Culture

Notre conseil à Yann Moix pour essayer d'être un écrivain

Temps de lecture : 4 min

RENTRÉE LITTÉRAIRE – Étrange promo sous forme de querelles familiales exposées publiquement. Les ventes y gagneront sans doute ce que la littérature y perdra.

Yann Moix dans «On n'est pas couché» le 12 janvier 2019. | Capture d'écran via YouTube
Yann Moix dans «On n'est pas couché» le 12 janvier 2019. | Capture d'écran via YouTube

Personnage (très) médiatique, Yann Moix mélange savamment vie publique et privée, puisant dans sa notoriété médiatique les ferments d'une reconnaissance littéraire. Il a déjà évoqué (Panthéon, 2006) une enfance difficile, été chroniqueur télévisuel, et fait part de son peu d'attrait pour les femmes de plus de 50 ans. Faire de sa vie une œuvre, la recette est éprouvée.

Avant même sa parution, Orléans, qui parle à nouveau d'enfance maltraitée, a été extrait du champ littéraire pour entrer dans la sphère de la polémique médiatique –et j'ai bien conscience que cet article ne fera qu'ajouter au buzz.

Moix, Moix et Moix

C'est d'abord le père de Yann Moix, José, qui rend publique sa version des faits. Dans La République du Centre, il assume une éducation «sévère» mais juste, et sans violence excessive, loin des tourments décrits. Quelques jours après, il a lu le livre et estime qu'il s'agit d'un «excellent roman». En parallèle, le frère de Yann Moix, Alexandre, évoque sa propre enfance, sous le joug d'un aîné brutal, manipulateur, destructeur, cruel. Une relation fort peu fraternelle et toujours douloureuse aujourd'hui, Yann s'opposant férocement à la carrière littéraire de son cadet: «Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que JAMAIS, JAMAIS, tu ne sois publié! JAMAIS!» Ce n'est pas fini. Ce lundi 26 septembre, deux amis d'enfance prennent la défense de Yann. N'en jetez plus. Organisée ou non, cette promo pathétique ressemble désormais à une performance artistique.

De ces accusations, justifications et règlements de comptes, bien malin qui saura entendre la vérité, si tant est qu'une vérité soit possible, lorsque les années ont passé et que chacun, au sein d'une famille, a construit la sienne, par sédimentation des ressentiments et érosion des responsabilités.

Nous ne sommes pas à l'abri de nouveaux témoignages. Dans la famille Moix, je voudrais le grand-père, le cousin ou la tante. En fait, non, je ne voudrais plus personne.

Orléans n'est pas le premier récit d'une enfance de souffrances. Des Deux Orphelines à Vipère au poing, en passant par Poil de Carotte et Graine d'ortie, on a eu notre content de torgnoles et de larmes. À cette nuance près que Folcoche n'a jamais livré d'interview à Ouest-France pour dire que Bazin affabulait («Exclu: “Oui, je lui donnais des coups de fourchette, mais elles étaient en plastique, c'était pour rigoler”»). L'heure était encore à la fiction, nimbée des atours de l'autobiographie, pas encore à celle de l'ego et de l'autofiction où le roman doit sans cesse puiser dans la vie de l'écrivain·e, et s'y prolonger.

La vérité n'est pas bonne à écrire

Au diable l'invention romanesque! Elle est peu de chose au regard d'une promo qui tient de la performance et s'avère d'autant plus efficace qu'elle s'alimente d'une polémique. Qu'il l'ait souhaité ou non, Yann Moix sera maintenant lu comme l'a été Valérie Trierweiler: par voyeurisme. En 2011, L'Express avait recensé quelques-uns de ces romans qui mettent en scène, le plus souvent sans leur consentement, des proches, sans se préoccuper de leur réaction, de l'agacement au chagrin, en passant par le tribunal. «Mais qu'éprouvent ces “modèles” dont le romancier s'inspire, exhibant des pans de leur intimité, leur prêtant des traits et des actes précis, avec ou sans leur consentement?»

De même, fit observer une journaliste littéraire, Edouard Louis a utilisé à son avantage de possibles approximations avec la vérité pour noircir un récit de vie, quelque peu contesté par ses proches, «épousant symboliquement et précisément l'adage “tuer père et mère pour réussir”». Sa notoriété s'est accrue et ses ventes en ont probablement profité. Engagé dans une démarche de vérité (mais pour quoi faire?), Alexandre Jardin se sent désormais obligé de mettre à jour (fact-checker?) son propre livre!

Nul doute qu'Orléans, roman d'autant plus bankable qu'il est sulfureux, gagne de nouveaux lecteurs, de nouvelles lectrices à chaque fois qu'un membre de la famille Moix s'exprime et dénonce ses mensonges ou pseudo-vérités.

Ainsi, Moix, imposteur, aurait menti? La belle affaire!

C'est peut-être là ce qu'il y aurait à sauver. Qu'un écrivain soit un imposteur importe peu: avec Jacques le Fataliste (meilleur roman de la rentrée littéraire 1796), Diderot a très tôt montré qu'un écrivain a vocation à mener son lectorat en bateau, l'égarant dans les chemins de traverse qu'il lui plaît d'imaginer. Sans vouloir relancer ici un vain débat entre fiction et réalité, qu'il soit cependant permis de rappeler que la réalité peut nourrir la fiction mais qu'elle n'est en aucun cas gage de qualité.

Le lectorat transformé en juge aux affaires familiales

Dans ce règlement de comptes familial, il nous importe peu de savoir qui dit ou pas la vérité. Certes, la morale appelle la vérité. Mais, pour la littérature, il serait bon que Moix ait fait preuve d'imagination, travesti cette vérité, menti; en un mot, qu'il ait inventé.

Par l'invention, nous pourrions évacuer PPDA, Moix, Trierweiler, Angot et Louis de l'encombrante étagère des témoignages et lire leurs textes pour ce qu'ils sont: de la bonne ou de la mauvaise littérature. Et renvoyer les déballages malsains chez les psys ou au tribunal. Ainsi, le roman, merci Diderot, loin d'être un documentaire, poursuivrait son œuvre d'imagination, posant des questions sans forcément devoir y répondre.

«Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va?»

Hélas, il est désormais trop tard et nous voici acculés à lire ou ignorer ce livre pour ce qu'il n'est pas. La littérature a perdu ce que le trou de serrure a gagné. Il ne s'agit plus d'un roman, mais d'une pièce à conviction. Contraint de lire entre les lignes pour démêler le vrai du faux, le lectorat se contentera d'être juge aux affaires familiales.

Pour éviter cela, et essayer d'être un écrivain, Yann Moix devrait sans doute écrire son prochain roman sous pseudonyme.

Orléans

Yann Moix

Éditions Grasset

Parution le 21 août 2019

Prix: 19€

Jean-Marc Proust Journaliste

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