Culture

«Les Siffleurs» et autres nouvelles de l'Est

Temps de lecture : 5 min

Le film du Roumain Corneliu Porumboiu, en compétition, est le marqueur le plus visible d'une présence en pointillé des cinémas d'Europe orientale, souvent associés à des partenaires de l'Ouest.

Gilda (Catrinel Marlon), la femme fatale des «Siffleurs». | Via Les Films du Worso
Gilda (Catrinel Marlon), la femme fatale des «Siffleurs». | Via Les Films du Worso

L'ami Joël se sent «presqu'en vacances». Celui que Thierry Fremaux aime présenter comme «le légendaire Joël Chapron», et qui accompagne depuis plus de vingt-cinq ans les films venus de l'ex-bloc soviétique à Cannes (et dans nombre d'autres grands festivals), n'est pas surchargé de travail cette année.

Mais il y a pourtant bien des films d'Europe centrale et orientale dans cette 72e édition. Des films qui pour la plupart –et n'en déplaisent aux Poutine, Orbán et consorts– n'existeraient pas sans la circulation de flux artistiques, humains et financiers entre leurs pays et le reste du monde.

Une déclaration d'amour à la fiction

C'est le cas des Siffleurs de Corneliu Porumboiu, qui fut avec Cristian Mungiu et Cristi Puiu l'une des principales figures du jeune cinéma roumain, découvert à partir du milieu des années 2000 et consacré par la Palme d'or de 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.

Embuscades et coups fourrés, comme dans tout film noir digne de ce nom. | Via Les Films du Worso

Avec ce nouveau film, le réalisateur de Policier, adjectif accentue le virage observé avec son précédent long-métrage de fiction, Le Trésor, vers davantage de romanesque. Les Siffleurs est un polar, avec gangsters, flics véreux, trahisons, rebondissements, poursuites et fusillades –ou plus exactement, c'est un film noir, avec aussi femme fatale et portrait désenchanté d'une société sans foi ni loi.

C'est aussi, peut-être même surtout, une déclaration d'amour à la fiction cinématographique. Le film multiplie les citations de grands films américains, au premier degré (un extrait de La Prisonnière du désert de John Ford), au deuxième degré (une séquence qui rappelle explicitement Sueurs froides d'Alfred Hitchcock), au troisième degré (une scène vue à la télévision d'un film roumain qui imite les films de gangsters hollywoodiens), voire au quatrième degré (la scène de bataille entre policiers et bandits a lieu dans des décors de films d'un studio à l'abandon).

Mais si les ingrédients sont clairement empruntés au cinéma de genre, la construction est elle très inventive, et d'ailleurs d'abord déroutante –ce qui est une autre manière de faire confiance à la fiction, au-delà des règles du romanesque classique.

Circulant avec allégresse dans les signes du film de genre, Porumboiu ne perd pas en chemin les dimensions plus souterraines qui l'intéressent, notamment l'interrogation sur le langage, ici manifestée à partir de cette technique codée, venue d'une antique tradition, qui permet de communiquer en langage sifflé.

Cette technique vient d'un endroit bien éloigné de la Roumanie, en l'occurrence l'île de Gomera aux Canaries, où se déroule une partie de l'action du film, par ailleurs coproduit par la France –soit un long-métrage tout ce qu'il y a de roumain, nourri d'apports de diverses natures venus des États-Unis, d'Espagne et de France.

Ludique et violent, critique de l'état de son pays rongé par la corruption et jonglant avec les clichés du thriller, Les Siffleurs réussit ce difficile numéro d'équilibriste qui consiste à courir sur le fil tendu de l'exigence de mise en scène avec l'énergie du film à suspens.

Une relative déception

Également venu de l'Est, on mentionnera ici avec quelque regret le deuxième film de Kantemir Balagov, dont on avait tant aimé la première réalisation, Tesnota.

Coproduction russo-américaine, Une grande fille s'ouvre pourtant sous de prometteurs auspices, en accompagnant cette infirmière à la taille inhabituelle dans un hôpital de Leningrad à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans l'appartement collectif où elle élève un petit garçon.

Iya (Viktoria Miroshnichenko), la –trop– grande fille au cœur d'une histoire pas faite pour elle. | Via ARP

Ces vingt premières minutes d'un film de 2h10 confirment que Balagov sait admirablement composer une scène, agencer des plans, trouver la bonne distance avec ses interprètes, laisser place au silence. Mais voilà qu'un scénario autour du désir de maternité et la pesanteur d'une reconstitution d'époque dont la nécessité ne se vérifie guère ont tôt fait de plomber cet élan initial.

Après la promesse du premier film et la relative déception du deuxième, on espère vivement que le talent incontestable de Balagov trouvera bientôt à s'exprimer dans le cadre qui lui convient. Ce n'est clairement pas celui du film psychologique et historique.

Un road-movie plaisamment foutraque

L'un et l'autre premier film d'une réalisatrice, Les Héros ne meurent jamais d'Aude-Léa Rapin, à la Semaine de la critique, et Take Me Somewhere Nice d'Ena Sendijarevic, à l'ACID, ont aussi en commun de se passer essentiellement en Bosnie-Herzégovine aujourd'hui, à partir d'une trajectoire venue dans le premier cas de France, dans le second des Pays-Bas.

Un voyage aux côtés d'un trio qui, dans les deux cas, traverse aussi la mémoire de la guerre qui a ravagé le pays au début des années 1990, c'est-à-dire encore l'oubli ou le refoulement de ces événements tragiques.

Les héros ne meurent jamais est à certains égards un film de fantômes –encore un!–, porté par l'hypothèse romanesque qu'un jeune parisien, Joachim, puisse être la réincarnation d'un tueur serbe venu d'un pays qui n'a pas non plus commencé en 1990.

Joachim (Jonathan Couzinié) et Alice (Adèle Haenel), enquêteurs d'un passé trouble, pas particulièrement bienvenus chez les Bosno-Serbes. | Via Le Pacte

Pour en avoir le cœur net, Joachim se fait accompagner d'une amie journaliste de télévision, Alice, qui a couvert les séquelles de la guerre, en particulier du massacre de Srebrenica. Une perchwoman perchée complète l'équipée de ces pieds nickelés de bonne volonté, entre loufoquerie de l'intrigue et tragédie de l'histoire.

Ce road-movie délibérément et plaisamment foutraque mélange les images tournées par la journaliste, interprétée avec une admirable finesse par Adèle Haenel, et celles du film qui raconte leur histoire.

Il réussit ainsi, sur les lieux mêmes des événements, à approcher un certain état de la réalité, de la mémoire, de la façon dont les un·es et les autres bricolent avec ça.

Un trop-plein d'énergie juvénile

Bosniaque ayant grandi en Hollande comme son héroïne, Alma, Ena Sendijarevic pousse plus loin encore l'artifice en racontant l'histoire de cette jeune fille retournée dans les Balkans à la recherche de son père, et qui finira par arpenter son pays natal en compagnie de deux garçons.

Lazar Dragojevic, Sara Luna Zoric et Emad Prnjavorac, par les routes improbables d'une romance balkanique. | Via Pupkin

Le goût du gag absurde semble parfois forcé, et le kitsch de certaines scènes ne paraît pas toujours indispensable, quand bien même serait-il effectivement très présent dans le monde où circule le trio.

Pour autant, Take Somewhere Nice, avec son énergie juvénile, à laquelle concourent érotisme et burlesque, réussit à donner une présence visible à des lieux et à des êtres qui participent du monde actuel, font partie de l'Europe et demeurent pourtant massivement tenus dans l'ombre de l'oubli ou de l'indifférence.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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