tous les pays de l'Union puisqu'il y a des Roms partout et la seule à être parlée exclusivement par des bilingues» –le seul vrai peuple européen au fond, puisqu'il ignore les frontières que lui imposent les administrations. Imparable.

Au moment de conclure l'entretien, Emmanuelle Pireyre se pose en lanceuse d'alerte. «Cette chimère est un petit curseur que je pousse en avant. C'est à l'image des OGM: quelque chose qu'on mange éventuellement mais que l'on n'a pas forcément envie de manger.»

La science est aujourd'hui fragmentée et «les questions traitées font intervenir des quantités de dimensions qui requièrent l'intervention de spécialistes, qui observent parfois de tous petits phénomènes». Il est de plus en plus difficile d'appréhender «la pensée complexe, comme le dit Edgar Morin». Au fond, il n'y a plus guère que «la littérature pour relier tous ces thèmes traités de manière séparée».

Chimère

d'Emmanuelle Pireyre
Editions de l'Olivier

Paru le 22 août 2019

Prix: 18,50€

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