Culture

Quinze ans avant «Harry Potter», les aventures du jeune Sherlock Holmes préfiguraient son univers

Temps de lecture : 5 min

Au petit jeu des références plus ou moins masquées, le film «Le secret de la pyramide» (1985) tient une place toute particulière, celle de matrice d'une saga mondialement connue: «Harry Potter».

Daniel Radcliffe dans «Harry Potter à l'école des sorciers» et Nicholas Rowe dans «Le secret de la pyramide» | Captures écran via YouTube
Daniel Radcliffe dans «Harry Potter à l'école des sorciers» et Nicholas Rowe dans «Le secret de la pyramide» | Captures écran via YouTube

Scénarisé par Chris Columbus en 1985, qui réalisera plus tard Harry Potter à l’école des sorciers et Harry Potter et la chambre des secretsles deux premiers longs-métrages de la saga–, Le secret de la pyramide (Young Sherlock Holmes, en VO) imagine la première enquête du célèbre résident du 221B Baker Street.

Alors adolescent, pensionnaire d’une école privée pour garçons à Londres, le jeune garçon se lie d’amitié avec un nouveau venu prénommé Watson et tombe amoureux de la charmante Elizabeth. Mais les morts suspectes qui endeuillent la ville titillent le sens de la déduction du détective en herbe, qui va mettre au jour une société secrète versée dans des rites de l’Égypte ancienne.

A priori, le scénario ne partage pas de points communs avec les aventures du petit sorcier, si ce n’est l’origine britannique des protagonistes et la formation d’un trio identique –deux garçons, une fille. Et pourtant, à y regarder de plus près, Le Secret de la Pyramide regorge d’idées que l'on retrouvera douze ans plus tard sous la plume de J.K. Rowling.

Décors identiquement sublimés

La découverte à travers les yeux de Watson, le narrateur des romans de Conan Doyle et du film de Barry Levinson, de la Brompton Academy fait écho aux premiers instants à Poudlard. Bien que l'on soit dans un ancien bâtiment en plein cœur de la capitale et non dans un château écossais, l’ambiance apparaît très similaire: des gamins en uniformes monochromes gris, une bâtisse de vieilles pierres, des salles de classe et des couloirs à n’en plus finir, une bibliothèque croulant sous des ouvrages d’un autre âge, et surtout un réfectoire dont le mimétisme est troublant –si l'on excepte la dimension magique d'Harry Potter, avec les bougies volantes et les fantômes survolant les tables.

Les réfectoires de Poudlard (haut) et de la Brompton Academy (bas) | Captures écran

Si les premiers tomes de Harry Potter ne se déroulent pas à Londres mais principalement à Poudlard, certains romans font la part belle à la capitale anglaise. Ainsi de L’Ordre du Phoenix, mais aussi du début du Prisonnier d’Askaban, lors de la traversée de la ville en Magicobus.

Là, on retrouve nombre de clichés touristiques, dont Big Ben. La dimension fantastique de l’univers potterien permet de survoler l’horloge en balai, de donner à voir un panorama exceptionnel de Londres. Sherlock Holmes, bien qu’ancré dans une narration nettement plus réaliste, avait lui aussi prodigué au public des vues aériennes où Big Ben faisait de la figuration –en usant d’un engin volant bricolé, rappelant ainsi que le film était produit par Steven Spielberg.

Les deux films s’amusent chacun à leur façon à mettre en scène une carte postale fantasmée de Londres, produisant un décor immédiatement reconnaissable et identiquement sublimé.

Galerie de portraits en miroir

Si les décors de Harry Potter –imaginés par J.K. Rowling et concrétisés par Chris Columbus– entretiennent des ressemblances flagrantes avec ceux du Secret de la pyramide, on pourrait arguer d’une gémellité scénaristique qui accouche naturellement de scènes jumelles. Les pensionnats privés anglais et leurs codes surannés, en 1870 ou en 1997, produiraient finalement des images équivalentes.

Du côté des personnages, les deux trios fonctionnent également sur le même schéma: deux garçons, une fille, sachant que celle-ci exerce sur les deux jeunes hommes une fascination équivalente.

Les trios emblématiques d'Harry Potter (haut) et du Secret de la pyramide (bas) | Captures écran

Quant aux traits physiques des personnages, Watson est maladroit comme Ron, mais il arbore des lunettes comme Harry. Holmes est malin et joue le rôle de la bête curieuse de son collège, comme Potter. Quant à Elizabeth et sa chevelure indisciplinée, elle n’est pas sans rappeler Hermione.

Et les personnages secondaires ne sont pas en reste. L’ennemi juré de Holmes, un autre élève prénommé Dudley –comme le cousin débile de Harry–, entretient des similarités tant physiques que morales avec Drago Malefoy, Némésis de Potter. Cerise sur le gâteau, après un mauvais coup de Sherlock, Dudley voit ses cheveux se décolorer en blond polaire, caractéristique de la famille Malefoy.

Dudley dans Le secret de la pyramide | Capture écran

Chris Columbus va même jusqu’à mettre en scène un commerçant doté d’une énorme loupe qui ne le quitte jamais, stylisant en 1985 l’allure foutraque et ophtalmiquement flippante de Maugrey Fol Œil.

Le commerçant du Secret de la pyramide (bas) | Capture écran

S’il n’est pas question de parler de plagiat de la part de J.K. Rowling, tant le monde qu’elle a créé regorge de singularités, de fantaisie et de génie, il n’en reste pas moins que l’univers de Potter semble avoir puisé dans le travail de Columbus sur Le Secret de la Pyramide.

On note ainsi des ambiances analogues, bien que les narrations se déroulent à plus d’un siècle d’intervalle, ou des transpositions de personnages, sous forme de fusion ou de dédoublement –Watson partage avec Wesley une attitude et avec Potter une hérédité physique, Dudley l’élève détesté a donné naissance à Drago et à son cousin homonyme. Sans compter sur la menace mystérieuse apparaissant sous la forme d'une silhouette encapuchonnée, qui n'est pas sans évoquer le mage noir Voldemort.

Demi-succès et postérité

Sorte de film fondateur qui a peut-être fermenté dans l’imaginaire de la romancière, Young Sherlock n’a toutefois pas suscité l’intérêt et l’engouement que Potter a fait déferler dans un premier temps en librairie, puis dans les salles de cinéma.

Malgré un final laissant la porte ouverte à une suite (un générique où Moriarty se dévoile), le film est resté un semi-échec pour Amblin Entertainment, rapportant 19,7 millions de dollars aux États-Unis, pour un budget de dix-huit millions.

Interviewé pour la sortie du premier film de la saga Harry Potter, Chris Columbus a lui-même reconnu que Le Secret de la Pyramide pouvait être considéré «en un sens comme le prédécesseur» de Potter.

Dès lors, on peut se demander qui est véritablement responsable de l’imagerie cinématographique de Harry Potter: J.K. Rowling ou Columbus? Le cinéma a-t-il supplanté la littérature, lui imposant des éléments visuels devenus aujourd’hui indissociables du monde potterien, bien qu’inexistants sur le papier? La physionomie de Maugrey Fol Œil est-elle le fruit de l’imagination de l’autrice, ou le réalisateur l’a-t-il construite en souvenir de son personnage inventé quinze ans plus tôt?

Il est souvent impossible de démêler ce qui appartient à un livre et ce qu’en fait son public, et rien n'est plus fascinant que d’imaginer que Columbus a peut-être gravé dans le marbre sa propre expérience de lecture infusée de ses travaux antérieurs. C’est de ce trouble des origines que naissent les légendes et se nourrit l’inconscient collectif. Un inconscient dont aujourd’hui Le Secret de la Pyramide ne fait pas partie, mais où Harry Potter s’est indubitablement installé.

Ursula Michel Journaliste

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