Culture

«Echoes» des Pink Floyd, bande originale officieuse de «2001, l’Odyssée de l’espace»

Temps de lecture : 5 min

Le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick marque un point de bascule musical auquel un groupe de rock anglais ne serait pas étranger.

À gauche: scène de «2001, l'Odyssée de l'espace». À droite: pochette de l'album «Meddle» | Captures d'écran via YouTube
À gauche: scène de «2001, l'Odyssée de l'espace». À droite: pochette de l'album «Meddle» | Captures d'écran via YouTube

Parfois, d’une rumeur naît une légende, alimentant les fantasmes des cinéphiles pendant des décennies. Alors que sa filmographie puise allègrement chez Bartok et Berlioz (Shining), Schubert et Vivaldi (Barry Lyndon), Chostakovitch et Ligeti (Eyes wide shut) ou Beethoven (Orange Mécanique), Stanley Kubrick n’a pas toujours opté pour les maîtres de la musique classique. Jusqu’en 1968 et la réalisation de 2001, l’Odyssée de l’espace, l’Américain leur préférait même des compositeurs contemporains.

Originale ou classique?

Dès ses débuts, Stanley Kubrick a parfaitement conscience qu’images et musique sur grand écran sont indissociables. Pour ses trois premiers films, il fait confiance à Gerald Fried qui va lui composer des partitions originales (Le Baiser du tueur en 1955, L’Ultime razzia en 1956 et Les Sentiers de la gloire l’année suivante). En 1960, il confie les rênes musicales de Spartacus à Alex North, connu pour son travail sur Cléopâtre et Un Tramway nommé désir.

Deux ans plus tard, c’est l’arrangeur de Frank Sinatra, Nelson Riddle, oscarisé en 1959 pour Un Trou dans la tête de Frank Capra, qui s’attèle au thème de Lolita. Volage en ce qui concerne ses choix de compositeur, Kubrick embauche Laurie Johnson, créateur du générique de Chapeau melon et bottes de cuir, pour musicaliser son Docteur Folamour. Le cinéaste aime tester et expérimenter pour trouver le musicien qui saura synthétiser et amener à un autre niveau ses visions.

Quand il débute le tournage de 2001, l’Odyssée de l’espace, le réalisateur utilise de la musique classique pour illustrer son travail. C’est ainsi qu’il présente une première version aux producteurs de la MGM, leur confiant qu’il souhaite conserver ce parti pris esthétique. Mais un long-métrage doté d’un tel budget (douze millions de dollars!) nécessite selon les financiers une bande originale... originale. Pressé par le studio, Kubrick recontacte Alex North, avec qui il avait travaillé sur Spartacus. Le pauvre compositeur peine à accoucher d’une création à la hauteur du chef-d’œuvre de science-fiction élaboré par Kubrick. Malgré les quarante minutes qu’il est parvenu à créer, sa musique ne retentira jamais aux oreilles des spectateurs et spectatrices, comme il le découvre lui-même le soir de l’avant-première à New York. En effet, Kubrick refuse sa partition, tient tête bec et ongles à la MGM et obtient finalement gain de cause. Ligeti, Richard et Johann Strauss demeureront à jamais les compositeurs de 2001.

Après ce bras de fer avec la production, les déceptions musicales de créations peu convaincantes pour lui, Kubrick va se détourner des compositions originales pour incorporer à ses futures réalisations des thèmes classiques. En 1972, la musicienne électronique Wendy Carlos (créditée Walter avant sa transition) est approchée pour réorchestrer des œuvres de Beethoven à l’aide de son synthétiseur Moog (Orange Mécanique). Travail qu’elle continuera sur Shining où elle réinterprète la Symphonie fantastique de Berlioz.

Pour Full Metal Jacket, le cinéaste demande à sa fille Vivian d’en composer la bande originale, à laquelle sont adjoints des titres pop des années 1960. Quant à Eyes Wide Shut, il ne fait pas exception à la règle puisque hormis la création «Masked Ball» de Jocelyn Pook, on retrouve au générique Chostakovitch, Mozart ou Liszt.

Cette désaffection pour les compositions intégralement originales coïncide étonnamment à un ralentissement majeur de réalisation. Alors qu’il tourne six films entre 1955 et 1964, il n’en réalise «que» cinq en vingt-huit ans. Ce nouveau rythme est-il lié au labeur qu’a représenté le processus de création de 2001, l’Odyssée de l’espace? Une chose est certaine, ce film incarne une charnière dans la filmographie du réalisateur. Et quid de la rumeur qui court depuis 1971?

Retour sur «2001»

Si Ainsi parlait Zarathoustra ou Le Beau Danube bleu demeurent aujourd’hui liés à 2001, l’Odyssée de l’espace, ce n’était pourtant pas le premier souhait de Stanley Kubrick. Le metteur en scène contacte en effet durant la production un groupe britannique de rock progressif: Pink Floyd. Alors que The Piper at the Gates of Dawn, leur premier album, paraît en 1967, le groupe doit faire face dès 1968 à la dépression nerveuse de Syd Barrett, membre fondateur avec Roger Waters et à son éviction la même année. Quoiqu’il en soit, les Anglais déclinent la proposition de Kubrick. Ils récidivent en 1972, refusant cette fois de voir apparaître un titre de Atom Heart Mother (1970) dans Orange Mécanique.

Et pourtant, Pink Floyd a contribué à d’autres bandes originales de films. Ils composent la musique de More de Barbet Schroeder (1969), de Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1970) et celle d’Obscurded by clouds (1972) –de Barbet Schroeder à nouveau. Difficile de cerner les raisons de leur refus à la fin des années soixante, chaque partie ayant eu bien soin de ne jamais vraiment entrer dans le vif du sujet lors des diverses interviews qu’ils ont chacun données au cours des années. Mais un disque et plus précisément un titre intrigue. Un morceau de rock progressif, complexe, constitué de plusieurs mouvements intitulé «Echoes» (1971) fait naître la légende. Il dure vingt-trois minutes et vingt-sept secondes, soit le temps précis du dernier chapitre de 2001, «Jupiter et au-delà de l’infini».

Ce qui pourrait n’être qu’une incroyable coïncidence apparaît comme impossible lorsqu’on synchronise le titre des Floyd et la partie précise du film. En effet, tout se juxtapose, se superpose, s’harmonise. Les changements de rythme prennent forment à l’écran. Les longs passages instrumentaux collent au «trip» kubrickien. Les mouvements de caméra s’incarnent dans les oscillations musicales… Lorsqu’on sait que Waters et sa bande se retrouvaient en 1965 chez Mike Leonard, un de leurs professeurs de la Polytechnique de Londres, pour improviser avec leurs instruments en s’inspirant de projections d’images psychédéliques, il n’y a qu’un pas pour imaginer les Floyd, visionnant l’ultime segment de 2001 et y posant leurs empreintes musicales.

Pourquoi alors refuser à Kubrick Atom Heart Mother pour Orange Mécanique? Sans doute échaudés par leur collaboration avec Antonioni (ils n’ont pas compris ce que voulait le cinéaste qui lui-même n’a pas conservé grand-chose de leur travail à l’écran), les Floyd ont-ils préféré composer leur propre bande originale pour 2001 sans avoir à se plier aux volontés d’un réalisateur pointilleux, quitte à louper l’occasion de participer à une œuvre immense? Kubrick leur rend d’ailleurs la monnaie de leur pièce dans son adaptation du roman d’Anthony Burgess. Lors d’une scène chez un disquaire, on voit distinctement la pochette de la BO de 2001, l’Odyssée de l’espace tandis qu’est reléguée au fond d’un présentoir celle de l’album des Pink Floyd…

Scène d'Orange mécanique | Capture d'écran

Près de vingt ans plus tard, en 1988, Roger Waters dans le cadre d’un projet solo contactera Kubrick pour obtenir le droit d’utiliser des extraits des répliques de HAL (le robot de 2001), mais évidemment le réalisateur rejettera sa demande. Finalement, le cinéaste de génie et les précurseurs du rock prog n’ont jamais collaboré ensemble. Les rendez-vous manqués se sont succédés.

Demeure aujourd’hui «Echoes»; une bande originale non officielle, jamais revendiquée ni démentie. Une chose est sûre, après avoir visionné la version floydienne du final de 2001, vous ne douterez plus du formidable télescopage de talents qui en résulte.

Ursula Michel Journaliste

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