Société / Culture

Les lotos de village ont-ils une chance de percer chez les hipsters?

Temps de lecture : 6 min

[Carton plein - Épisode 3] Après le karaoké, l’appareil photo jetable et le point de croix, c'est au tour des lotos de devenir l'apanage de la jeunesse urbaine.

Jérémie, Martin et Clément, du Comité extraordinaire du loto français | Avec l'aimable autorisation du CELF
Jérémie, Martin et Clément, du Comité extraordinaire du loto français | Avec l'aimable autorisation du CELF

La Javelle, Petit Bain, le Point éphémère. Une guinguette, un espace culturel flottant, le bar le plus connu du canal Saint-Martin: sans doute les derniers lieux où l’on s’attendrait à voir un loto se dérouler. Pourtant, pendant quatre ans, le CELF, pour «Comité extraordinaire du loto français», a fait vibrer Paris intra-muros d’un nouvel hymne: «Bingo!»

Ni Martin, ni Jérémie, ni Clément, les trois créateurs du collectif, n’ont vraiment l’allure de l’animateur classique de lotos –les mots «collectif» et «lotos» n’ont même sûrement jamais cohabité dans une phrase avant eux. Deux sont musiciens punks, le troisième fait en ce moment le tour de l’Europe en van; l'un d'entre eux est également journaliste, et tous trois sont d’anciens membres trentenaires d’Animals, un groupe d’amis hyper créatifs.

Madeleine de Proust

Les trois compères ont grandi dans l’Est de la France, autour de Nancy et de ses villages givrés. «Je suis né à Vesoul, en Haute-Saône, et ma grand-mère vivait dans les Vosges, deux départements très lotos, raconte Martin. Quand j’étais petit, j’accompagnais mes parents le dimanche après-midi ou le samedi soir. Ensuite, j’ai déménagé à Paris. On se disait: “On a trop envie de se faire un loto, mais où est-ce qu’il faut aller?” Dans Paris, ça n’existe pas du tout. C’est un truc très provincial. C’est comme ça qu’est né l’idée du CELF.»

Le dernier loto du CELF, en septembre 2018, au Café de Paris

Au Petit Joseph Dijon, premier bar à accueillir le trio en 2014, la clientèle était partagée: «Il y avait des gens qui avaient envie de renouer avec leurs souvenirs d’enfance, un petit peu façon madeleine de Proust, le provincial qui monte à Paris, comme c’était mon cas, se souvient Isa, l’ancienne propriétaire. Et il y avait des gens plutôt hermétiques, comme si je les avais trompés sur la marchandise. Ils disaient: “C’est complètement ringard, on nous a promis un bar branché et là, dans la programmation, il y a des lotos, je comprends pas”.»

Tapisserie à fleurs, planches de charcuterie et fromage, public bobo du XVIIIe arrondissement, il est vrai que l'on était loin de l’ambiance salle des fêtes et chaises empilables en plastique.

En plus d’être l’apanage des petites villes de province, les lotos sont un bastion de la classe populaire et moyenne. «Les élites y sont nettement sous-représentées, commente la géographe Georgette Zrinscak dans son «Essai sur les lotos des campagnes», sauf à y inclure quelques notables et édiles locaux, notamment en période électorale, où la fréquentation du loto vaut celle du marché hebdomadaire.»

Un vrai choc des cultures, car si un bobo gagne parfois moins qu’un prolo, le seul point commun unissant le public d'un loto de village et celui d'un loto de bar parisien est probablement le nombre de moustaches.

De la maison de retraite au stand-up

Fanny*, une dizaine de lotos de village par an, a le cul entre deux mondes: enfance dans une ville ouvrière du Sud, carrière juridique de haut vol à la capitale. «On ne va pas se mentir, je suis un peu bobo, consent-elle. Le loto renvoie à un milieu, à mon milieu, et à la façon dont j’y ai évolué. Aujourd'hui, je m'accepte et donc j'assume cette “passion” transmise par ma grand-mère. Que ce soit un peu plouc, je m’en fiche! Oui, on y voit des beaufs! On peut rire, voire se moquer ou encore être indisposé par des personnes ridicules, grossières, bruyantes, mais on en trouve ailleurs.»

Mieux, c’est ce côté désuet un peu France profonde qui séduit les hipsters. «Je me suis lancée dans les lotos entre potes, explique la trentenaire. J’ai acheté un petit boulier et j'en ai offert un à une amie, aussi bobo et lotophile que moi. On mange, on boit et on joue: la référence un peu beauf fait un carton!»

Comme les karaokés ou les appareils photos jetables, les vinyles, les brocantes, «tout ce qui est vieillot devient cool, analyse Jérémie, co-fondateur du CELF. La mode est de prendre des trucs vintage et de les rebrander en version hipster. Les lotos participent à ça.»

Le collectif a donc transformé un divertissement de maison de retraite en spectacle de stand-up. Jérémie et Clément se chargent de tirer les boules et de dégainer les blagues. «On a nos running gags, genre chaque fois qu'un numéro tombe et qu'on n'a pas de blague, on dit: “Ah, ben le 67, la Mayenne, voilà.” Le 47, “l'indépendance de l'Inde”, c'est pas drôle, mais on le sort à chaque fois, alors avec les habitués, je dis juste 47 et tout le monde crie: “L'indépendance de l'Inde!”»

Martin, au milieu des tables, départage les égalités au chifoumi et corse un peu l’animation, en imposant un accent québécois à ses collègues sur scène ou en lançant un concours de blagues par SMS. Un vrai show d’improvisation qui a rencontré son public, ou «une blague du dimanche qui a mal tourné, comme ironise Jérémie. Il y a des gens qui sont devenus complètement accros. Des potes en parlaient à leurs potes, qui en parlaient à leurs potes».

À gagner, un jeu de cartes 2Be3

En quatre ans, à force de bars pleins, le collectif a investi des lieux parisiens en vogue pendant plusieurs mois, est parti en tournée avec Radio Nova et a participé au festival Séries Mania de Lille. Pris sous l’aile de l’agence de conseil Bejoue, les trois amis ont même animé des soirées d’entreprise.

Au moins aussi déjantés, les bingos drag font aussi leur trou dans le monde du loto fun. Nés à Seattle dans les années 1990, des lotos animés par des drag-queens se tiennent plusieurs fois par mois à Paris. À la Folie, ancien Quick devenu bar à la Villette, est la résidence dominicale de la très peu officielle Fédération française du bingo drag apéro. Et tous les mois aux Grands Voisins, lieu hybride entre centre d’hébergement pour personnes en difficulté, bar et centre culturel, ce sont Punani Jellinsky et Rose Van Dome qui officient.

«On a fait un loto dans un petit village du Sud-Ouest, organisé par la mairie, décrivent les deux performeuses. Les lots étaient surtout composés de nourriture et de vin. Les gens jouaient pour jouer, comme quand on va au casino, mais il n'y avait pas cette volonté d'en faire un spectacle divertissant. Nous, on garde l'idée initiale du jeu, en lui ajoutant un aspect moins sérieux, plus léger, plus sexy, à la lisière du one man show.»

Le burlesque se retrouve jusque dans les lots, évidemment fantasques. Rose et Punani, expertes en bingo drag depuis 2016, chinent des objets insolites dans des brocantes: «Plus le lot est étonnant et décalé, plus le public est conquis!»

Même esprit à Montpellier, où la Nouvelle Guinguette organise des lotos vintages avec espace vert pour les enfants, vins biodynamiques, bières artisanales et «un DJ qui ne passe que des vinyles, comme à l’ancienne», promet le flyer.

À Marseille, puis Lyon et Paris, le collectif C’est content a lancé le Rigoloto, en faisant gagner des jeux de cartes 2Be3 ou des biographies de Céline Dion.

Hommage plutôt que moquerie

Au CELF, chaque participant ou participante doit amener un lot et convaincre le comité de l’échanger contre trois cartons. «Un jour, un type est venu avec des œufs, un paquet de farine, du beurre, du lait et du rhum, se souvient Jérémie. Pris séparément, on se dit: “Tu te fous de notre gueule.” Mais il nous dit que c'est pour faire des crêpes. On a adoré. On a eu de l'origami, des trucs en laine. Quand il y a un peu d'implication et d’effort artistique, ça me fait fondre.»

Au panthéon des lots reste un appareil à raclette, symbole de ce retour en force des activités de nos grands-parents. «Ce qui était cool, c’est que ça s’approchait un maximum des vrais lotos, quand nous, on est une sorte de parodie, estime Martin. On s’est dit: “Là, ça y est, on est dans le vrai et pas dans le loto de seconde zone.”»

Car sous les nœuds papillons, les lieux tendance et les blagues décalées ne se cache même pas de la moquerie. «C’est plus un hommage, reprend-il. On est comme une deuxième génération qui n’oublie pas ses racines et essaie de dépoussiérer un vieux jeu adoré.»

Le rêve ultime du CELF, en sommeil depuis l’automne 2018, serait d’ailleurs d’animer un loto hors de Paris et des cercles de jeunes trentenaires dynamiques, dans une salle des fêtes de village, sans l’assurance que la sauce prendrait. Mais après tout, «très peu de gens sont repartis déçus d’un loto, jauge Martin, sauf peut-être les mauvais perdants». Et ça, bobo ou péquenaud, c’est plutôt universel.

*Le prénom a été changé.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

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