Culture

«Je refuse d'imaginer que Calvin de “Calvin et Hobbes” serait rentré dans le rang»

Temps de lecture : 5 min

C'est dur à avaler, mais s'il avait vieilli comme nous le héros créé par Bill Watterson serait actuellement quadragénaire.

Dans ce dessin humoristique les personnages Calvin et Hobbes (dans la BD un enfant et un tigre en peluche) sont remplacés par des caricatures représentant les vrais Jean Calvin et Thomas Hobbes. |n Greg Williams / Wikipedia 
Dans ce dessin humoristique les personnages Calvin et Hobbes (dans la BD un enfant et un tigre en peluche) sont remplacés par des caricatures représentant les vrais Jean Calvin et Thomas Hobbes. |n Greg Williams / Wikipedia 

J'ai souvent dit que je n'avais jamais été un enfant. Les occupations des gens de mon âge ne m'ont jamais vraiment intéressé. Les jeux de construction, les fêtes foraines, les bonbons gélatineux: ce monde-là m'a toujours prodigieusement indifféré.

Était-ce du snobisme? C'est possible. Je ne sais pas si on peut être réellement snob à l'âge de 5 ans, surtout lorsqu'on n'a pas été élevé de cette façon, mais je crois qu'il y avait dans mon attitude un peu (?) de mépris à l'égard des autres enfants qui aimaient les manèges et le Club Dorothée.

C'est à la pré-adolescence que j'ai découvert Calvin et Hobbes, quelques mois avant ou après la touche finale apportée par l'auteur Bill Watterson le 31 décembre 1995. Je crois que cette œuvre est la seule qui soit parvenue à me faire comprendre à quel point l'enfance peut être précieuse et à quel point j'avais eu tort de m'en détourner sans même essayer de m'y confronter.

J'aurais voulu être ce Calvin: pertinent jusque dans ses impertinences, à la fois malin et très innocent, capable d'élever sa pensée comme un grand philosophe puis de tomber dans la potacherie la plus totale.

Tout comme la famille Simpson ou Petit Ours Brun, Calvin n'a jamais vieilli: le choix de Bill Watterson fut de le laisser avoir 6 ans durant ses dix années d'existence, de 1985 à 1995. Un choix fréquemment adopté en matière de bande dessinée ou de cinéma d'animation: rien n'oblige les personnages à prendre des années en même temps que leur public.

Faire grandir Calvin aurait contraint Watterson à effectuer un choix crucial sur le personnage de Hobbes, le tigre en peluche qui n'interagit qu'avec Calvin (en l'absence d'autres personnes). L'animal aurait-il dû grandir lui aussi? Est-ce qu'un ado discutant avec son ami imaginaire aurait été aussi touchant et grâcieux qu'un petit blond haut comme trois pommes?

«Il a voté Yannick Jadot»

En relisant régulièrement l'intégrale de Calvin et Hobbes et en finissant par constater à quel point mon âge se rapprochait dangereusement de celui des parents du héros, une question a commencé à m'empêcher de dormir (je ne plaisante pas, elle m'a littéralement empêché de dormir): à quoi ressemblerait Calvin si, comme moi, il avait vieilli d'un an chaque année?

«Je refuse d'imaginer qu'il serait rentré dans le rang, m'explique Cyril, 38 ans. Calvin est naturellement cool, c'est une force de la nature et j'aime me dire que c'est le genre de chose qui ne s'éteint jamais.» Cyril l'imagine sans mal comme «un mix entre Jeff Goldblum, Bill Murray et Édouard Baer, se déplaçant en skate sans avoir l'air ringard».

En revanche, concernant l'orientation professionnelle, ça coince un peu. «J'aimerais me dire que Calvin est resté un peu anar sur les bords mais quelque chose me dit qu'à ce niveau-là, je m'emballe un peu. À mon avis, il a voté Yannick Jadot aux dernières Européennes, il est graphiste freelance et il continue à dessiner des dinosaures sans jamais avoir eu le déclic suffisant pour en faire une BD.»

Dans les histoires qu'il imagine, le petit Calvin se rêve souvent en gros dino, lorsqu'il ne se voit pas en conquérant de l'espace. Preuve qu'on n'arrive jamais vraiment à se détacher de l'enfance: moi aussi, quand j'essaie de visualiser le Calvin adulte, je pense à des tyrannosaures. Je les vois partout. Sur les chemisettes qu'il porte (ouvertes par-dessus un T-shirt uni) comme sur ses bras tatoués.

Dans ma tête, Calvin bosse au Muséum d'histoire naturelle: il connaît le Paléolithique et le Mésozoïque sur le bout des doigts et il partage son savoir et son bagoût avec les nombreux groupes d'enfants qui viennent visiter le musée chaque jour. Certains mômes l'ont même rebaptisé «Monsieur Dinosaure».

Un tigre dans le moteur

«Je ne sais pas ce que fait Calvin dans la vie, me dit Carole, 41 ans. Mais j'aimerais surtout savoir s'il a eu des enfants et de quelle façon il s'en occupe.» Tout en ayant conscience de l'idéaliser («c'est toujours un peu le cas avec les gens qu'on aime, non?»), Carole se dit que Calvin est sans doute un très bon père. «Il apprend à ses enfants à écouter, à faire preuve de générosité, à interroger le monde. Il leur enseigne les vertus de l'ennui et de la contemplation. Il leur montre comment dessiner des trucs cools et comment faire des bonshommes de neige bien chelous. Il essaie d'en faire de bonnes personnes sans les brider parce qu'on ne doit pas attendre des enfants qu'ils se conduisent comme des adultes... parce que c'est aussi en faisant des bêtises qu'on apprend. Ça, il en sait quelque chose.»

Le Calvin selon Carole est père au foyer. Lorsqu'il est découragé ou lorsque ses gosses (dont l'aînée s'appelle Susie) sont vraiment trop pénibles, il repense à sa mère qui faisait le même job et au calvaire qu'il lui a parfois fait vivre. Ça l'aide à faire passer les moments difficiles.

Ce genre d'être indispensable ne devrait pas passer son existence à prendre la poussière au grenier.

Et Hobbes dans tout ça? Pour Cyril, le tigre n'a pas fini à la poubelle mais Calvin l'a rangé au grenier depuis longtemps. «Calvin s'est rendu compte qu'il n'avait plus besoin de la présence physique de Hobbes, ce qui lui évite les questions et les remarques gênantes des gens qui trouvent que c'est bizarre d'avoir une peluche à 40 ans.»

Ce qui ne l'empêche pas de continuer à cultiver son imagination débridée et son dialogue intérieur. «Hobbes est devenu “l'animal porteur de force” de Calvin, pour reprendre une expression utilisée dans Fight Club. C'est vers lui que Calvin se tourne dès qu'il s'ennuie ou qu'il rencontre des difficultés dans sa vie quotidienne. Pour résumer, Hobbes n'est plus vraiment là mais ça ne l'empêche pas d'être omniprésent.»

Je partage à peu près la même vision que Cyril. Dans notre société, il est permis aux adultes de garder une part d'enfance si cela consiste à revoir des vieux Disney entre potes, à manger de la barbe à papa ou à creuser un volcan dans leur purée. En revanche, se balader avec un doudou ou une peluche à l'âge adulte est nettement plus difficile à assumer.

Tout cela est d'une tristesse absolue, surtout lorsqu'on connaît le Hobbes vivant et spirituel tel que Watterson nous l'a montré à travers les yeux de Calvin. Ce genre d'être indispensable ne devrait pas passer l'essentiel de son existence à prendre la poussière dans la vieille malle d'un grenier.

Pour Carole, Calvin entretient désormais de bons rapports avec ses parents, qui sont toujours en couple et coulent une retraite heureuse. «Calvin a réellement épuisé ses parents et je me dis d'ailleurs que ça peut expliquer pourquoi il est resté fils unique. Mais plus les années ont passé, plus leurs relations se sont apaisées. Il éprouve pour ses parents une énorme tendresse totalement réciproque et les retrouvailles sont toujours chouettement animées. Joutes verbales, bonnes bouteilles et souvenirs pleins de fou rires. Les parents de Calvin lui racontent que même dans les moments où il se comportait comme le pire des sales gosses, ils n'ont jamais douté du fait qu'il était en train de devenir quelqu'un de bien.» On a beau bien connaître ses propres enfants, on manque parfois d'objectivité.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

Newsletters

Cinq mangas à mettre dans sa valise

Cinq mangas à mettre dans sa valise

Une sélection de premiers volumes accessibles à tous et à toutes, néophytes comme habitué·es.

Le retour des années 2000 est bien plus qu'une simple affaire de mode

Le retour des années 2000 est bien plus qu'une simple affaire de mode

Une certaine insouciance s'est perdue à partir des années 2010 et nos vêtements, nos écrans et notre état d'esprit en ont été les illustrations les plus significatives.

Toulon, modèle de résilience après les années Front national

Toulon, modèle de résilience après les années Front national

Autrefois blessée par l'extrême droite, la ville est devenue agréable à vivre et ouverte à une culture métissée.

Newsletters