Cannes 2014Culture

«Sils Maria»: Olivier Assayas, par-delà les nuages

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 24.05.2014 à 9 h 18

Le seizième film du réalisateur français a conclu la compétition sur une note vertigineuse, une des plus hautes de ce Festival.

Juliette Binoche dans «Sils Maria».

Juliette Binoche dans «Sils Maria».

CANNES, JOUR 10
Sils Maria d’Olivier Assayas (Compétition officielle) | durée: 2h03 | sortie: 20 août 2014

Il avance comme un dragon, comme un rêve. Ce fleuve de nuages qui envahit une vallée des Alpes suisses est à la fois un phénomène naturel, un spectacle impressionnant et l’irruption dans la réalité d’une figure esthétique, celle du vide telle que l’emploie la peinture chinoise, ouverture à la liberté du regard et de l’esprit.

Ainsi est le seizième film d’Olivier Assayas. Il avance, léger et inexorable, entre les cimes de grands thèmes cent fois abordés par la littérature ou le cinéma, et ici reconfigurés. Le phénomène nuageux, on l’appelle «le serpent de Maloja», du nom du col où il se forme. Le Serpent de Maloja est aussi le titre d’une pièce de théâtre, signée d’un grand écrivain et qui a révélé, il y a vingt ans, une grande actrice.

Elle s’appelle Maria Enders, elle était très jeune alors, rayonnante de sa beauté et de l’énergie conquérante de son talent, elle a éclaté dans le rôle de Sigrid, jeune fille prenant un tel ascendant sur une femme plus mûre qu’elle la détruira. Aujourd’hui, Maria Enders, jouée par Juliette Binoche, est toujours magnifique. Elle a vingt ans de plus. Un metteur en scène lui offre d’interpréter l’autre rôle, Helena, face à une Sigrid jouée par une jeune actrice surgie des blockbusters hollywoodiens pour ados et des faits divers trash qui saturent les réseaux sociaux.

Relations entrelacées

Dans le chalet de Sils Maria, près du col de Maloja, Maria Anders, malgré les inquiétudes, les angoisses, les rejets que suscite chez elle cette situation, se prépare à ce rôle. C’est-à-dire à la fois à affronter son propre vieillissement, à la possibilité de déplacer le sens de la pièce et ainsi de mieux la comprendre, peut-être à transformer le personnage d’Helena. Elle s’entraîne, au présent de ses peurs, pour un retour vers le passé et un saut dans l’avenir. Elle est accompagnée de son assistante, Val, qui lui donne la réplique –les répliques de Sigrid.

La très jeune actrice Juliette Binoche est apparue dans la lumière grâce à un film écrit par Olivier Assayas et André Téchiné, et réalisé par ce dernier, Rendez-vous (1985). Val est interprétée par Kirsten Stewart (qui se révèle ici une actrice exceptionnelle de finesse et de maturité), elle sert de doublure pour les répétitions à une autre jeune actrice, Jo-Ann, dont le mode de célébrité ressemble trait pour trait à l’existence publique de Kirsten Stewart, entre Twilight et tornades de ragots en ligne sur sa vie sexuelle et ses transgressions complaisamment étalées.

C’est dire combien le film entrelace les relations entre les «vraies actrices» (sic) et leurs personnages, en même temps qu’une interrogation sur ce qui fait exister ces mêmes personnages, au fil de répétitions où le face-à-face entre la femme de 45 ans et la fille de 20 ans est redécalé par le fait que ce n’est pas celle qui doit tenir le rôle de Sigrid qui l’incarne, mais Val, dans une position distante vis-à-vis du personnage, décalage où s’engouffre le besoin d’exister de l’assistante en même temps que la tension angoissée de son employeuse, Maria…

Ainsi, en évidente connivence avec Juliette Binoche au sommet de son talent et de sa séduction, Olivier Assayas convoque une multitude de thèmes classiques, de motifs qui ont fréquemment inspirés le roman, le théâtre et le cinéma. Ces thèmes, qui concernent aussi bien le rapport de chacun à lui-même, à sa propre image, à sa jeunesse et à son vieillissement que les interrogations sur la fiction, la possibilité d’occuper l’existence d’un(e) autre, sur ce que signifie (pas seulement au théâtre et au cinéma mais là aussi) tenir un rôle, le film les tresse ensemble dans un ample mouvement, aussi gracieux qu’inexorable, qui les renouvelle tous en les déplaçant constamment les uns par rapport aux autres, en inventant une dynamique d’autant plus émouvante qu’elle semble ne jamais rien forcer, suivant un cours aussi aérien que le fleuve de nuages.

Existence de plusieurs mondes

Spectaculaire, celui-ci n’est pourtant qu’un aspect particulier de ce qui donne au film une dimension immense, la splendeur à la fois sauvage et très humaine des paysages de montagne où se situe une bonne part du récit. Ces montagnes, ces chemins de randonnée où crapahutent Maria et Val récitant les dialogues du Serpent de Maloja, la splendeur de ces rochers, de ces lacs et de ces ciels ne sont pas vraiment un autre personnage –la question du personnage est ici prise suffisamment au sérieux, en écho (d’ailleurs contradictoire) avec l’interrogation de Godard sur ce thème, notamment dans Adieu au langage, pour qu’on n’emploie pas ce terme à la légère.

Non, la nature est un autre monde que celui des mots de théâtre, des passions, des jeux médiatiques et narcissiques, un autre monde où pourtant celui de Maria peut s’installer, au moins temporairement. L’existence de plusieurs mondes –la nature, la scène, le monde virtuel, autant d’alternatives à la «réalité» telle que la conçoit Maria– mais de mondes qui au fond n’en font qu’un dans sa complexité hétérogène, est sans doute le véritable enjeu de la composition très complexe que réussit Assayas.

Droit venue de cette planète des films débiles de superhéros et du gossip planétaire, la fameuse Jo-Ann (Chloë Grace Moretz, si loin si proche de son rôle dans le remake de Carrie, et tout aussi remarquable que les deux autres comédiennes) réussit son introduction dans ce monde multiple en jouant d’abord encore un autre rôle: celui de la jeune fille que Maria veut voir. Mais c’est avant d’entraîner tout le monde dans un tourbillon qui reconfigure l’univers de tous les protagonistes, sans en éliminer les multiples aspects.

Ainsi va Sils Maria, film vertigineux. Dernier film au programme de la compétition officielle, il porte celle-ci vers un niveau qu’elle avait rarement atteint.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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