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«Game of Thrones»: ce n'est pas tous les jours la Fête des mères à Westeros

Louise Tourret, mis à jour le 25.05.2014 à 9 h 22

La série nous plonge dans le monde archaïque et violent d'un Moyen-Âge sombre, mais propose surtout une approche très contemporaine de l'amour qui lie les mères à leurs enfants.

Cersei Lannister, une des grandes figures maternelles de la série. DR

Cersei Lannister, une des grandes figures maternelles de la série. DR

Impossible de passer à coté de la présence très importante –et réussie– d’enfants dans le casting de Game of Thrones, c’est même une véritable singularité par rapport aux fictions contemporaines pour adultes. Ces enfants tiennent des rôles majeurs dans l’intrigue, qu'il s'agisse des jeunes Stark (Sansa, 13 ans, Arya, 11 ans, Bran, 10 ans et Rickon, 6 ans) ou, du coté des Lannister, l’infâme adolescent Joffrey, sans compter son jeune frère à peine plus vieux, Tommen. (Les âges des personnages dans le roman et la série ainsi que celui des acteurs sont détaillés là.)

[Attention, cet article contient de très légers spoilers]

Au début, le spectateur n’y prend pas garde, les enfants pourraient être là pour faire partie du décor, comme souvent dans les séries, ou jouer les spectateurs à l’intérieur de l’histoire, destinés à nous faire ressentir l’atrocité des situations. C’est ce qui arrive à Bran, qui assiste dès le premier épisode à une décapitation et une scène d’inceste entre frère et sœur. Ce que l’on ne sait pas encore, c’est ce que le petit garçon sera l’un des vrais héros de la saga, ainsi que ses frères et sœurs, et au même titre que les adultes.

Un enjeu de lutte pour le pouvoir

Si les enfants sont si importants, c’est parce que, si la lutte pour le pouvoir est le sujet central de GoT, il s’agit de lutte entre familles. Ce n’est pas seulement le fait de gagner qui est important, c’est le fait d’avoir des héritiers qui perpétuent la lignée et le combat. C’est pour eux et sa maison, et uniquement pour cela, que dit se battre Twyin Lannister, et dans ce combat, tous les moyens sont bons.

Les enfants des ennemis sont donc des adversaires ou des cibles, à tuer ou soumettre. Les bâtards du roi Robert Baratheon, prétendants peu potentiels au trône, doivent être tous éliminés sans merci. C’est une des moments les plus cruels de la première saison: on voit dans GoT, et c’est une référence évidente au massacre des Innocents de la Bible, des bébés se faire tuer. Vous êtes prévenus, à Westeros, les parents vont s’en prendre plein la tête.

Le fait d’avoir des enfants soi-même peut rendre plus sensible à la violence des fictions, et particulièrement celle exercée sur les enfants. De ce point de vue, Game of Thrones est un véritable festival: enfants assassinés sous les yeux d’autres enfants, enfants enlevés, bébés arrachés du sein de leur mère pour être donnés à des zombies. En gros, dans GoT, quand l’auteur veut montrer combien un personnage est méchant, il lui fait buter un gosse, et s’il est encore plus méchant, il le fait devant sa mère.

Un amour instinctif et inconditionnel

Et comment sont-elles, ces mères dans Game of Thrones? Catelyn Stark et Cersei Lannister sont les deux grandes figures maternelles qui s’opposent pendant les trois premières saisons de la série. Elles participent activement à la lutte pour le pouvoir et avancent avec fierté leur pedigree noble. L’une est la «gentille», l’autre la «méchante», mais elles ont un énorme point commun: l’amour qu’elles portent à leurs enfants. Et cet amour va bien au delà du devoir, il est instinctif, naturel, essentiel, inconditionnel.

Nous croisons aussi d’autres mères comme l’inoubliable sœur de Catelyn, Lady Aryn, qui allaite son fils de 8 ans. C’est une des scènes les plus dérangeantes (et pourtant, on s’en tape des meurtres et des viols dans la série) mais très drôle, car s’y affiche une vision très contemporaine de la mère pathologique. Une mère qui, à force de satisfaire les demandes immédiates de son enfant, l’empêcherait de grandir. Un reproche que presque tout le monde s’est déjà entendu dire ou formuler.

Mais, pour revenir à GoT, Cersei ne paraît-elle pas aussi désemparée que ces mères d’enfant capricieux qui savent pas donner de limites à leurs enfants? À la voir effrayée par son propre enfant, on a presque envie de lui acheter un bouquin d’Aldo Naouri. Mais le message est ambigu: certes, ces personnages ont des comportement immoraux et monstrueux, mais tout fou qu’il soit, Joffrey est aimé inconditionnellement par sa mère et cela les humanise tous les deux. Ce qui est frappant, mais peut-être l’entend-on avec encore plus d’acuité lorsque l’on est mère soi-même, c’est que cet amour maternel est formulé explicitement dans de nombreux échanges entre les personnages.

Or, la série joue beaucoup sur le fait qu’elle nous plonge dans un monde archaïque, inspiré du Moyen-Âge: les lois qui le régissent semblent floues ou peu respectées, la plupart du temps, c’est surtout la loi du plus fort qui règne. La vie n’a pas beaucoup de prix non plus là où vivent nos héros. Les personnages peuvent tomber amoureux mais sont tous contraints au mariage de raison. Et là, malgré tout, l’amour maternel est porté aux nues.

Elles aiment leurs enfants comme nous aimons les nôtres

Mais en France, depuis Rousseau (dans L’Emile, il incite les mères à s’impliquer dans le soin et l’éducation des enfants dès la naissance) et Elisabeth Badinter (L’Amour en plus), ou depuis Edward Shorter dans le monde anglo-saxon, nous pensons que, pour les mères qui vivaient dans un monde où leurs enfants n’avaient qu’une chance sur deux d’atteindre l’adolescence, l’attachement maternel ne se posait pas dans les mêmes termes. Or, les mères de Game of Thrones aiment leurs enfants comme nous aimons nous les nôtres dans le monde contemporain.

Dans plusieurs scènes, les deux mères, Cersei et Catelyn, se souviennent avec émotion de leurs enfants bébés –la scène la plus émouvante de ce point de vue est celle dans laquelle Cersei (elle est pourtant très très très méchante, non?) raconte à quel point son fils Joffrey fut un merveilleux bambin, qu’elle «passait des heures à regarder, ses petites mains et ses petits pieds, c’était un petit garçon tellement gai» et «heureux dès qu’il était avec sa mère». On croirait là entendre la notre, de mère, non?

Il en ressort que GoT, qui va très loin dans la violence et se plaît à exposer l’ambiguïté morale des personnages (comme Tyrion et Jaime Lannister, affreux puis sympas, ou Robb Stark, intransigeant et moral jusqu’à la cruauté) ne transige pas avec l’amour maternel. Valeur sûre, l’amour inconditionnel est incarné par les femmes, des mères.

Mais, dans son monde de violence dominé par les hommes, l’amour est aussi justement ce qui affaiblit les femmes car, comme l’explique le personnage de Cersei, aimer, c’est donner la possibilité à vos ennemis de vous faire du mal:

«L’amour est une faiblesse, n’aime personne à part tes enfants.»

Elle dit aussi:

«Si je n’avais pas d’enfants, je me serais jetée de la plus haute fenêtre de la tour de la Garde rouge. Ils sont ma raison de vivre. […] Personne ne peut m’enlever ça, même Joffrey, ce sentiment d’avoir quelqu’un. Quelqu’un qui vous appartient.»

Fonction consolatrice

Cette fonction consolatrice, c’est exactement celle que dénonce la psychanalyste Myriam Sjezer dans une toute récente interview accordé au magazine Elle. Et la praticienne ne pense pas à Game of Thrones mais aux parents d’aujourd’hui!

Enfin, dans GoT, ce sont aussi ces enfants qui consolent, vengent et honorent leur mère, la protègent par leur statut. Des enfants vengeurs comme Arya Stark ou guerriers comme Robb Stark, des rois comme Joffrey Baratheon ou… des dragons.

Car une autre femme, Danaerys Targaryen, émancipée et féminine, est partie à la conquête du pouvoir. Elle a perdu son bébé et son époux mais a gagné trois dragons, et avec eux la liberté et le pouvoir. On l’appelle la mère des dragons. Et, vu tout ce qui arrive aux autres mères, c’est bien la seule maternité supportable dans la série!

Louise Tourret

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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