Cannes 2014Culture

Un palmarès bancal pour un 67e Festival de Cannes bouillonnant d'énergie

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.05.2014 à 9 h 16

Palme étouffante, Prix du jury gadget... Hormis le Grand Prix au réjouissant et imparfait «Les Merveilles», de la jeune Italienne Alice Rohrwacher, aucun des prix décernés par le jury présidé par Jane Campion ne paraît vraiment cohérent.

Quentin Tarantino, Uma Thurman et Nuri Bilge Ceylan lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2014. REUTERS/Yves Herman.

Quentin Tarantino, Uma Thurman et Nuri Bilge Ceylan lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2014. REUTERS/Yves Herman.

La moitié du plus petit prix du palmarès dévoilé samedi 24 mai, le Prix du jury, à Jean-Luc Godard et Xavier Dolan, c’est un choix comique, sinon ridicule, ridicule aggravé par le fait qu’on y voit bien une manœuvre de pure communication, un gadget pour attachés de presse pressés: partager la récompense entre le plus jeune et le plus âgé des cinéastes ayant cette année participé à la compétition.

Adieu au langage et Mommy sont en tous cas les deux seuls films vraiment importants figurant sur la liste des primés. Ainsi va ce palmarès bancal, qui ne mérite pas de crier au scandale, mais n’entraîne certainement pas l’enthousiasme.

Trop longue succession de tête-à-tête dépressifs

La Palme d'or Winter Sleep, du grand cinéaste turc Nuri Bilge Celan, est une (trop) longue succession de tête-à-tête dépressifs dans la pénombre des différentes pièces d’un hôtel troglodyte de Cappadoce. Enserré dans ses dialogues très écrits et ses situations cadenassées plus encore que dans l’exiguïté de son décor, il engendre un sentiment d’étouffement qu’il est étrange de porter au plus haut au sein d’un sélection habitée de tant de propositions bouillonnantes d’énergie –à commencer par celles de Godard et de Dolan, justement.

Tout aussi déséquilibrée apparaît la surreprésentation des candidats anglo-saxons, qui raflent la mise en scène et les deux prix d’interprétation pour des films aussi estimables que manquant de singularité. Foxcatcher, récit inspiré d’un fait divers réel où un très riche héritier cherche à contrôler deux frères champions de lutte, est une réalisation qui se regarde avec un réel intérêt. En faire un grand moment de mise en scène au détriment d’Olivier Assayas ou de Naomi Kawase suppose d’écrire une nouvelle définition de l’expression «mise en scène».

Dans ce qui est incontestablement le film de Cronenberg le plus faible depuis 12 ans, Maps to the Stars, Julianne Moore interprète un personnage de vedette hollywoodienne sur le retour traumatisée par son éviction des castings et des ragots, personnage si stéréotypé et univoque qu’il est curieux de la récompenser pour ça. A tout prendre, ce que fait la jeune Mia Wasikowska dans le même film est dix fois plus intéressant.

Plus de grands rôles féminins

Timothy Spall, digne représentant de la grande tradition des acteurs britanniques, qui est fondamentalement une tradition théâtrale, est certes impeccable dans l’évocation des dernières décennies du peintre J.M.W. Turner par Mike Leigh, film qui passionne une heure avant d’accompagner d’une soigneuse illustration des péripéties de plus en plus anecdotiques et décoratives. Aucune injustice ici, les films en compétition comportant étrangement peu de rôles masculins mémorables, à l’exception de Gaspard Ulliel dans Saint Laurent, d’Alexei Serebyakov dans Leviathan et de Fabrizio Rongione dans Deux jours, une nuit, alors qu’il y avait pléthore de candidates parmi les actrices: Marion Cotillard, Juliette Binoche, Kristen Stewart, Mia Wasikowska, Elena Lyadova, Hilary Swank…

Comme pratiquement chaque année, le prix du scénario sert à récompenser un film dont le principal intérêt est ailleurs: ce n’est pas l’histoire des crapuleries d’un pouvoir local corrompu dans une petite ville du grand Nord russe qui fait l’intérêt de Leviathan, mais la puissance de la mise en scène de son réalisateur Andrei Zvyagintsev, son usage de l’espace et du son, sa capacité à s’arrêter sur un visage.

Finalement, le seul prix cohérent, et d’une certaine manière métaphorique de l’ensemble, est celui attribué aux Merveilles de la jeune réalisatrice italienne Alice Rohrwacher, découverte il y a trois ans (à la Quinzaine des réalisateurs) grâce à Corpo Celeste: film bancal lui aussi, film «de traviole» quand les quatre autres réalisations dominant le palmarès se signalent par leur côté carré, bouclé, cette chronique débraillée d’une famille d’apiculteurs marginaux est habité de fulgurances, de moments de pure beauté comme surgis de nulle part, d’étranges zones d’opacité aussi.

Le cinéma français relativement boudé

On veut croire que ce n’est pas seulement pour remplir une mission officieuse du jury, primer une réalisatrice, que cette œuvre dont l’imperfection est tellement plus réjouissante que la maîtrise de beaucoup d’autres se retrouve ainsi honorée. Mais il reste assez inexplicable d’avoir ainsi totalement ignoré Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, et parfaitement injuste de n’avoir fait aucune place aux Dardenne ou à Naomi Kawase, ni à Saint Laurent ou à Sils Maria.

Très, sinon trop, présents à Cannes dans les différentes sélections, les films français se retrouveraient totalement exclus du Palmarès si deux autres jurys mieux inspirés n’avaient distingué le très original et émouvant Party Girl des tout jeunes Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, primé à la fois par le jury Un certain regard (aux côtés du hongrois White God et du suédois Force majeure) et par le jury de la Caméra d’or.

Le paradoxe étant que si, globalement, il n’est bénéfique ni au Festival ni au cinéma français que tant de films de cette origine y figurent, il faut bien constater qu’un grand nombre d’entre eux ne cessent de surprendre par leur qualité et leur originalité. En plus de tous ceux déjà mentionnés ici, les derniers jours du festival auront ainsi permis trois très belles découvertes, avec l’étonnant Bird People de Pascale Ferran (à Un certain regard), le subtil et sombre L’Homme qu’on aimait trop d’André Téchiné, racontant à sa manière l’affaire Agnès Le Roux (Hors compétition), ou la très comique et surprenante série de Bruno Dumont P’tit Quinquin, qui a fait se tordre de rire les spectateurs de la Quinzaine.

Jean-Michel Frodon

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