Culture

Neuf ans avant «Vendredi 13», un tueur pourchassait déjà ses victimes dans les bois

Temps de lecture : 6 min

Pour décrypter le slasher américain «Vendredi 13» (1980), c’est vers le septième art transalpin qu’il faut lorgner, du côté du maître du giallo Mario Bava.

Affiches des films
Affiches des films

En 1971, quand il réalise La Baie sanglante, Mario Bava est encore auréolé de son titre de fondateur avec Dario Argento du giallo, un genre de films né dans les années 1960 en Italie marqué par une stylisation extrême, un goût forcené pour les mises en scène sanglantes à l’arme blanche, le tout emballé comme un thriller (le fameux «whodunit»).

Mais Reazione a catena (le titre original en italien, soit «réaction en chaîne» en français) ne partage pas beaucoup de points communs avec les précédentes réalisations de Mario Bava. En s’éloignant du genre qu’il a participé à créer, il s’aventure sur un terrain encore peu exploité: le slasher. Catégorie de films d’horreur qui conserve l’attrait pour le sanguinolent giallesque, le slasher choisit de suivre le parcours meurtrier d’un psychopathe, le plus souvent masqué et fortement versé dans le dézingage d’adolescents.

Black Christmas de Bob Clark (1974), Halloween la nuit des masques de John Carpenter (1978) et Vendredi 13 de Sean S. Cunningham (1980) constituent indéniablement le trio fondateur du genre. Mais si l’Amérique a popularisé le slasher, c’est en Italie dans La Baie sanglante de Bava que tout commence. Et Cunningham ne l’a pas oublié!

Un drame familial qui tourne mal

Propriétaire d’un magnifique site naturel convoité par un promoteur immobilier, une vieille comtesse est assassinée. Dès lors débute un jeu de massacre auquel un groupe de jeunes gens passant par là va payer un lourd tribut, avant que tous les protagonistes ne deviennent successivement les victimes d’un meurtrier inconnu mais sacrément brutal. En fin de course est dévoilée l’identité d’un déséquilibré violent, prêt à suriner tout ce qui passe et qui se révèle être le fils de la comtesse. Une histoire de vengeance familiale donc, où un brave fiston prend les armes (blanches évidemment) pour réparer le crime initial.

Neuf ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, Sean Cunningham a bien retenu la leçon. Vendredi 13 narre en effet la virée meurtrière d’une mère éplorée (et non celle de Jason Voorhees comme s’en est habilement amusé Wes Craven dans Scream), décidée à venger la mort par noyade de son fils à Crystal Lake, un centre de vacances où les moniteurs étaient, selon elle, plus occupés à fumer des joints et à s’envoyer en l’air, qu’à surveiller les bambins. Si l’inversion familiale (mère/fils à fils/mère) permet d’éviter à Vendredi 13 une répétition narrative trop voyante, elle n’en souligne pas moins une probante filiation cinématographique.

Mais les croisements entre les deux œuvres ne se bornent pas à un unique point commun scénaristique. La date fatidique du 13 n’est en effet pas anodine car elle apparaît de façon répétée dans La Baie sanglante. Le journal intime de la comtesse note ainsi à la date du 13 février le début du conflit qui accouchera de la tuerie narrée par le film. En transférant son scénario de l’hiver vers le printemps (juin et non plus février), Cunningham s’inscrit, comme Bava, dans la tradition qui considère le chiffre 13 comme maudit (référence à Judas, le treizième convive de la Cène, ainsi qu’à la carte de tarot liée à ce chiffre, en l’occurrence la mort). Bref, La Baie sanglante et Vendredi 13 prennent tous deux racine dans une tragédie familiale mère/fils qui atteint son acmé un 13.

Un air de déjà-vu

Scénaristiquement donc, on peut sans peine affirmer que Cunningham s’est inspiré du film de Bava. Mais ses emprunts débordent aussi sur sa mise en scène et la tonalité générale de son slasher. Tout d’abord le décor. Si nombre de films d’horreur prennent place en milieu urbain (Halloween mais aussi Les Griffes de la nuit, Scream, Maniac…), La Baie sanglante et Vendredi 13 optent pour un environnement naturel: un point d’eau cerné d’une végétation épaisse. Rien de tel en effet qu’un bois pour produire des scènes de poursuite angoissantes, la forêt symbolisant depuis des siècles le lieu de tous les dangers. L’apport aquatique (que l’on retrouve dans Piranha de Joe Dante par exemple) permet quant à lui de justifier la nudité des actrices.

Quand on sait l’importance du duo Eros et Thanatos dans les slashers, on entraperçoit aisément la ficelle du lac (ou de la baie) pour affubler les futures victimes de bikinis échancrés, voire oser le full frontal comme le propose Bava. Intéressant d’ailleurs de noter le puritanisme américain qui dévoile le corps des femmes par le biais de mini shorts ou de t-shirts vraisemblablement trop petits pour leurs propriétaires, là où l’Italien s’accordait le droit de filmer un corps entièrement nu (précisons que La Baie sanglante fut interdit aux moins de 18 ans à sa sortie en France pour ses séquences de violence mais aussi pour son érotisme latent).

Parce qu’on déambule dans un espace boisé, de nombreuses scènes se situent dans des chalets de bois, petites constructions spartiates, sombres et intrinsèquement inquiétantes car parfaitement en symbiose avec l’extérieur. Ce jeu qui consiste à plonger les pauvres personnages dans un semblant de lieu domestique rassurant (on se réfugie toujours au cinéma dans une maison pour échapper aux griffes d’un tueur psychopathe) se retourne évidemment contre eux dès lors que l’espace intérieur se révèle être une simple variante du dehors et non un topos protecteur.

Bava et Cunningham se retrouvent ainsi à édifier de manière identique des lieux clos anxiogènes où dehors et dedans sont poreux, la folie extérieure s’y infiltrant sans mal. La cabane en bois, haut lieu horrifique magnifié par Sam Raimi dans Evil Dead (1981) perdure d’ailleurs dans le cinéma de genre, comme chez Eli Roth (Cabin Fever, 2004) et Drew Goddard (La Cabane dans les bois, 2012).

Les chalets de La Baie sanglante (en haut) et de Vendredi 13 (en bas). | Captures d'écran

Mais là où l’impact de Bava sur Cunningham apparaît le plus nettement réside sans doute dans une mise à mort demeurée célèbre. Si l’une des affiches de La Baie sanglante montre une femme sur le point d’être égorgée (comme la première victime de Vendredi 13, dont la gorge béante rappelle celle d’une des victimes de Bava), c’est un peu plus tard dans les deux longs métrages qu’on trouve la pépite.

Égorgement dans le film de Bava (en haut) et dans celui de Cunningham (en bas). | Affiche et capture d'écran

Alors qu’un couple s’envoie en l’air, ils sont, chez Bava, transpercés par une sorte de lance, soudés pour l’éternité dans leurs ébats. Dans Vendredi 13, un même couple bénéficie tout de même d’un répit (de courte durée cela va sans dire), l’homme seul se retrouvant empalé dans son lit alors qu’il savoure son moment de post-coïtum (Kevin Bacon dans un de ses premiers rôles). La cinégénie de cette idée de meurtre (seule l’arme est visible et transperce l’écran tout autant que les corps) ne pourrait être le fruit du hasard et se comprend dès lors comme un hommage (un emprunt) à l’œuvre de Bava.

Empalement dans le film de Bava (en haut) et dans celui de Cunningham (en bas). | Captures d'écran

Le cinéma de genre, et particulièrement le slasher, fonctionne sur une structure archétypale très précise (mise à jour par Vera Dika dans son ouvrage Games of Terror). Les situations, les rebondissements, les victimes entretiennent alors mécaniquement des similitudes d’un film à l’autre. On retrouve d’ailleurs la critique grinçante et jouissive de ce cahier des charges dans la trilogie Scream de Wes Craven. Mais le cas Bava/Cunningham, parce qu’il remonte aux origines du genre, ne peut se satisfaire de cette explication hétérodiégétique.

Les points de jonction, nombreux, démontrent l’application du réalisateur américain à s’inscrire dans l’histoire du slasher en en respectant les codes mais aussi et surtout, ils témoignent de sa connaissance du film italien. Or, il y a fort à parier qu’en 1980, quand Vendredi 13 débarque sur les écrans US, le travail de Bava, et précisément son film de 1971 ne sont guère connus. Pas de risque d’être accusé d’avoir puisé son inspiration en Europe.

Bien qu’il soit aujourd’hui considéré comme un précurseur du film d’horreur et du slasher en particulier, Mario Bava n’a eu de cesse d’être une source pour les réalisateurs américains. Car au-delà de Cunningham, d’autres cinéastes ont vampirisé son travail. Il n’y a qu’à visionner Alien de Ridley Scott (1979) et Terrore Nello spazio de Bava (La Planète des vampires en VF datant de 1965) pour s’en convaincre.

Ursula Michel Journaliste

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