Culture

«J'imagine que Forrest Gump a transmis à son fils sa façon de ne jamais rien s'interdire»

Temps de lecture : 5 min

Forrest Gump Junior aurait aujourd'hui plus ou moins 42 ans.

Haley Joel Osment et Tom Hanks dans Forrest Gump de Robert Zemeckis (1994). | Capture d'écran via YouTube
Haley Joel Osment et Tom Hanks dans Forrest Gump de Robert Zemeckis (1994). | Capture d'écran via YouTube

Il y a plusieurs Forrest Gump. Le premier du nom est né de l'imagination de Winston Groom, romancier et historien américain né en 1943. Publié en 1986 aux États-Unis, le roman Forrest Gump s'est alors vendu à 30.000 exemplaires, souligne le New York Times.

Le deuxième Forrest Gump est le fruit du travail d'adaptation d'Eric Roth, scénariste qui écrivit par la suite pour Michael Mann (Révélations et Ali), Steven Spielberg (Munich) ou encore David Fincher (L'étrange histoire de Benjamin Button).

Incarné par Tom Hanks devant la caméra de Robert Zemeckis, ce Forrest-là est légèrement différent de celui du livre. Il est plus tendre, moins acerbe, et il ne vit pas tout à fait les mêmes aventures: tandis que le héros de la succulente version papier part dans l'espace avec une guenon nommée Sue et tourne un film avec Raquel Welch, son double cinématographique traverse les États-Unis en courant. À chacun son parcours.

Au passage, le film multi-oscarisé de Zemeckis a permis au roman de Winston Groom de relancer ses ventes, huit ans après sa publication. Toujours d'après le Times, il s'en serait écoulé environ 1,4 million d'exemplaires, rien qu'aux États-Unis. Un rebond qui a sans doute motivé l'auteur à donner une suite aux aventures de son héros: en 1995 paraissait en effet Gump & cie, qui, de façon extrêmement bizarre, n'est sorti en France qu'en 2017.

En adaptant le roman de Winston Groom à l'écran, Eric Roth a pris tout une série de libertés, tant au niveau de la personnalité du héros que sur le plan de l'impact dramatique (moins de rocambolesque, plus de romanesque).

Contrairement à ce qui se produit dans le livre, le film se solde par la mort de Jenny (Robin Wright), la femme la plus importante de la vie de Forrest (avec sa mère). Dans les dernières minutes, Roth et Zemeckis décrivent sa nouvelle vie de papa dévoué, Jenny lui ayant appris sur le tard qu'il était le père d'un petit garçon remarquablement intelligent.

C'est d'ailleurs Haley Joel Osment, la future star de Sixième sens, qui incarne le jeune Forrest. Gump & cie donne une place croissante à ce personnage, qui se place en observateur des mésaventures délirantes de son père.

«J'ignorais totalement que le livre avait eu une suite, reconnaît Ceyda, 42 ans. Pourtant je suis une grande fan du film, et j'ai lu plusieurs fois le roman en version poche. Je sais ce que je vais m'acheter pour lire en vacances cet été, ça me rend curieuse.»

La transmission du pourquoi pas

Ceyda est loin d'être la seule à ne pas connaître l'existence de Gump & cie, comme si les éditions du Cherche midi avaient manqué à leur devoir en 2017. «Ce qui me perturbe, c'est qu'il m'est arrivé d'imaginer la suite de l'existence de Forrest Gump et de son fils, confie-t-elle. Là, c'est comme si une porte vers un monde parallèle venait de s'ouvrir à moi.»

«Le jeune Forrest a beau être très différent de son papa en matière de construction mentale, j'imagine tout de même que son père lui a transmis sa façon d'accumuler les expériences et les rencontres sans jamais rien s'interdire, en se disant juste “pourquoi pas”, suppose Ceyda. Pour moi, Forrest Junior est entré dans l'histoire à 19 ans en devenant la première personne de l'histoire à gagner à la fois le prix Nobel de la paix et le prix Nobel de chimie, tout cela la même année. Comment? J'ai du mal à me figurer les détails, mais je pense que ça inclut la résolution du conflit israélo-palestinien et des avancées significatives sur le plan des ondes gravitationnelles.»

Et Forrest Senior dans tout ça? «À l'image de ce que l'on peut voir à la fin du film, c'est le père le plus aimant et compréhensif du monde. Ce qui me fait mal au cœur, c'est que je l'imagine se mettre totalement en retrait pour le bonheur de son fils, à tel point qu'il en oublie de vivre pour lui, même de temps à autre. Mais Forrest s'en fiche. Il prépare amoureusement les repas de Forrest Junior, il lui achète des tas de livres, il regarde des vieux films et des matchs de NFL avec lui... et après tout, qui sommes-nous pour décider que ça ne peut pas suffire à être heureux?»

«L'idée, c'est de se donner à fond pour les siens, et que ça peut être une vraie façon de réussir sa vie.»

Guillaume, 35 ans, imagine un autre destin pour Forrest Junior. «Toutes les portes lui sont ouvertes, mais il décide néanmoins de récupérer les rênes de Bubba Gump, l'entreprise de crevettes lancée par son père dans les années 1970. Il y fait bosser plusieurs membres de la famille de Bubba, l'ami de régiment de son père, ainsi que la fille du lieutenant Dan. J'imagine une franchise familiale, joyeuse mais prospère, où tout le monde peut manger à sa faim et où les repas sont gratuits pour les plus démunis.»

Guillaume dit avoir appris beaucoup de la famille Gump. «Gentillesse et dévouement sont deux mots-clés. La mère de Forrest, jouée par Sally Field, va jusqu'à coucher avec un directeur d'école pour qu'il accepte de garder son fils. Il ne s'agit pas d'aller jusque-là, et d'ailleurs je pense que le scénariste aurait pu s'en passer, mais l'idée, c'est de se donner à fond pour les siens, et que ça peut être une vraie façon de réussir sa vie.»

Il m'a fallu être franc avec Guillaume et lui révéler l'un des rebondissements du livre Gump & cie. Attention, spoiler, il est encore temps de sauter ce paragraphe et celui d'après: vers le début du livre de Winston Groom, Forrest apprend qu'à cause d'une gestion calamiteuse doublée d'une pénurie de crevettes, Bubba Gump doit mettre la clé sous la porte.

Exit ce beau projet familial, adieu la promesse faite par Forrest à son pote Bubba dans l'enfer du Vietnam. «Vous venez de me plomber le moral pour la journée», m'annonce Guillaume, que j'essaie de consoler en lui rappelant que dans la vraie vie, Bubba Gump existe bel et bien, même si ça n'a pas grand-chose d'une entreprise familiale.

Un fils ingrat (ou POTUS 46)

Sam, 51 ans, voit les choses autrement. «Je suis beaucoup plus pessimiste sur le cas Forrest Gump Junior, explique cet éducateur. Je pense qu'après quelques années à vivre dans le sillage de son père, il est fort possible que le jeune homme décide non seulement de voler de ses propres ailes, mais également de se détourner de ce géniteur un peu gênant qui a souvent fait dérailler l'histoire américaine.»

«Vous savez comment sont les enfants... Petits, ils idolâtrent les adultes qui les entourent, puis ils les désacralisent peu à peu. Ensuite, il n'est pas rare qu'ils décident de les renier carrément. Il est mignon, le petit Forrest, avec sa frimousse pleine d'amour, mais à un moment, il lui faut choisir entre mener une vie à hauteur de son talent ou continuer à traîner ce père si balourd comme une sorte de boulet. Son père va finir tout seul sur son banc, seul avec ses aphorismes, parce que c'est comme ça que finissent souvent les parents.»

Cette fois, c'est moi qui ai le moral dans les chaussettes. Je décide alors de me concentrer sur ma propre vision de l'histoire. Pour moi, Forrest Gump Junior est en route pour la Maison-Blanche. Né en 1976 ou en 1977 (Jenny et Forrest couchent enssemble en 1976, on n'en sait pas davantage), il pourrait devenir POTUS 46 en 2025, après le deuxième mandat de Donald Trump (cette dernière information n'est pas un vœu de ma part, mais un pronostic).

Ce serait l'occasion de voir son père revenir sur les lieux où il rencontra tour à tour les présidents Kennedy (à qui il confia son envie de faire pipi) et Johnson (à qui il montra ses blessures au postérieur). Voir le président Gump Jr. discourir à la télévision, avec en arrière-plan son père ému aux larmes, me semble être une image positive, de celle qui donne du baume au cœur du père et du fan de Forrest que je suis.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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