Parents & enfants / Culture

«Je n'aimerais pas matcher avec Trotro sur Tinder»

Temps de lecture : 5 min

Fruit de l'émerveillement permanent de ses parents, Trotro n'est jamais parvenu à devenir quelqu'un de bien.

Trotro fait du manspreading. Couverture de Trotro et la naissance de Zaza de Bénédicte Guettier. | Gallimard jeunesse
Trotro fait du manspreading. Couverture de Trotro et la naissance de Zaza de Bénédicte Guettier. | Gallimard jeunesse

Qu'avons-nous fait de notre jeunesse? Il n'y a pas si longtemps, nous rentrions de soirée à n'importe quelle heure après avoir refait le monde, raconté nos derniers concerts, parlé de nos prochains voyages. Nous avons vieilli. Une partie d'entre nous a fini par se reproduire et nous allons désormais nous coucher plus tôt, avec moins d'alcool dans le sang, en prévision de l'absence de grasse matinée de nos chères têtes blondes.

Pire, il n'est pas rare que nos conversations de soirées aient en partie tourné autour de nos histoires de crèche, de diversification alimentaire et de l'âne Trotro. J'en suis d'ailleurs désolé pour les nullipares qui nous entourent: nous devrions profiter de nos rares sorties entre adultes pour parler de tout sauf de nos rejetons respectifs, mais il est bien difficile de contourner sans cesse le sujet alors qu'il a souvent tendance à constituer l'essentiel de nos vies.

Non seulement nous devisons autour de l'âne Trotro, mais nous avons tendance à le comparer avec Peppa Pig, Petit Ours Brun et T'choupi, voire avec le zèbre Zou et l'ourson Boris, moins renommés mais tout aussi fascinants.

Se pose une double question. Tout d'abord, que retiennent nos chères têtes brunes de leurs visionnages répétés? C'est personnellement une thématique qui me hante, tant j'ai peur que ces dessins animés apparemment anodins impriment une vision erronée de la famille dans la tête de nos marmots. La seconde interrogation, souvent plus amusante, consiste à tenter d'établir un classement des personnages les plus détestables.

Par extension, il nous arrive également de nous demander à quoi ressembleront tous ces héros (et cette héroïne) au moment d'entrer dans l'âge adulte. La question sous-jacente étant la suivante: à quel point une éducation plus ou moins stricte, plus ou moins sexiste, plus ou moins ouverte aux autres peut-elle déterminer l'adulte que nous deviendrons plus tard?

Le premier âne ch'ti

À titre personnel, sans doute parce que c'est celui dont j'ai le plus vu et revu les aventures, j'ai toujours été particulièrement fasciné par l'âne Trotro. Déjà, il s'agit (à ma connaissance) du premier héros de dessin animé venant des Hauts-de-France. Vous ne l'avez peut-être jamais remarqué, mais Trotro parle avec un accent qui m'évoque un croisement entre celui de ma Picardie natale et le désormais célèbre patois chtimi. Un exemple avec l'épisode «Trotro fait de la soupe», dans lequel il affirme sa volonté de faire avaler son breuvage «à Manman et à Pôpô».

Mais si Trotro m'intéresse particulièrement, c'est parce que je suis intimement persuadé qu'il va devenir un homme très pénible. Le problème n'est pas qu'il soit fils unique: on connaît des tas d'enfants qui n'ont ni frère ni sœur et qui sont tout à fait fréquentables. Il n'est écrit nulle part que toute personne qui a fait un enfant soit dans l'obligation d'en faire un deuxième. Non, le vrai souci, c'est que Trotro est élevé dans un cocon dont il est le roi. Souvent seul, il apprend certes à être indépendant et à se passer des autres. Le revers de la médaille, c'est que ses parents ne semblent pas se rendre compte qu'il est en train de devenir égoïste, nombriliste et persuadé d'être le meilleur dans toutes les catégories.

Pourtant, Trotro a deux copines avec lesquelles il lui arrive de jouer, Lili et Nana (admirez la cohérence des prénoms choisis par l'autrice Bénédicte Guettier). Mais l'une est extrêmement réservée, le laissant dicter ses règles sans trop le contredire, tandis que l'autre, dont il est amoureux, le tient sèchement à distance, n'ayant pas envie de commencer à se faire embêter par les garçons alors qu'elle est âgée d'à peine 5 ans. Résultat: dans la tête de Trotro, les filles sont soit des fleurs fragiles sur lesquelles il est facile de prendre le dessus, soit des pimbêches qui le rejettent alors qu'il est pourtant si gentil.

«J'imagine un faux gentil, le genre qui croit que la galanterie va lui donner accès à mon cœur et à mon lit.»
Virginie, 40 ans

«Je me suis toujours dit que ça allait devenir un mec bien pénible», me dit Virginie, 40 ans, qui abonde dans mon sens: «Il n'est tellement pas habitué à ce qu'on lui dise “non” que ça risque de devenir un de ces hommes qui pensent que tout leur est dû.» Enfermé dans des schémas sexistes, Trotro risque en outre d'être un de ces misogynes dont les femmes et la société se passeraient bien: «Chez lui, la mère fait à manger, le père lit le journal dans son fauteuil, bref, les rôles sont hyper genrés», reprend Virginie. «Qu'un dessin animé lancé dans les années 2000 puisse encore être si arriéré me dépasse un peu. Je ne vois pas en quoi c'est plus compliqué de montrer une répartition un peu moins genrée.»

Virginie imagine donc Trotro comme l'archétype du mec qu'elle souhaite éviter. «Je n'aimerais pas matcher avec Trotro sur Tinder. Le premier date serait sans doute un calvaire. J'imagine un faux gentil, le genre de mec qui croit que la galanterie et les bouquets de fleurs vont forcément lui donner accès à mon cœur et à mon lit. Il ne supporte tellement pas qu'on le lui mette des limites que ça pourrait rapidement le rendre très nerveux.»

«Il faudrait le remettre à sa place»

Trotro fait clairement l'unanimité contre lui. «Il se passe un truc bizarre avec lui», résume François, 33 ans. «J'ai toujours laissé mes enfants regarder le dessin animé, car cela reste relativement inoffensif et, en même temps, j'ai développé une haine croissante, presque inexplicable, à son encontre. L'impression d'assister à la fabrication d'un petit connard des bacs à sable, celui qui vient piquer le seau et le râteau de tes enfants parce qu'il les trouve vachement plus beaux que les siens. Comme ses parents ne font que rire à ses conneries, je ne vois pas comment il pourrait devenir autre chose qu'un connard pur et simple, celui qui pense que le monde est à lui.»

Concernant l'avenir professionnel de Trotro, François n'est pas plus positif. «Ses parents lui ont payé une école de commerce à 20.000 balles l'année, il en sort en se gargarisant de son diplôme en carton, ensuite il trouve facilement un boulot qui n'a aucun sens mais qui lui permet de faire plein de pognon. Le mec se pavane partout en disant que c'est lui le plus fort, qu'il est fier d'avoir réussi comme son père.»

L'été, le Trotro version François pratique le wind surf et joue au golf. «En fait c'est François Cluzet dans Les petits mouchoirs, ce mec. Il a soif de compétition, mais uniquement s'il gagne. De toute façon, quand il perd, il fait la gueule pendant des semaines. Alors ses potes le laissent gagner. Ils continuent à le fréquenter quand même, parce qu'on ne laisse pas tomber un ami, même quand il se comporte de façon affligeante. En fait, ce qu'il faudrait à Trotro, c'est une bonne remise en place, quelqu'un qui lui explique enfin qu'on ne peut pas se comporter toute sa vie comme un enfant pourri gâté.»

Il est clair que la meilleure des éducations ne suffira pas à s'assurer que son enfant devienne quelqu'un de bien. Mais il doit être possible de s'arranger pour qu'il ne devienne pas un être insupportable et nauséabond. Cela se fera sans doute en arrêtant de rire systématiquement aux bêtises commises et en lui faisant réparer ses erreurs. Quelques travaux d'intérêt général pourraient éventuellement permettre de faire de Trotro un garçon farceur et malicieux au lieu du concentré de pénibilité qu'il est tranquillement en train de devenir.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

Newsletters

Halloween est un désastre écologique

Halloween est un désastre écologique

Les Américain·es dépenseront 8,8 milliards de dollars cette année en bonbons, costumes et décorations jetables.

Les cours d'anglais ruinent-ils les chansons pop?

Les cours d'anglais ruinent-ils les chansons pop?

En théorie, elles sont plus sexy que les leçons de grammaire. En pratique, parfois beaucoup moins.

La santé mentale est aussi un facteur dans le choix d'avoir ou non des enfants

La santé mentale est aussi un facteur dans le choix d'avoir ou non des enfants

Pour les «childfree» qui invoquent des raisons d'ordre psychologique, c'est la double peine: aux injonctions de procréer s'ajoute le tabou des troubles mentaux.

Newsletters